Afrique

Pédocriminalité dans le football : le Gabon n'est pas un cas isolé

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Le quotidien britannique The Guardian a révélé les abus sexuels qu'aurait commis Patrick Assoumou Eyi, l'ex-entraîneur de l'équipe nationale gabonaise de football des moins de 17 ans, sur des centaines de garçons. Cet article n'est que le premier volet d'une longue enquête qui dépasse le cadre du Gabon. Romain Molina, journaliste indépendant, a découvert que la pédophilie est dans tous les sports, et dans tous les pays. Entretien.

Romain Molina est journaliste indépendant pour le Guardian et le New York Times. Il mène une enquête de longue haleine sur la pédophilie dans le sport. C'est ainsi qu'il a découvert ce qui se passait dans le football gabonais. Le premier volet de cette enquête a été publié par le quotidien britannique The Guardian le 16 décembre 2021. Il y révèle que l'entraîneur de l'équipe nationale du Gabon des moins de 17 ans (U17)  échangeait des sélections contre des faveurs sexuelles. 

TV5MONDE : Vous dites que c’est un secret de polichinelle, que tout le monde savait, alors pourquoi ça a continué comme ça. Omerta ou dissimulation ?

Romain Molina, journaliste indépendant : Depuis la publication de l’article dans le Guardian jeudi 16 décembre à 11 heures ça a été une véritable bombe. Ça a libéré la prise de parole. Il y a beaucoup de gens, d’anciens footballeurs qui m’ont appelé pour me faire part de leur expérience. Il y a d’anciens internationaux qui parlent aujourd’hui, qui font des vidéos et qui expliquent tous que c’est un secret de polichinelle. Et que M. Patrick Assoumou Eyi n’est qu’un maillon d’un système beaucoup plus grand qui dépasse le sport. Si ce système a autant perduré c’est qu’il a pu bénéficier de protections, et de protections de gens puissants.

TV5MONDE : Est-ce que ce scandale dépasse le milieu du football ?

Romain Molina : Il y aura d’autres noms. Ils seront dans un deuxième volet qui fera l’objet d’une série d’articles sur la question. Cela fait deux ans et demi que je travaille sur le sujet et j’avais des éléments sur d’autres personnes mais j’avais besoin de vérifier des choses, pour être tout à fait certain, avec les avocats du Guardian. Vous n’imaginez pas le nombre de vérifications. D'autres noms vont sortir, ça dépend des droits de réponse, mais nous avons prévu une très large série. Aujourd’hui nous sommes à trente noms. 

Ce projet-là fait suite aux deux enquêtes que le Guardian a sorties. La première sur l’ancien président de la Fédération d’Afghanistan qui a été banni pour viol et la deuxième sur l’affaire d’Haïti que j’avais sortie en 2020. Il s’agissait d’un réseau pédo-criminel au sein de cette fédération qui obtenait des fonds FIFA. Mais il y a plein d’autres affaires.

TV5MONDE : Mais alors que fait la FIFA ?

Romain Molina : Le Gabon est peut-être le cas le plus incroyable. Le nombre d’années et de victimes est absolument délirant. Mais aujourd’hui la FIFA est toujours silencieuse. Alors qu’ils sont au courant.
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Romain Molina, journaliste indépendant © TV5 Monde
Il faut se poser la vraie question : comment cela a pu durer autant de temps et que les instances footballistiques n’ont rien dit. On parle de la FIFA qui est l’un des acteurs footballistiques les plus importants du monde. Qui a donné deux CANs au Gabon sur les dix dernières années avec la CAF. Il faudra aussi à un moment donner se poser des questions sur la FIFA ! S’ils n’étaient pas au courant ça montre une faille totale du système FIFA et du football en général. Et s’ils étaient au courant et qu’ils n’ont rien fait c’est pire. 

TV5MONDE : Comment avez-vous pu recueillir ces témoignages ?

Romain Molina : Il y a beaucoup de gens très courageux, et je tiens à les remercier, beaucoup de familles également. Mais ce que je veux dire, c'est que ce n’est pas un problème strictement Gabonais, ça touche le monde entier, l’Europe, l’Océanie, partout.

Ce que je vois aujourd’hui, c’est que l’affaire du Gabon est en train d’en amener d’autres. On a tendance à résoudre les crimes pédophiles dans le domaine de l’école ou dans le domaine de l’Église alors qu’en réalité le sport est peut-être un nid à pédophiles qu’on a peut-être volontairement mis sous le tapis depuis trop longtemps.

Là nous ne parlons pas de clubs isolés, on ne parle pas d’un petit club, on parle de l’équipe nationale du Gabon. On parle de ce qu’il y a de plus beau. De gens qui vont représenter le pays. Et je peux vous affirmer que ça se passe ailleurs. Il y a eu des cas dans le sport féminin mais également dans le sport masculin dans plein d’autres pays. Il y a une tendance que les fédérations couvrent et les grandes instances sportives couvrent aussi, parce que ce n’est pas bon pour les affaires. Mieux vaut une Coupe du Monde tous les deux ans que de dire qu’il y a de pauvres gamins qui se font violer et qui ensuite ont des maladies que vous n’imaginez même pas. Ces affaires durent depuis les années 1990. Dans le Handball gabonais, féminin notamment, ça existe depuis les années 1980. Ça dépasse le football. Je le redis.

Ça existe en France, ça existe au Venezuela, ça existe en plein de pays à travers le monde, le problème c’est que les instances sportives ferment volontairement les yeux.