Afrique

"Présidence à vie en Afrique" 8/10 : "Explorons toutes les solutions pour y mettre un terme", par Lucy Mushita

L'écrivaine franco-zimbabwéenne Lucy Mushita, auteure de <em>Chinongwa</em>,  un roman paru en 2012, aux éditions Actes Sud.
L'écrivaine franco-zimbabwéenne Lucy Mushita, auteure de Chinongwa,  un roman paru en 2012, aux éditions Actes Sud.
© D.R.

Opinion. A la suite de la publication sur le site change.org du manifeste « Halte à la présidence à vie en Afrique ! » par l’Ivoirienne Véronique Tadjo, le Camerounais Eugène Ebodé et le Guinéen Tierno Monénembo, nous avons souhaité ouvrir un débat sur cette thématique en donnant la parole aux écrivains du continent et de la diaspora. Aujourd'hui, nous vous proposons un texte de l'écrivaine franco-zimbabwéenne Lucy Mushita. Une série proposée par Christian Eboulé.

Née dans l’actuelle Zimbabwe, qu’on appelait alors Rhodésie du Sud, Lucy Mushita grandit dans un village sous l’apartheid. En 1986, six ans après l’accession de son pays à l’indépendance, elle s’exile en France. Après des séjours aux Etats-Unis et en Australie, elle s’installe définitivement à Nancy, en France. Chinongwa, son premier roman, paru en 2012 aux éditions Actes Sud, nous plonge dans l’Afrique australe du début du XXe siècle, avec une petite fille dénommée justement Chinongwa, issue d’une famille très pauvre et qui doit se battre pour s’offrir son indépendance.


En signant la pétition « Halte à la présidence à vie ! », il est peu probable que cela produise des résultats concrets. Combien de fois avons-nous été témoins de situations où des dirigeants africains se saisissent de la première opportunité pour rédiger une nouvelle constitution, afin de se maintenir au pouvoir aussi longtemps qu’ils le souhaitent ? La recette habituelle est d’en réfuter les termes, d’en modifier certaines dispositions telles que la limite d’âge, une façon de revenir au parti unique ou de s’autoproclamer chef d’Etat à vie.

Les présidences à vie ne sont pas une spécificité africaine

Le pouvoir absolu et donc les présidences à vie, ne sont pas une spécificité africaine. « Le pouvoir tend à corrompre et le pouvoir absolu corrompt absolument », disait l’historien et homme politique britannique John Emerich Edward Dalberg-Acton au 19e siècle. A travers l’histoire et un peu partout dans le monde, il y a eu des autocrates : Jules César dans la Rome antique, Napoléon Bonaparte en France ou encore José Gaspar Rodriguez de Francia au Paraguay.

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Plus près de nous, de nombreux autocrates ont réussi à s’accrocher au pouvoir jusqu’à leur mort : l’Espagnol Francisco Franco en 1975, le Chinois Mao Zedong en 1976 ou encore le Malawite Hastings Kamuzu Banda en 1997. Parfois, lorsque certains de ces dictateurs sont juste démis de leurs fonctions, ils meurent tranquillement chez eux ou en exil. Ce fut notamment le cas du Cambodgien Pol Pot, du Congolais Mobutu Sese Seko, de l’Ougandais Idi Amin Dada ou encore du Tunisien Zine El Abidine Ben Ali.

 

Alors, pourquoi  de nombreux dirigeants africains restent-ils aussi longtemps au pouvoir ? Et pourquoi laissons-nous faire, suis-je tentée d’ajouter ? Un début de réponse très partielle se trouve sans doute dans l’histoire africaine, en particulier tout au long des années de lutte contre le joug colonial, période au cours de laquelle certains responsables politiques tels que le Ghanéen Kwame Nkrumah, ou encore le Zimbabwéen Robert Mugabe, étaient considérés comme des libérateurs. Bon nombre de ces leaders postindépendance étaient souvent issus de familles nobles.  

L’Union africaine est un club de présidents

Il ne faut en effet jamais oublier qu’autrefois, la plupart de ce qui constitue à l’heure actuelle les pays africains était dirigée par des familles nobles, des rois ou des chefs de village. Et les organisations politiques et sociales alors en vigueur n’avaient rien à envier à ce qui existait ailleurs dans le monde. Or, en Afrique aujourd’hui, ce qui est surprenant c’est que des élections loyales soient organisées, validées par un président en exercice prêt à s’avouer vaincu, et qui transmet le pouvoir à son opposant avant de tirer sa révérence avec élégance. Le Botswana, l’un des plus vieux pays démocratiques du continent, est à cet égard exemplaire.

(Re)voir : "Guinée : Alpha Condé est candidat à sa succession"

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Ce dont la démocratie a besoin actuellement sur le continent ce sont des institutions fortes, capables de faire respecter des dispositions constitutionnelles. Et dans ce domaine, l’Union africaine par exemple n’est pas d’une grande utilité. Il n’est donc pas surprenant qu’elle ne réagisse pas lorsqu’un chef d’Etat perpétue le tripatouillage constitutionnel qu’il critiquait le cas échéant quand il était opposant.

L’Union africaine est un club de présidents qui se tiennent et se protègent les uns les autres. En Ouganda, le chef de l’Etat Yoweri Museveni a supprimé la limite d’âge.  Le Rwandais Paul Kagame, l’Ivoirien Alassane Dramane Ouattara, le Guinéen Alpha Condé et le Congolais Denis Sassou Nguesso ont tous prolongé les conditions de limite d’âge afin de servir leurs propres intérêts. Leur demander de remettre en question un système à leur service équivaut à demander à une dinde de voter pour ou contre noël. A ce jour, sur le continent, feu le président Nelson Mandela constitue l’une des rares exceptions à  cette règle.

Lutter contre l’accaparement du pouvoir

Tant qu’il n’y aura pas d’organisation judiciaire indépendante susceptible d’empêcher les présidents nouvellement élus de truquer les votes ou de modifier les constitutions, signer des pétitions ne servira à rien. La roue tourne toujours dans le même sens. Un tyran arrive au pouvoir, modifie la constitution pour régner indéfiniment, puis il procède au démantèlement du système judiciaire. Ensuite leurs acolytes s’installent dans tous les secteurs stratégiques pour organiser le pillage. Les nouveaux autocrates s’achètent enfin des biens dans le quartier de Mayfair, à Londres, sur la 5ème Avenue à New York ou encore sur la Côte d’Azur, en France.

(Re)voir : "Elections présidentielles : autopsie d'un troisième mandat"

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Les moyens de combattre cette mécanique infernale existent ; c’est le cas par exemple de la convention anti-corruption de l’OCDE, basée sur le Foreign Corrupt Practices Act, la loi fédérale américaine de 1977, destinée à lutter contre la corruption d'agents publics à l'étranger. Son champ d’application reste malheureusement limité aux entreprises qui soudoient des officiels étrangers. Ces dispositions pourraient cependant être étendues à tous ceux qui sont soupçonnés de corruption, comme par exemple les dictateurs qui versent des pots-de-vin.

Comme beaucoup d’autres systèmes politiques, la démocratie est une construction vivante, toujours en mouvement, avec ses particularités, comprises et interprétées en fonction des besoins et des attentes de chaque individu. Elle se métamorphose en permanence. Ne pourrait-on pas, par exemple, pousser à davantage de coopération entre les journalistes d’investigation, l’organisation Transparency International et des groupes d’enquêteurs officiels tels que le Groupe d’Action Financière de l’OCDE, afin qu’ils exercent une plus grande pression sur les dictateurs ?

Pression et justice internationales

Selon moi, les pétitions ne sont utiles que lorsqu’elles ont une chance d’aboutir au résultat escompté. En Afrique cependant, signer une pétition peut mettre votre vie en danger. Il est donc préférable de faire pression sur l’Union africaine, l’OCDE, la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International ou encore l’ONU, afin que ces institutions fassent leur travail avec plus de diligence. On ne peut pas espérer que les dirigeants africains se punissent mutuellement. En revanche, il est possible d’avoir foi en certaines organisations telles que la Cour Internationale de Justice de La Haye, qui a réussi à engager des poursuites contre certains seigneurs de guerre.

Je suis donc favorable à l’idée que des pressions internationales soient exercées sur les Etats africains, afin de s’assurer que tout nouveau président ne puisse pas changer de constitution dans le seul but de servir ses intérêts. Il y a également la possibilité de mettre sur pied une Cour de justice africaine, avec des juges et des procureurs internationaux, susceptibles d’interpréter et de faire appliquer la loi. Les citoyens seraient alors en capacité de poursuivre leurs leaders.

Dans le cadre des élections présidentielles, avant le scrutin, chaque candidat pourrait signer une charte permettant : de déclarer son patrimoine avant une éventuelle prise de pouvoir ; d’accepter une surveillance internationale des élections ; d’accepter le résultat des élections et la transmission du pouvoir ; d’accepter un audit externe de son patrimoine avant de quitter le pouvoir ; et enfin, d’accepter un deuxième audit cinq ans après avoir quitté le pouvoir. Imposer une telle charte oblige cependant à assurer une pension décente aux présidents sortants, afin de réduire les tentations de malversations au cours de leurs mandats.