Afrique

La présidentielle ivoirienne vue de France : « 2010, ce n’est pas loin, on a très peur »

La rue de Doudeauville, dans le quartier de Château Rouge à Paris (18ème), est très fréquentée par la diaspora africaine, notamment ivoirienne. Cette dernière fait montre d'inquiètude à l'approche du scrutin présidentiel, qui se tiendra le 31 octobre. 
La rue de Doudeauville, dans le quartier de Château Rouge à Paris (18ème), est très fréquentée par la diaspora africaine, notamment ivoirienne. Cette dernière fait montre d'inquiètude à l'approche du scrutin présidentiel, qui se tiendra le 31 octobre. 
Creative Commons (Wikipedia)

Reportage. À quelques jours du scrutin présidentiel en Côte d'Ivoire ce samedi 31 octobre, la campagne électorale bat son plein. Le président depuis 2010, Alassane Ouattara, lorgne un troisième mandat. Face à lui, l’ancien chef de l’Etat, Henri Konan Bedié, l’ex-premier ministre de Laurent Gbagbo, Pascal Affi N’Guessan, et Kouadio Konan Bertin, député de Port-Bouët entre 2011 et 2016. À Paris, la diaspora s’inquiète.

Paris, 18ème arrondissement. A l’heure du déjeuner, en ce lundi d’octobre printanier, le quartier populaire de Château Rouge, très prisé de la diaspora africaine, est plein de vie. Les rues sont investies par les nombreux passants qui déambulent à travers des étals de nourriture installés sur le trottoir et la chaussée. Des files de clients s’étendent devant la devanture des petites supérettes tandis que brasseries et autres restaurants font salle comble.

L’atmosphère est joviale et bruyante, les salutations et conversations se font tantôt en français tantôt en dialectes africains. Le long des rues de Doudeauville et des Poissonniers, les commerces proposant denrées et produits africains, qu’ils soient guinéens, congolais, ou ivoiriens, se succèdent. Et chacun sait où sont regroupés les membres de telle ou telle communauté.

En cette période d’élections pour plusieurs pays d’Afrique, et notamment en Côte d’Ivoire, les langues se délient rapidement et la simple évocation du sujet donne lieu à des conversations à la fois excitées et inquiètes.

« C’est incroyable ce qu’il se passe, c’est du jamais-vu ! », s’exclame ainsi Francis, un Ivoirien gérant un petit magasin de produits alimentaires. Ce trentenaire, arrivé en France il y a huit ans, s’indigne de la nouvelle candidature d’Alassane Ouattara. « S’il était parti à la fin de son deuxième mandat, on l’aurait applaudi car il a fait du bon travail. Mais d’autres feront du bon travail après lui. Pourquoi, dans ce cas, n’a-t-il pas autorisé les Gbagbo et Soro à se présenter ? C’est lui qui choisit ses adversaires ! »
  Les candidatures pour le scrutin du 31 octobre de Laurent Gbagbo et Guillaume Soro, respectivement ex-chef de l’Etat et ex-premier ministre ivoirien, ont toutes deux été invalidées par le Conseil constitutionnel.

L’annonce de la candidature de M. Ouattara, en août dernier, constitue aujourd’hui le ciment de la contestation de l’opposition en Côte d’Ivoire, laquelle l’estime « anticonstitutionnelle. » Le jeudi 15 octobre, Henri Konan Bédié et Pascal Affi N’Guessan ont conjointement appelé, lors d’une conférence de presse, au "boycott actif du processus électoral".

Dans la foulée, des heurts ont éclaté, notamment dans la ville de Bonoua, à 60 kilomètres d’Abidjan, ex-fief de Simone Gbagbo, où une personne a trouvé la mort tandis que des dizaines d’autres ont été blessées. Des incidents similaires ont été relevés à Abidjan, Dabou, Divo ou encore Yamoussoukro.

Voir aussi : Présidentielle en Côte d'Ivoire : nouvelles violences à Dabou près d'Abidjan
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Fataliste, Francis n’ira pas déposer son bulletin dans l’urne le 31 octobre. « A quoi bon ? Alassane Ouattara est le seul candidat, il n’a même pas besoin de faire campagne. Ma famille en Côte d’Ivoire est dans le même état d’esprit. » Et le commerçant de s’interroger sur le silence du chef de l’État français, Emmanuel Macron. « Pourquoi ne réagit-il pas ? Pour moi, cela veut dire qu’il cautionne. »
 

« Nos politiciens ne respectent pas la population »

A la sortie d’un snack situé dans une artère perpendiculaire à la rue des Poissonniers, Cissé, 47 ans, agent de sécurité dans la région Île-de-France, conteste la légitimité de ces élections. « Elles ne devraient pas avoir lieu. La cohésion nationale prime sur le reste. Il ne faut pas organiser des élections juste pour dire que nous avons organisé des élections. » Comme son compatriote, il montre du doigt les gouvernants. « Ce scrutin est antidémocratique. Les dirigeants doivent respecter les institutions du pays. »

A l’écoute de son argumentaire, Séverin, agent de sécurité lui aussi, s’invite au débat. « Nos politiciens ne respectent ni la Constitution ni la population. Un troisième mandat, ce n’est normalement pas possible ! Une nouvelle génération doit prendre le relais. Ces élections devraient être reportées, de sorte à réunir tout le monde autour de la table pour discuter. »

« Le problème, ce sont les politiciens. Tout n’est que magouille et tout le monde le sait. Ouattara et Bédié devraient se retirer pour commencer », soutient quant à lui Moussa, la quarantaine passée, agent de sécurité qui accompagne son ami Séverin.

En France depuis plus de vingt ans, celui qui avait comme "supérieur" Guillaume Soro lorsqu’il faisait partie de la puissante Fédération estudiantine et scolaire de Côte d'Ivoire, la FESCI - dont Guillaume Soro a été l'un des dirigeants, prend la Constitution de 2016 pour cible. « L’âge limite de 75 ans pour candidater a été repoussé de sorte à ce que les deux puissent se représenter en 2020. Bédié est très mal placé pour appeler au boycott. Ils sont en train de manipuler les gens et ce qui est très grave, c’est qu’il y a des morts à cause de cela ! » Alassane Ouattara est âgé de 78 ans, Henri Konan Bédié de 86.
 

Le spectre de 2010

La crainte que la situation dégénère, à l’instar de la crise post-électorale de 2010 qui a fait quelque 3 000 morts, est dans tous les esprits. « 2010, ce n’est pas loin. On a très peur », appréhende Francis.

Séverin, dont la famille est restée au pays, à Yopougon, centre administratif et plus grande commune d’Abidjan, où des véhicules ont été brûlés depuis la distribution des cartes d’électeurs, est quotidiennement au fait des événements sur place. « Mon fils qui vient de passer le bac m’appelle tous les matins pour me dire qu’il a peur de sortir, d’aller à l’école. Des barricades sont érigées, des voitures brûlées. Et ma fille de douze ans, qu’est-ce qu’elle va faire ? Je suis très inquiet pour eux. »

Le feuilleton électoral en vient à créer quelques dissensions au sein du cercle familial. Il est ainsi devenu un sujet brûlant entre Moussa et ses proches, lesquels ne partagent pas forcément ses idées. « Désormais, on évite d’en parler entre nous. »

Partageant l’opinion et l’anxiété de ses compatriotes, Cissé, philosophe, conclut : "La politique doit être un combat idéologique et pas physique. De toute manière, les hommes passent, la nation demeure".