Afrique

"Présidence à vie en Afrique" 4/10 : "l’automne des patriarches tropicaux", par l'écrivain béninois Florent Couao-Zotti

Florent Couao-Zotti lors du salon du livre de Paris, France, 2011.
Florent Couao-Zotti lors du salon du livre de Paris, France, 2011.
© Wikimedia Commons / Thesupermat

À la suite de la publication sur le site change.org du manifeste « Halte à la présidence à vie en Afrique ! » par l’Ivoirienne Véronique Tadjo, le Camerounais Eugène Ebodé et le Guinéen Tierno Monénembo, nous avons souhaité ouvrir un débat sur cette thématique en donnant la parole aux écrivains du continent et de la diaspora. Écrivain et journaliste, Florent Couao-Zotti revient sur la manie des tripatouillages constitutionnels devenue selon lui virale sur le continent, signe d'un goût excessif de leurs auteurs pour le pouvoir. Prix Roland de Jouvenel de l'Académie française 2019 pour son roman Western tchoukoutou, paru chez Gallimard, Florent Couao-Zotti vit à Cotonou, au Bénin. Une série proposée par Christian Eboulé. 

Donc, c'est vrai : ils ont mis la main sur la loi fondamentale de leur pays, lui ont fait subir le lifting attendu, puis ont fait sauter le verrou qui limitait le mandat à deux, inaugurant, disent-ils, une nouvelle ère, celle de la « nouvelle République censée remettre les compteurs à zéro ».

Les tripatouillages constitutionnels


En cette année 2020, ce pronunciamiento contre les Constitutions au nom desquelles ils s’étaient pourtant fait élire la première fois, est devenu viral. Pire qu’Ebola, plus redoutable que le coronavirus, la contagion s’est étendue à des hommes qu’on pensait au-dessus de tout soupçon, Alassane Ouattara de la Côte d’Ivoire et Alpha Condé de la Guinée, deux personnages qui avaient connu, quand ils avaient été opposants, le bannissement et l’humiliation, le rejet et l’exil.

(Re)voir : "Guinée : Alpha Condé est candidat à sa succession"

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Mais un tel scénario, vieux déjà de plusieurs décennies avec des potentats tous aussi avides de pouvoir, n'a rien perdu de son efficacité trente ans après les élans démocratiques des peuples africains, trente ans après que la Charte africaine des peuples a prescrit aux États de l’Union africaine d’intégrer dans leurs dispositions nationales le bloc de constitutionnalité qui déconseille les révisions opportunistes, révisions grotesques qui instaurent et proclament insidieusement les présidences à vie.

Faure Gnassingbé du Togo, Idriss Deby Itno du Tchad, Denis Sassou-Nguesso du Congo, Paul Biya du Cameroun, Yoweri Museveni de l’Ouganda, chacun, avec ses carabiniers, experts en tripatouillages de Constitution, a réussi à s’offrir des mandats sans fin exactement comme des monarques à vie dont les règnes, si longs qu'ils peuvent s’étendre, ne s’achèvent que par leur mort effective.

Le président congolais Denis Sassou Nguesso à sa sortie du palais de l'Elysée, à Paris, le 30 septembre 2019. 
Le président congolais Denis Sassou Nguesso à sa sortie du palais de l'Elysée, à Paris, le 30 septembre 2019. 
© AP Photo/Kamil Zihnioglu

En cela, les justifications brandies par leurs partisans ne sont pas très originales car, procédant de la même rhétorique : « Il faut parachever l’œuvre commencée », disent-ils. « Au nom de la stabilité et la paix retrouvée, il est l’homme de la situation », proclament d’autres. « Ce président, c'est Dieu qui nous l’a envoyé », délivrent certains encore.

Les leçons de l'histoire

Cependant, en marge de ces banalités, on retrouve quelques perles absolument inattendues, celles de Yoweri Museveni qui découvre à 74 ans qu'il est plus jeune que l’année inscrite sur son acte de naissance. Un âge ramené à 69 ans qui lui permet d’être encore éligible, en 2021, la limitation à la candidature aux présidentielles étant fixée à 70 ans. Les miracles ici, sur cette terre bénie de feue la prophétesse Alice Lakwena – l'ex bondieusarde reconvertie en coupeur de têtes – sont récurrents. Il suffit d'y penser pour que cela se produise.

Le président ougandais Yoweri Museveni, lors des obsèques de feu son homologue kenyan Daniel Arap Moi, à Nairobi, au Kenya, le 11 février 2020.
Le président ougandais Yoweri Museveni, lors des obsèques de feu son homologue kenyan Daniel Arap Moi, à Nairobi, au Kenya, le 11 février 2020.
© AP Photo/John Muchucha

Dans l’ancien royaume du Danxomè (au sud-ouest du Bénin actuel, ndlr), le prince Gapké, qui s’impatientait de prendre le pouvoir, était allé voir son oncle Adandozan, celui qui assurait la régence pour lui demander de lui céder le trône, vu qu'il avait fraîchement atteint l’âge de commandement. L’éclat de rire du régent fut accompagné, dit-on, de cette phrase désormais célèbre : « Mon neveu, va chercher de la bouillie de maïs, mets-y du miel et reviens demain, nous en reparlerons ».
 

Le lendemain, le jeune prince se retrouva de nouveau devant son oncle qui lui demanda ce qu'il avait perçu de l’expérience. «  Rien d’anormal, lui répondit-il, la bouillie mélangée au miel est si douce que je me suis servi plusieurs fois ». « C'est de cela qu'il s’agit, conclut le roi, quand c'est doux, on n'a pas envie d’abandonner ».

Gakpé retint si bien la leçon qu'il dut faire appel au négrier qui écumait la région, don Francisco de Souza, pour déloger de force  son oncle avec des mercenaires. Nous sommes au début du XIXème siècle, en 1818. Devenu Guezo, le jeune homme s’installa au pouvoir pendant quarante ans et offrit à son bienfaiteur la ville de Ouidah, devenue un marché à ciel ouvert pour les trafiquants d’esclaves.

Le goût excessif pour le pouvoir

Le goût excessif pour le pouvoir, les servitudes qui lui sont attachées ont donc fait des personnalités perçues hier comme démocrates des assoiffées toujours inaltérées qu’aucun argument ne peut ébranler, ni refroidir. À l’âge honorable ou il siérait au sage de se retirer du monde pour cultiver son jardin, certains en sont encore là, à disputer le pouvoir à leurs petits-fils, au prix de contorsions juridiques, de coups de boutoirs assénés à la jeune démocratie, aux Constitutions qu'ils rafistolent, déchirent, démembrent à loisir pourvu que cela serve leurs intérêts.

C’est l’automne des patriarches tel que décrit par le Colombien Gabriel García Márquez, des vieillards inamovibles, engoncés dans leurs habits du père de la Nation ou de maréchal Nnikon Nniku, provoquant, par leur inertie, la torpeur et l’immobilisme du pays. Et eux tous attendent d’être réduits comme Bouteflika devenu une momie sacrificielle à la solde des généraux de l’armée.

(Re)voir : "Algérie : le Hirak un an après"

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Ou comme Paul Biya incapable de tituber ses pas de vieillard pour monter, à Paris, les escaliers de l’Élysée. Pourtant, nous sommes en Afrique où un Mahamadou Issoufou, président du Niger, encore dans la fleur de l’âge (67 ans) refuse, au même moment, d’adopter ces contre-exemples. Il a même fait condamner ceux de ses partisans qui l’ont invité à briguer un troisième mandat anticonstitutionnel.

C’est plutôt dans ce sens qu’il faut considérer le combat des Africains. La dignité et le respect de la Constitution. Le respect de son peuple. Car, il a compris que nul n’est indispensable pour son pays et que tous ceux qui se sont, tout le temps sentis incontournables, dorment pour toujours au cimetière.

Voir aussi : Le débat - autopsie du 3e mandat dans le Journal Afrique avec Jean-Franços Akandji-Kombé, professeur de droit à La Sorbonne et Mamadou Konaté, ancien ministre malien de la Justice

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