Afrique

Présidentielle en Centrafrique : un pays qui ne se remet pas de la domination française ?

Populations centrafricaines appelant au dialogue lors de la visite, à Bangui, du Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, en octobre 2017.   
Populations centrafricaines appelant au dialogue lors de la visite, à Bangui, du Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, en octobre 2017.   
© AP Photo/Joel Kouam

Le 27 décembre prochain, dix-sept candidats vont briguer la présidence de la République centrafricaine.  Comment expliquer que ce pays grand comme la France métropolitaine, la Belgique et la Suisse réunies, soit méconnu et marginalisé ? Quel est le poids de l'héritage colonial dans sa trajectoire ? Quel est le principal  enjeu du futur scrutin présidentiel ? Yanis Thomas, membre de l'association Survie et auteur de Centrafrique : un destin volé, paru en 2016, aux éditions Agone, répond à nos questions. 

TV5MONDE : Comment expliquez-vous que la République centrafricaine, territoire vaste comme la France métropolitaine, la Suisse et la Belgique réunies, soit encore aujourd'hui méconnue ? 

Membre de l'association Survie, Yanis Thomas est l'auteur de <em>Centrafrique : un destin volé</em>, paru en 2016, aux éditions Agone.
Membre de l'association Survie, Yanis Thomas est l'auteur de Centrafrique : un destin volé, paru en 2016, aux éditions Agone.
© D.R.

Yanis Thomas : Malgré son positionnement au cœur du continent africain, plusieurs facteurs expliquent le relatif désintérêt en France pour la Centrafrique. Tout d'abord, il s'agit d'un des pays les plus pauvres de l'Afrique francophone, les opportunités économiques y sont faibles, du fait d'un enclavement important, de l'insécurité récurrente et du manque d'infrastructures. 

Le pays ne dispose pas à ce jour de ressources stratégiques en exploitation par des entreprises françaises, à la différence d'un pays comme le Niger par exemple. Ensuite, la population centrafricaine est assez faible, tout comme l'est la diaspora centrafricaine en France. Le pays souffre donc d'un manque de visibilité.

Enfin, la Centrafrique n'est pas au cœur des préoccupations diplomatiques et militaires françaises, essentiellement focalisées sur la « guerre contre le terrorisme », qu'elle mène dans une partie du Sahel.

Le pays ne revient sur le devant de la scène que lorsque les tensions entre l’État et les groupes armés deviennent telles qu'elles nécessitent une intervention militaire, comme en mars 2007 à Birao, ou en 2013 avec l'opération Sangaris.

TV5MONDE : Certains historiens estiment que la colonisation française dans ce qu'on appelait alors l'Oubangui Chari, a été extrêmement violente et meurtrière. Pour quelles raisons selon vous ?

Yanis Thomas : Par essence, la colonisation est une œuvre d'asservissement, elle porte donc en elle tous les abus. Concernant l'Oubangui-Chari, l’État français a octroyé des pans entiers du territoire à des compagnies concessionnaires, dont les profits étaient issus de l'exploitation effroyable des populations, notamment forcées à récolter du caoutchouc pour faire libérer leur proches retenus en otages.

Les exactions sont si importantes que le rapport de la commission mandatée en 1905 pour enquêter sur ces pratiques ne sera jamais publié, le ministère des Colonies y voyant un risque de porter préjudice aux intérêts supérieurs de la nation... L'Oubangui-Chari a aussi servi de réservoir de main-d’œuvre pour la construction dans les années 1920 de la ligne de chemin de fer reliant Pointe-Noire à Brazzaville, au Congo. Ce fut un véritable carnage, avec des milliers de morts. La Centrafrique aborde ainsi le passage à l'indépendance dans de très mauvaises conditions.

TV5MONDE : Soixante ans après les indépendances, comment expliquer l'omniprésence en Centrafrique de puissances étrangères, à commencer par la France ?

Yanis Thomas : La Centrafrique n'échappe pas au système françafricain [les liens présumés politico-affairistes entre la France et ses anciennes colonies d'Afrique subsaharienne, ndlr]. La domination de la France s'y maintient donc après l'indépendance et celle-ci n'hésite pas à intervenir directement dans les affaires intérieures du pays, comme l'illustre le renversement de Bokassa en 1979 par des parachutistes français.

(Re)voir : "L'argent fou de la Centrafrique, l'affaire des biens mal acquis"(05/12/18)

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Le pays occupe une situation importante dans les années 1980, de part son rôle de base arrière pour l'armée française, fortement engagée au Tchad contre les troupes de Kadhafi. Plus récemment, la Centrafrique a beaucoup souffert de l'ingérence de ses voisins directs, que ce soit le Tchad, le Soudan ou le Congo-Brazzaville, chacun impliqué à des niveaux divers dans le soutien aux groupes armés ou dans les trafics d'armes et de diamants qui sévissent à travers le pays.

(Re)voir : "Les ambitions de la Russie en Centrafrique" (05/12/2018)

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Enfin, on note aujourd'hui une certaine activité diplomatique russe qui tend à marcher sur les plates bandes de la France, avec l'envoi de conseillers militaires au plus haut sommet de l’État, comme pour former l'armée nationale en reconstruction. La Centrafrique sert malheureusement de terrain d'affrontement entre des puissances extérieures, notamment la France et la Russie.  

TV5MONDE : Pourquoi à ce jour, aucun président centrafricain élu ou autoproclamé à la suite d'un coup d'Etat, n'est parvenu à stabiliser le pays et à y impulser un véritable développement ?

Yanis Thomas : La Centrafrique souffre de problèmes structurels pour son développement, au premier rang desquels un lourd héritage colonial et néo-colonial qui ne doit pas être sous estimé pour comprendre les difficultés actuelles du pays. Par ailleurs, l'insécurité est permanente depuis des années sur une large portion du territoire, particulièrement dans le nord-est.

(Re)voir : "Chaos sécuritaire en Centrafrique" (24/10/2017)

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Une situation alimentée par les pays riverains comme on l'a vu précèdemment. Enfin, la corruption et l'utilisation des prérogatives de l’État à des fins claniques minent toutes possibilités d'apaisement des tensions, les groupes politiques en présence s'écharpant pour en obtenir la rente.

TV5MONDE : Comment la République centrafricaine est-elle passée des espoirs relatifs suscités par l'élection de François Bozizé en 2005, à la désillusion et la déliquescence complètes ?

Yanis Thomas : L'élection a surtout servi à effacer le coup d’État mené par François Bozizé contre Ange-Félix Patassé en 2003, avec l'aval de la France et le soutien direct du Tchad. Les combats n'ont jamais cessé dans le nord du pays, que ce soit contre l'APRD (Armée Populaire pour la Restauration de la République et de la Démocratie) à partir de 2006 ou bien contre les groupes armés qui formeront par la suite la Séléka. Ces combats ont amené à de nombreuses pertes civiles du fait des exactions commises par les deux camps et de nombreux déplacés.

(Re)voir : "Centrafrique : quelles réparations pour les victimes ?" (07/06/2018)

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Quand la Séléka se constitue en 2012, elle cristallise aussi le mécontentement de tout une partie de la population du nord-est du pays qui se sent marginalisée vis-à-vis du pouvoir central à Bangui. Son offensive sur la capitale n'est que le point d'aboutissement d'une crise qui dure depuis des années. L'histoire a montré que son arrivée au pouvoir en mars 2013 n'a en rien amélioré la situation, le pays basculant dans une guerre civile généralisée.

TV5MONDE : A travers l'opération Sangaris, la France a-t-elle fait partie de la solution ou du problème centrafricain ?

Yanis Thomas : Dans la mesure où la France est en grande partie responsable de ce qu'est devenue la Centrafrique, je ne pense pas qu'elle soit bien placée pour faire partie de la solution. L'opération Sangaris a eu un effet délétère, principalement parce que les soldats français ont commencé par désarmer une faction, la Séléka, laissant libre court à leurs opposants les anti-balaka.

Membres des milices anti-balaka dans un village près de la ville de Bossangoa, dans le centre-ouest de la Centrafrique, en novembre 2013.
Membres des milices anti-balaka dans un village près de la ville de Bossangoa, dans le centre-ouest de la Centrafrique, en novembre 2013.
© AP Photo/Florence Richard

La France a pêché par orgueil, pensant qu'en déployant quelques milliers de militaires, comme elle l'avait fait au cours de l'histoire récente, elle pourrait stabiliser la situation. Ce fut un échec, les Centrafricains en ont payé le prix.

TV5MONDE : En dehors de Bangui, la capitale, la quasi-totalité du territoire centrafricain est aujourd'hui contrôlée par des groupes armés. Peut-on organiser des élections crédibles dans ces conditions ?

Yanis Thomas : Le fait qu'une très large portion du territoire soit entre les mains de groupes armés pose éminemment problème et interroge effectivement sur la possibilité d'élections crédibles. La question se pose aussi de savoir quelle va être la réaction de ces groupes à l'annonce des résultats. Est-ce que toutes les parties en présence accepteront le vainqueur sorti des urnes ?

(Re)voir : "Centrafrique : François Bozizé dépose son dossier de candidature"

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L'action de François Bozizé, qui vient d'être écarté par la Cour Constitutionnelle de la course à la présidence, sera aussi à surveiller de près. Au final, tout dépendra aussi des « parrains » régionaux et internationaux du pays cités précédemment [entre autres France, Tchad, République du Congo], qui sont en mesure d'activer ou non les groupes armés présents sur le territoire si leurs intérêts sont menacés. 

TV5MONDE : Certains observateurs estiment que la Centrafrique est aujourd'hui sous la tutelle des bailleurs de fonds, et le pays reste l'un des plus pauvres de la planète. Quels sont selon vous les enjeux du futur scrutin présidentiel ?

Yanis Thomas : La dépendance à l'aide internationale est un obstacle majeur à la souveraineté de la République centrafricaine : celui qui paye décide, les marges de manœuvres politiques sont donc particulièrement étroites. A ce titre, je ne pense pas qu'un changement à la tête de la présidence modifie structurellement la donne, les ressources intrinsèques de l’État sont trop faibles pour financer les immenses besoins de la population.

(Re)voir : "République centrafricaine : les timides débuts de la campagne électorale"

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L'enjeu principal me semble être la question des exactions et des combats récurrents entre groupes armés, qui impactent directement la vie des populations. Il ne faut pas que le pays retombe dans la guerre civile. Pour cela, espérons que le scrutin qui s'annonce se passe dans les meilleurs conditions et qu'aucun camp n'essaie de  « tripatouiller » les résultats...