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Présidentielle en Algérie : la jeunesse prête à changer le cours de l'histoire

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Les manifestations contre un cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika ont eu lieu à travers tout le pays le 22 février. Un mouvement spontané lancé sur les réseaux sociaux avec à sa tête des jeunes algériens pacifiques et déterminés. Analyse du mouvement et de ses racines.

Combien d’Algériens sont descendus dans les rues ce vendredi 22 février pour dire non à un 5e mandat d’Abdelaziz Bouteflika? Difficile de le dire. Une source policière anonyme cité par l’AFP évoque 20 000 manifestants dans tout le pays dont 5000 à Alger. Mais le journal francophone algérien La Liberté cite 100 000 personnes rien que dans la capitale d’après une évaluation de la Direction Générale de la Sûreté Nationale. Le seul chiffre officiel, délivré par la police, concerne les 41 personnes arrêtées dont 38 à Alger.

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Au-delà du nombre, ce qui importe c’est l’âge des manifestants en grande majorité des jeunes algériens qui depuis 20 ans vivent sous la présidence d’Abdelaziz Bouteflika, un homme âgé de 81 ans qu’ils n’ont finalement « jamais connu, ni même entendu le son de sa voix, car il ne s’est plus adressé aux Algériens depuis son accident vasculaire cardiaque en 2013 » souligne Benjamin Stora, historien spécialiste de l’Algérie. « Ces jeunes ont pris conscience de leur force (… ) C’est un mouvement très puissant, pacifique et national ». A travers cette génération dans la rue, «  il y a aussi la volonté de tourner la page d’une histoire qui se légitime toujours par la guerre d’Algérie. Certes, le nationalisme algérien reste très fort, mais il ne doit pas servir tout le temps à légitimer un régime politique ».

Le printemps algérien d'octobre 1988

Née des appels lancés sur les réseaux sociaux à manifester après la prière du vendredi, cette mobilisation a bel et bien surpris par son ampleur, notamment dans la capitale où toute manifestation est interdite depuis 2001. Certains commentaires la qualifient volontiers d’historique. Pourtant ce n’est pas la première fois que la population se soulève contre le régime à Alger. Le 5 octobre 1988, des émeutes éclatent, mais sont réprimées dans le sang, les arrestations, la torture. C’est l’état de siège. 159 morts selon un bilan officiel, 400 de sources hospitalières. Cette répression est suivie d’une forme de libéralisation politique avec l’instauration du multipartisme et de la liberté d’expression. Un coup d'arrêt est donné après la victoire électorale des islamistes fin 1991 : le régime reprend le pouvoir, c'est le début des années de plomb de la guerre civile jusqu'en 1999 et l'élection de Bouteflika à la présidence.

Le soulèvement de 1988 ne remet donc pas en cause la mainmise du pouvoir par le FLN, l’armée et les services algériens. Révolte matée et confisquée selon l’auteur et journaliste algérien Akram Belkaïd qui en 2011 commente ainsi l’échec de ce « Printemps algérien » d’octobre 1988 : « la société algérienne n’a pas voulu aller plus loin dans la contestation. Les classes moyennes apeurées par tant de violence, ont cru naïvement que le système, soudainement vertueux, allait leur accorder plus de libertés et de démocratie. Elle a cru – nous avons cru – que les tortionnaires allaient se transformer en démocrates. Quelle erreur ! »

Près de 40 ans après, le 22 février 2019, l’histoire ne se répète pas. « A la grande différence d’octobre 1988, la police n’a pas tiré sur la population, il n’y a pas eu de répression instantanée massive, ni de communiqué officiel hostile », relève Benjamin Stora. L’historien s’interroge sur cette réaction mesurée des autorités. « Il y a peut-être des sphères du pouvoir algérien qui ne partagent pas cette candidature pour un 5e mandat. Il s’agit aussi d’une mobilisation à l’échelle de tout le pays, et pas seulement d’une région qui prend les devants». 

Le refus de la violence

L’agence de presse algérienne officielle (APS) fait même état de ces manifestations, mais elle passe sous silence les slogans rejetant Abdelaziz Bouteflika, son frère Saïd, et le Premier ministre Ahmed Ouyahia. Rien ne semble indiquer que le pouvoir algérien puisse abandonner le scénario d’un 5e mandat de Bouteflika alors que les différents clans n’ont pas été en mesure de s’entendre sur un successeur. La fin du dépôt des candidatures à la présidentielle du 18 avril expire le 3 mars. La mobilisation pourrait s’inscrire dans la durée. Dimanche 24 février, le mouvement El Mouwatana - ce qui signifie citoyenneté - appelle à une manifestation de la dignité à 12h à Alger, mais aussi devant tous les sièges de wilayas du pays. Des rassemblements de la diaspora algérienne sont également prévus à Paris, Marseille, Strasbourg en France ainsi que Montréal au Canada.

Grâce à sa jeunesse, à l’époque des réseaux sociaux, l’Algérie est en train de vivre un mouvement populaire qui n’est pas sans rappeler les printemps arabes de 2011. Mais le pays a une trajectoire propre à lui. « Le printemps arabe a mal fini, avec le maréchal Al Sissi en Egypte, la destruction de l’Etat en Libye et en Syrie, observe Benjamin Stora. «les jeunes manifestants en Algérie ont exprimé la volonté de tourner la page d’un système politique immuable, ils veulent un renouvellement. Leur mot d’ordre principal, c’est le refus du mépris et la lutte contre la corruption. Leur solution, c’est le refus de la violence et le passage à une démocratie politique. »