Afrique

Pédocriminalité dans l'Eglise catholique : en Côte d'Ivoire, des centres de formation pour prévenir les abus

Depuis 2019, la Côte d'Ivoire a mis en place des centres de protection des mineurs et personnes vulnérables pour prévenir les abus sexuels commis au sein de l'Eglise catholique.
Depuis 2019, la Côte d'Ivoire a mis en place des centres de protection des mineurs et personnes vulnérables pour prévenir les abus sexuels commis au sein de l'Eglise catholique.
© AP Photo/Rebecca Blackwell

L'Eglise catholique est loin d'en avoir fini avec les scandales sur les abus sexuels. Pour preuve, le rapport accablant pour l’Eglise en France de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (Ciase). Sans attendre ce rapport, le pape François avait envoyé dès 2019 une lettre à toutes les Eglises établissant les nouvelles normes contre ceux qui abusent ou couvrent des abus. En Côte d’Ivoire, des centres de protection des mineurs pour prévenir les abus sexuels ont été mis en place depuis trois ans.

En Côte d’Ivoire, en mars 2019, l’Institut catholique missionnaire d’Abidjan (Icma) a ouvert un Centre de protection des mineurs et personnes vulnérables dirigé par Sœur Solange Sia, religieuse de la Congrégation Notre-Dame du Calvaire et théologienne.
TV5MONDE lui a demandé ce qu’elle pensait du rapport établi par la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise​ (Ciase).
Sœur Solange Sia, religieuse de la Congrégation Notre-Dame du Calvaire et théologienne, dirige le Centre de protection des mineurs et personnes vulnérables ouvert par l’Institut catholique missionnaire d’Abidjan (Icma).
Sœur Solange Sia, religieuse de la Congrégation Notre-Dame du Calvaire et théologienne, dirige le Centre de protection des mineurs et personnes vulnérables ouvert par l’Institut catholique missionnaire d’Abidjan (Icma).
D.R.


TV5MONDE : Quelle a été votre réaction à la lecture du rapport Sauvé? 

Sœur Solange Sia, religieuse de la Congrégation Notre-Dame du Calvaire : Je n’ai pas eu le temps de le lire vraiment en profondeur. Mais en voyant ces chiffres, je me suis dis que c’est vraiment dommage, c’est regrettable. Voilà ce que je peux dire pour l’instant. 

TV5MONDE : Quelles sont les taches et le rôle de la mission du centre de protection des mineurs et des personnes vulnérables à Abidjan, le CPMPV : ? 

Sœur Solange Sia : Dans le centre des mineurs et des personnes vulnérables dont je m’occupe, nous sommes dans une logique de prévention.

 
Travailler à une conscientisation, pour éviter que le pire n’arrive.
Sœur Solange Sia
Notre leitmotiv est : comment travailler à une conscientisation, comment travailler à une sensibilisation, pour éviter que le pire n’arrive. Pour atteindre ce but, nous faisons des sessions de formation sur la prévention des abus. À ces sessions, vous avez la participation de futurs prêtres qui sont en quatrième année de théologie. Nous faisons des formations qui prennent en compte la dimension culturelle de l’abus. Nous invitons des professeurs en droit canonique et des commissaires de police, pour donner une approche pluridisciplinaire sur les abus, tout cela à Abidjan. En plus de cela, nous sommes souvent sollicités à l’intérieur du pays, avec bien sur l’accord de la conférence des évêques catholiques. 

(RE)voir : L'Eglise catholique est-elle en train de changer ?
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Cette dernière nous a donné le pouvoir de former les prêtres dans différents diocèses en Côte d’Ivoire. Depuis déjà trois ans que le centre existe, nous en sommes déjà à une dizaine de diocèses. Nous nous rendons également dans d’autres diocèses pour des sessions en la présence de l’évêque et de tous les prêtres. 

Au niveau de chaque diocèse, nous avons fait une formation pour tous ceux appartenant à des bureaux de signalement. L’idée, depuis trois ans et suite à l’appel du pape de février 2019, est de faire de la prévention et de la formation de prêtres, de religieux et religieuses dans les communautés et des agents pastoraux, ceux qui sont engagés dans nos écoles et dans les centres de santé. Voilà notre mission. Nous avons également organisé des rencontres avec des enfants, pour leur expliquer comment ils doivent s’y prendre si quelqu’un voulait leur faire du mal, comment se protéger. 

Notre centre est le premier de Côte d’Ivoire mais également le premier de la sous-région. Nous sommes sept membres et formons 50 personnes par session de formation. Ces personnes deviennent des relais au niveau de chaque diocèse. Nous essayons d’agir de telle manière que toutes les zones puissent bénéficier de notre formation. 

TV5MONDE : Quel est le bilan de cette prévention au bout de trois ans, a-t-elle fait ses preuves ? 

Sœur Solange Sia : Que quelqu’un vienne vous trouver pour vous dire qu’il a été abusé n’est pas monnaie courante. Dans la dynamique préventive, j’ai pu constater que les gens en formation sont étonnés de découvrir ce qu’un abus sexuel pouvait avoir comme effet dans la vie d’une personne. 
 
Grâce à la formation, le prêtre se rend compte de l’ampleur du traumatisme pour la personne ayant subi un abus sexuel, et sait par la suite écouter avec plus d’attention et de proximité.
Sœur Solange Sia
Je vous donne un exemple. Un prêtre reçoit la confession d’une personne ayant été abusée sexuellement par un membre de sa famille. Cette personne aimerait en parler davantage. Le prêtre a l’impression qu’il n’a pas eu une oreille assez attentive. Grâce à la formation, il se rend compte de l’ampleur du traumatisme pour la personne ayant subi un abus sexuel, et sait par la suite écouter avec plus d’attention et de proximité. Son écoute dépasse celle d’une simple confession. Il y a une conscientisation, chez tous ces prêtres, du traumatisme que peut représenter pour la victime, l’abus sexuel. 

TV5MONDE : L’abus sexuel au sein de l’église catholique en Côte d’Ivoire reste-t-il tabou ? 

Sœur Solange Sia : Je ne parlerai pas vraiment de tabou, mais de prise en charge réelle de l’abus. Comment sera-t-il géré, s’il est intrafamilial, par rapport aux instances judiciaires ? Ce n’est pas un sujet dont on débat à tous les carrefours. Pendant nos sessions de formation, nous constatons que les gens sont souvent désemparés quant aux moyens pour prendre en charge la victime ou dénoncer l’agresseur. 

TV5MONDE : Comment cela se passe-t-il si un enfant est abusé sexuellement par un prêtre en Côte d’Ivoire ?

Sœur Solange Sia : Ce sont d’abord les membres des bureaux de signalement de chaque diocèse qui reçoivent les témoignages, et il s’agit de ceux que nous avons formé. Si l’agresseur est un prêtre religieux, la famille de la victime mineure rencontrera le supérieur de ce prêtre, si le prêtre est diocésain, la famille de la victime rencontrera l’évêque. Il y a donc une démarche de la part de l’Eglise. Dans le même temps, les parents du mineur abusé sont informés qu’ils doivent faire un signalement auprès de la police. 

TV5MONDE : Quel est le problème de fond derrière les abus sexuels au sein de l’Eglise catholique, selon vous ? 

Sœur Solange Sia : De manière générale, je pense qu’il s’agit de tout ce qu’a été l’Eglise depuis plusieurs siècles. Tout tourne autour de la figure du sacré et du prêtre comme personne sacrée, de la préservation de l’Église en tant qu’institution, mais également de la famille comme institution. La tendance est de préserver l’image de la famille biologique ou ecclésiale. Il y a aussi toute une dimension culturelle. Dans certaines parties de Côte d’Ivoire, une jeune fille de 14 ans voir 12 ans peut être culturellement donnée en mariage. Dans des situations comme celles-ci, vous ne parlerez pas d’abus, puisqu’il s’agit d’une pratique, à la rigueur "normale" pour ces gens. Parallèlement à cela, nous disons que la majorité pour se marier est atteinte à l’âge de 18 ans. Mais puisque culturellement pour ces gens, marier les jeunes filles avant l’âge de 18 ans est normal, vous ne parlerez pas d’abus. 

TV5MONDE : L’interdiction des rapports sexuels pour les prêtres catholiques peut-il expliquer les abus sexuels au sein de l’Eglise ? 

Sœur Solange Sia : Je vous réponds non, depuis que je sais qu’il y a un grand nombre d’abuseurs mariés.
 
Pour moi, c’est de l’ordre de la pathologie d’oser avoir un rapport sexuel avec un enfant, que la personne soit prêtre ou laïc marié.
Sœur Solange Sia
Si nous n’avions que des cas d’abus sexuels venant de prêtres, alors je vous aurais répondu oui. Pour moi, c’est de l’ordre de la pathologie d’oser avoir un rapport sexuel avec un enfant, que la personne soit prêtre ou laïc marié. C’est aussi à l’Église de recruter des personnes stables. Dans la formation, nous veillons à ce que les prêtres aient un certain équilibre psycho-affectif. 

RE(lire) Scandales et abus : "Si l'Eglise catholique veut retrouver une certaine crédibilité, il faut faire la lumière sur ces faits."

Évitons de nous laisser surprendre. Il faut apprendre de notre passé comme Église, apprendre des erreurs commises ailleurs pour éviter certains dégâts. J’encourage la Côte d’Ivoire et d’autres pays d’Afrique à ce travail de conscientisation.