Afrique

Nigeria : le bidonville de Makoko, la « Venise de Lagos », en sursis

Aujourd’hui, environ 150 000 personnes vivent dans ce bidonville de Makoko surnommé "la Venise de Lagos", en parfaite harmonie avec l’eau.
Aujourd’hui, environ 150 000 personnes vivent dans ce bidonville de Makoko surnommé "la Venise de Lagos", en parfaite harmonie avec l’eau.
©Adama Sissoko / TV5MONDE

Environ 150 000 personnes vivent dans le plus grand bidonville de Lagos, la capitale économique nigériane. Parmi elles, une forte communauté de pêcheurs d’origine béninoise présente depuis des siècles. Tous sont aujourd’hui menacés d’expulsion par le gouvernement qui rêve de transformer cet endroit en quartier d’affaires de luxe. 
 

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Comme tous les jours sur le Third Mainland Bridge, le pont d’environ 12 km qui relie le centre de Lagos aux quartiers populaires, les voitures avancent à pas de tortue.
Dans cette mégalopole de 22 millions d’habitants, il ne faut pas être pressé pour traverser la ville.

Sous la chaleur de l’après-midi, on aperçoit depuis le pont, la Lagune sur laquelle progressent quelques pirogues. « This is Makoko » (« C’est Makoko »), précise le chauffeur de taxi. Le bidonville que l’on appelle la « Venise de Lagos » n’a pourtant rien en commun avec la Sérénissime. C’est l’un des plus grands campements de Lagos qui abrite une forte communauté de pêcheurs venus du Bénin des siècles auparavant.
 
Le bidonville que l’on appelle la « Venise de Lagos » n’a pourtant rien en commun avec la Sérénissime. 
Le bidonville que l’on appelle la « Venise de Lagos » n’a pourtant rien en commun avec la Sérénissime. 
©Adama Sissoko / TV5MONDE


Dans ce pays anglophone, il est surprenant d’entendre cette population parler en français. Aujourd’hui, environ 150 000 personnes vivent dans ce bidonville, en parfaite harmonie avec l’eau.

L’explosion démographique saute aux yeux. Beaucoup d’enfants sortent des maisons en bois, curieux de voir qui sont les visiteurs. Ils commencent à scander des chansons, souvent interprétées à l’adresse des Blancs, en tapant des mains. Un garçonnet, pas plus de 3 ans, jaillit d’une cabane sur pilotis et se précipite aux abords de l’eau. Son frère, 10 ans à peine, le rattrape prestement.

Beaucoup d’enfants sortent des maisons en bois, curieux de voir qui sont les visiteurs.
Beaucoup d’enfants sortent des maisons en bois, curieux de voir qui sont les visiteurs.
©Adama Sissoko / TV5MONDE

Les mères, elles, sont occupées à vendre toutes sortes de produits. Parées d’un large chapeau pour se protéger du soleil, elles sont installées sur leurs pirogues chargées de fruits, pommes, citrons verts, mangues, elles rament… Sur un coin de terre, de jeunes garçons construisent des pirogues munis de marteaux et concentrés sur leur ouvrage ; aux murs des baraques sur pilotis, les filets qui viennent d’être tressés sont suspendus ça et là, pendant que jeunes et moins jeunes, assis en tailleur, s’attellent à en fabriquer d’autres.

Bouteilles en plastique et emballages s’entassent à la surface de l’eau où manœuvrent les embarcations. 
Bouteilles en plastique et emballages s’entassent à la surface de l’eau où manœuvrent les embarcations. 
©Adama Sissoko / TV5MONDE

Le paysage pourrait avoir un certain charme s’il n’y avait pas tous ces déchets dans la Lagune. Bouteilles en plastique et emballages s’entassent à la surface de l’eau où manœuvrent les embarcations. 

« Attachés sur un lit de mort »

Une femme passe. Sur sa pirogue, elle fait griller du poisson. Mais ne nous invite pas à en acheter. L’air renfrogné, elle baisse son chapeau de peur d’être prise en photo. Contrairement aux enfants qui s’illuminent à la vue des visiteurs étrangers, les adultes, eux, lancent des regards de plus en plus hostiles. 

Les visites d’étrangers à Makoko commencent à agacer la population. Ils se cachent le visage ou signifient hostilement leur refus de nous recevoir.  « Ne nous prenez pas en photo ! », entend-on. « Partez d’ici ! » Le message est clair. 

Makoko est l’un des plus grands campements de Lagos qui abrite une forte communauté de pêcheurs venus du Bénin des siècles auparavant.
Makoko est l’un des plus grands campements de Lagos qui abrite une forte communauté de pêcheurs venus du Bénin des siècles auparavant.
©Adama Sissoko / TV5MONDE

Ashinju, l’un des cinq chefs de communauté, accepte de parler avec beaucoup de réticence. Car il souhaite s’assurer du réel but de notre visite. « Qui êtes-vous ? Que voulez-vous de nous ? » La méfiance est de mise. « Etes-vous envoyées par les autorités ?» poursuit-il. Après presque vingt minutes passées à le questionner, il nous raconte enfin : « C'est comme si nous étions attachés sur un lit de mort et nous ne savons pas quand est-ce que nous serons libérés. »

Depuis l'annonce de la destruction du bidonville sur pilotis et surtout l'intervention musclée des services de police causant plusieurs morts en 2012, la population est sur le qui-vive. « Les médias ont fait beaucoup d'articles. Mais qu'est-ce qu'on a gagné ? Nous sommes livrés à nous-mêmes, déplore le chef. Où irons-nous ? Nous ne savons que pêcher. Notre peuple est là depuis le XVIIIème siècle! », s'insurge-t-il.

Transformer Lagos en « Dubaï de l’Afrique »

Alors que les constructions immobilières lagotiennes poussent à un rythme effréné, la municipalité et le gouvernement ont une plus grande ambition encore : redonner la part belle à Lagos, longtemps détrônée par la capitale Abuja. Car Lagos est perçue comme l’une des villes les plus cauchemardesques, avec ses embouteillages, sa violence parfois surmédiatisée et ses quartiers délabrés.

Eko Atlantic, l’ambitieux projet du gouvernement nigérian, n’est pas encore sorti de terre. Mais grâce à lui, les autorités rêvent de transformer Lagos en « Dubaï de l’Afrique » avec des tours vertigineuses, des magasins et des quartiers d’affaires. Et Makoko ne fait évidemment pas partie du décor. « Oui, je pense qu’on ne peut plus les laisser vivre dans des conditions abominables ! », justifie un ingénieur de 34 ans, qui soutient le projet comme bon nombre de Lagotiens de la classe moyenne. « La démographie explose ! Ils vivent sous la pollution des voitures. J’ai même peur d’y acheter le poisson », déclare-t-il dégoûté.

Ce n’est pas l’avis du chef de la communauté qui défend son activité. « Le poisson s’achète ici ! On exporte dans d’autres pays comme le Ghana ! C’est grâce à notre activité que nous avons pu nous étendre. Je ne suis pas allé à l’école mais je sais vous dire, en fonction de la position des étoiles, où pêcher le poisson ! » L’assistance qui s’est maintenant formée autour du chef applaudit, fière d’entendre raconter son histoire, sa tradition, sa culture. 

École flottante et toilettes sèches

Beaucoup de médias nigérians et étrangers ont défendu la communauté de pêcheurs. Depuis, c’est un ballet d’associations qui vient soutenir des projets de développement durable : toilettes sèches, école flottante, salle de réunion… Tout cela fabriqué en bois, bambou ou bois local provenant d’une menuiserie voisine.

« Monsieur Félix Morka, c’est presque notre porte-parole. Il nous a beaucoup aidés. Nous n’avons confiance qu’en lui », déclare le chef Ashinju. Contacté, ce militant des droits au Centre d'action pour les droits économiques et sociaux à Lagos n’a pas répondu à nos demandes d’entretien. Tout comme les autorités. Chacun reste dans son coin. Motus et bouche cousue.

Le gouvernement veut-il se faire oublier pour mieux revenir comme le pensent les habitants de Makoko ou cherche-t-il une solution pour reloger la population de Makoko, tel que l’affirment les Lagotiens qui soutiennent le projet d’Eko Atlantic ? En attendant, la tension est palpable. Les habitants ne savent plus à qui se fier. Un enseignant de l’école primaire, Barthélémy Houngbeme, résume la situation en français : « Nous sommes toujours en eau trouble. »