Afrique

Présidentielle en Algérie : quelle issue après dix mois de Hirak ?

Manifestation à Alger le mardi 10 décembre 2019, à deux jours de l'élection présidentielle contestée par les militants du Hirak.
Manifestation à Alger le mardi 10 décembre 2019, à deux jours de l'élection présidentielle contestée par les militants du Hirak.
© AP Photo/Toufik Doudou

D'un côté un mouvement, le Hirak, qui rejette le vote et réclame l'ouverture d'une période de transition et la "fin du système". De l'autre, une armée bien décidée à organiser la présidentielle coûte que coûte et qui répète que le scrutin mettra tout le monde d'accord. Ce jeudi 12 décembre, dans un climat de défiance inédit, les Algériens élisent leur président après dix mois de contestation ininterrompue.

Le parachèvement irrévocable du parcours du 1er novembre 1954”. Le général Gaïd Salah aura tout tenté pour convaincre les Algériens d’aller voter ce jeudi 12 décembre. Le 3 décembre dernier, le chef de l’armée place ainsi sur une même ligne le 1er novembre 1954, coup d’envoi de l’insurrection armée qui conduira à l’indépendance huit ans plus tard, et le 12 décembre 2019, date de la présidentielle soutenue par le régime algérien mais rejetée par une grande partie de l’opinion. Un point de départ et une conclusion. 

Le général Salah le sait, l’enjeu de l’élection sera la participation : “Le peuple algérien (...) en se dirigeant massivement (...) aux urnes” infligera “une gifle cinglante à tous ceux qui s’attaquent à l’Algérie”. Pas évident pourtant que ce discours au nationalisme vibrant suffise à fédérer l’électorat algérien. 

Ainsi va l’Algérie depuis dix mois. D’un côté un régime incarné par l’État-major de l’armée et son chef, le général Ahmed Gaïd Salah - il y a bien un président et un gouvernement en charge de la transition, mais qui les connaît ? - et de l’autre, un mouvement de contestation, le Hirak, dont la revendication peut se résumer ainsi : la fin du système. Entre les deux, aucune connexion, si bien que parler de “dialogue de sourds” est déjà abusif.

C'est donc dans un contexte tout à fait inédit que l'Algérie aborde cette présidentielle contestée. Et en matière d'inédit, l'année 2019 a été particulièrement riche dans le pays.

Le Hirak trouve sa source au début de l'année dans le refus de voir le président Abdelaziz Bouteflika se présenter (et forcément l'emporter) à la présidentielle prévue le 18 avril. Malade, fatigué, inaudible et invisible, Bouteflika, 80 ans, souhaite rempiler pour un 5e mandat. Il est officiellement candidat le 10 février

C'en est trop pour une partie de la population algérienne qui descend dans la rue le 22 février 2019, après la prière, pour ce qui sera le premier vendredi de contestation.
 
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©TV5Monde

Quinze jours plus tard, et alors que la mobilisation ne faiblit pas, Abdelaziz Bouteflika tente de calmer le jeu par une lettre dans laquelle il s'engage à ne pas aller jusqu'au bout de son mandat lorsqu'il aura été élu. "Mascarade", peut-on entendre dans les rues. La manoeuvre présidentielle renforce la mobilisation des opposants au cinquième mandat et certaines figures du FLN, le parti au pouvoir, commencent à se désolidariser du chef de l'Etat. 

Un mois. Il faudra un mois de mobilisation pour que le Hirak remporte une première bataille. Et pas des moindres. Le 26 mars, le chef d'état-major de l'armée, le général Gaïd Salah lâche ouvertement Abdelaziz Bouteflika. Rappelant au passage qui tient réellement les rênes en Algérie, il demande à la Cour constitutionnelle d'appliquer l'article 102 de la Loi fondamentale. L'article prévoit l'empêchement du chef de l'Etat.
 
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Ce lâchage qui, dans l'esprit du général Gaïd Salah, aurait dû marquer la fin de la contestation va, en fait, révéler les revendications bien plus profondes du Hirak. "La Constitution algérienne est vidée de son sens, elle n'a pas de légitimité, nous confie le 27 mars le président du Rassemblement Action Jeunesse (RAJ), Abdelwahab Fersaoui. Le peuple demande le départ de toutes les personnes qui ont géré au cours des vingt dernières années : elles n'ont pas à gérer une période de transition". Derrière le refus du 5e mandat d'Abdelaziz Bouteflika, le mouvement ne réclame ni plus ni moins que la fin du "système".

Arrestations au coeur du "système"

Abdelwahab Fersaoui sera arrêté quelques mois plus tard, le 10 octobre, comme nombre de figures de la contestation.
Mais des arrestations, il y en aura également parmi les figures du système tant décrié. Anciens ministres, dirigeants d'entreprises, entourage familial du président Bouteflika... L'armée frappe tous azimuts.
A la démission officielle du vieux chef de l'Etat début avril s'ajoute une purge sans précédent dans un pays pourtant habitué aux brutales disgrâces.

A deux jours de la présidentielle, le mardi 10 décembre, cette "chasse aux oligarques" franchit un nouveau cap avec les condamnations de deux anciens Premiers ministres de Bouteflika, Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, à de très lourdes peines de prison pour corruption.

En "démissionnant" Bouteflika et en offrant "des têtes sur un plateau", l'armée estime donner des gages au Hirak. Et pourtant, chaque vendredi, mais aussi chaque mardi, les flots de manifestants continuent de descendre dans les rues. La revendication ne change pas, le Hirak demande la fin du système. Néanmoins, le choix du mouvement de ne pas se doter de porte-parole ou ne serait-ce que de figures emblématiques rend difficile la compréhension de cette revendication. "Le Hirak ne parvient pas à transformer le rejet en projet", nous disait Slimane Zeghidour, éditorialiste à TV5MONDE, le 21 novembre dernier.

Election présidentielle dans le viseur

Ce rejet du système va néanmoins pouvoir s'exprimer de manière très concrète autour de l'organisation de l'élection présidentielle. 
Après l'ouverture d'une période de transition provoquée par le démission d'Abdelaziz Bouteflika, le scrutin prévu en avril est reporté au 4 juillet. Dans la rue, les griefs seront les mêmes que ceux exprimés ensuite à propos de la présidentielle du 12 décembre. Le Hirak ne veut pas d'une élection organisée par un système qu'il rejette.
« L’organisation d’une élection présidentielle dans le cadre du système actuel ne servira qu’à sa régénération », déclareront de leur côté le 26 juin plusieurs petits partis de l'opposition unis au sein d'un « Pacte politique pour une véritable transition démocratique ». Faute de candidat, le scrutin de juillet sera finalement reporté.
 

Les candidats retenus par l'ANIE - l'Autorité nationale indépendante des élections, en charge de l'organisation du scrutin, pour la présidentielle du 12 décembre ne vont pas contribuer à calmer les esprits. Cinq hommes briguent la présidence. Ils ont pour point commun d'avoir tous, de près ou de loin, et généralement de près, travaillé avec le pouvoir d'Abdelaziz Bouteflika. Parmi eux, deux anciens Premier ministres. Des incarnations du système rejeté par le Hirak.
  Si une rumeur tenace d'annulation a couru au cours des dernières semaines -elle était évoquée par l'ensemble des observateurs du dossier algérien avec qui nous avons pu parler- , l'armée aura tenu son objectif : organiser le scrutin coûte que coûte.
Mais en l'absence d'observateurs indépendants et compte tenu de l'immense défiance, il y a fort à parier que l'élection de ce jeudi 12 décembre laissera davantage d'interrogations qu'elle n'apportera de réponses.