Afrique

Mort de l'ambassadeur d'Italie en RDC : au Nord-Kivu, "la situation sécuritaire est mauvaise depuis plus de 20 ans"

Des soldats de la Monusco sont sur le site de l'attaque contre le convoi onusien qui a coûté la vie à l'ambassadeur italien en RDC, Luca Attanasio, ce 22 février à une dizaine de kilomètres au nord de la ville de Goma, dans la province du Nord-Kivu. Son garde du corps, un militaire italien, ainsi qu'un chauffeur congolais du Programme alimentaire mondial, sont également décédés.
Des soldats de la Monusco sont sur le site de l'attaque contre le convoi onusien qui a coûté la vie à l'ambassadeur italien en RDC, Luca Attanasio, ce 22 février à une dizaine de kilomètres au nord de la ville de Goma, dans la province du Nord-Kivu. Son garde du corps, un militaire italien, ainsi qu'un chauffeur congolais du Programme alimentaire mondial, sont également décédés.
AP Photo/Justin Kabumba

L’ambassadeur d’Italie en République démocratique du Congo (RDC), Luca Attanasio, a été tué ce 22 février lors d’une attaque armée contre un convoi onusien à une dizaine de kilomètres au nord de Goma, dans la province du Nord-Kivu. Son garde du corps, Vittorio Iacovacci, ainsi que leur chauffeur congolais, Moustapha Milambo, sont également décédés. Kinshasa accuse les FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda) une milice rebelle rwandaise. Celle-ci dément toute implication dans la mort du diplomate italien. Pourquoi le pouvoir central congolais n'arrive-t-il pas à endiguer l'activité des groupes armés à l'est du pays ? Entretien avec Thierry Vircoulon, spécialiste de la RDC.
 

L'attaque a eu lieu sur un tronçon routier entre Goma et le parc des Virunga au Nord-Kivu. Cet endroit est connu pour être un sanctuaire des groupes armés dont les rebelles rwandais du FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda), les milices Maï-Maï ou encore les bandes criminelles qui vivent des enlèvements. Le Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) élaboré par le Groupe d'étude du Congo avec Human Rights Watch) estime que 122 groupes armés sont actifs dans l'est du pays. Pour le seul Nord-Kivu, 43 groupes armés sont présents.

Leurs effectifs varient. Les rebelles rwandais du FDLR seraient entre 500 et 600 hommes. Ces groupes armés sont nés pour la plupart d'entre eux suite aux deux guerres du Congo (1996-1997 et 1998-2003) qui ont ensanglanté l'est du pays. Plus de 20 ans plus tard, des groupes armés sont toujours présents et actifs. Comment expliquer le maintien d'une telle activité ? Thierry Vircoulon est chercheur. Il coordonne l'Observatoire de l'Afrique centrale et australe au sein de l'IFRI (Institut français des relations internationales).


TV5MONDE : Comment pourrait-on qualifier la situation sécuritaire dans cette zone entre le parc de Virunga et Goma ?

Thierry Vircoulon : La situation sécuritaire est très mauvaise.  Il y a des groupes armés que l'on peut qualifier de groupes de bandits qui pratiquent notamment l'enlèvement. Cette situation sécuritaire est mauvaise depuis plus de 20 ans.

Ces groupes armés s’autofinancent et ont une gigantesque force de recrutement.

Thierry Vircoulon, chercheur

TV5MONDE : Pourquoi le pouvoir central n’arrive-t-il pas à enrayer la présence de ces 122 groupes armés dans l’est du pays ?

Thierry Vircoulon : Ces groupes armés sont encore actifs pour deux raisons. Il y a une économie de guerre. Et ces groupes armés vivent de cette économie de guerre.  Ils s'autofinancent grâce à elle. C’est pour cela qu’ils peuvent continuer à exister et qu’ils ont profondément réussi à s’enraciner au niveau local. Ensuite, cette zone est d’une très grande pauvreté comme l’ensemble du Congo. Par conséquent, la présence de ces groupes de bandits constitue une opportunité de survie pour les jeunes gens de cette zone. Ces groupes armés s’autofinancent et ont une gigantesque capacité de recrutement.


TV5MONDE : Quelles sont ces sources de financement ?

Thierry Vircoulon :
Les sources de financement sont extrêmement diverses. Tout ce qui est taxable et qui peut rapporter de l'argent est taxé par ces groupes armés : le commerce du bois, des minerais, le trafic de chanvre... On trouve aussi des activités criminelles comme l’enlèvement.

Commerce du bois, minerais... Tout ce qui est taxable et qui peut rapporter de l'argent est taxé par ces groupes armés.

Thierry Vircoulon, chercheur

TV5MONDE :  Ces groupes ont- ils encore un agenda politique ?

Thierry Vircoulon : Certains groupes ont eu à une époque un agenda politique mais aujourd’hui ils sont surtout les symptômes d'une situation socio-économique tragique, et de cette économie de guerre.

Dans son dernier rapport, le Baromètre sécuritaire du Kivu indique que 43 groupes armés sont actifs dans le Nord-Kivu, 122 dans l'ensemble du pays.
Dans son dernier rapport, le Baromètre sécuritaire du Kivu indique que 43 groupes armés sont actifs dans le Nord-Kivu, 122 dans l'ensemble du pays.
© TV5MONDE


TV5MONDE : Qu’est-ce que cela dit sur l’état de l’Etat congolais et de son armée ?

Thierry Vircoulon  : Cela dit surtout beaucoup de choses sur la mal-gouvernance. Beaucoup de ces groupes ont des liens avec les autorités congolaises mais aussi avec des autorités de pays voisins. Nombreux sont ces groupes qui n’auraient pas survécu  s'ils n’avaient pas eu ces soutiens très puissants. Leurs commanditaires souvent ne sont pas installés dans la brousse, mais bien dans la ville. Ils ont des positions politiques, sociales et économiques importantes.

Les Kivu ont été au centre de l’exploitation d'une économie de guerre menée par les pays voisins, mais aussi par le régime congolais, avec des alliances et des contre-alliances qui ont varié (NDLR : les groupes armés impliqués dans les deux guerres du Congo ont été financés en exploitant les richesses des deux Kivu). Ce système de prédation a été violent avec la guerre à la fin du XXème siècle et au début du XXIème siècle avant de se stabiliser petit à petit. Cela veut dire que les intérêts des pays voisins et du régime congolais se sont accordés sur ce système, à l’origine de ce que l’on voit dans les Kivu depuis plus de 20 ans.

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TV5MONDE : Existe-t-il une solution à cette crise ?

Thierry Vircoulon : Les deux causes de cette situation sont la très grande pauvreté et la persistance d’une économie de guerre. Il faut prendre à bras le corps ces deux problèmes. Y a-t-il des acteurs nationaux et internationaux capables de s’attaquer à ces deux problèmes ?  Pour l'instant, non.

 
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