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Présidentielle en Tunisie : Ennahdha, un géant de la vie politique en proie à ses divisions

Le candidat d'Ennahdha, Abdelfattah Mourou, aux côtés du président du parti Rached Ghannouchi.
Le candidat d'Ennahdha, Abdelfattah Mourou, aux côtés du président du parti Rached Ghannouchi.
© AP Photo/Hassene Dridi

Il a été interdit pendant près de trente ans. Ennahdha, légalisé lors de révolution de 2011, est devenu le premier parti politique tunisien. Le plus structuré également. C'est pourtant dans la division que la formation islamiste et son candidat Abdelfattah Mourou abordent la présidentielle du 15 septembre. Entretien avec Louis-Simon Boileau, directeur de l'observatoire Afrique du Nord et Moyen-Orient à la Fondation Jean-Jaurès.

TV5MONDE : Pour la première fois cette année, Ennahdha présente un candidat à la présidentielle, Abdelfattah Mourou. Comment expliquer ce changement de stratégie ?

Louis-Simon Boileau : 
C'est déjà le signe d'une tension au sein de l'appareil Ennahdha. Au moment de cette décision, deux lignes se sont affrontées. Le chef du parti, Rached Ghannouchi et son entourage étaient contre et préféraient endosser la candidature d'un autre candidat. Ghannouchi pensait enjamber la présidentielle en se disant qu'il retrouverait son électorat au moment des législatives. Mais ce calcul est compliqué : la présidentielle - qui aura donc lieu avant les législatives - va attirer l'attention médiatique, il y aura de la participation... sa stratégie est donc contestée, d'autant qu'une partie de sa base, la plus dure, lui reproche d'avoir voulu gouverner avec ses principaux ennemis, le parti du président Béji Caïd Essebsi.  

De l'autre côté, il y avait ceux qui voulaient que Ennahdha existe dans cette élection via un candidat propre. Cette deuxième ligne l'a emportée et a choisi un candidat qui n'est pas n'importe qui. Abdelfattah Mourou n'est pas issu de la ligne traditionnelle du parti. Il ne vient pas du sud qui est le bastion traditionnel d'Ennahdha et on sait que les clivages territoriaux sont très importants en Tunisie. Mourou revendique une approche modérée. Il se présente comme un conservateur plutôt que comme un islamiste, ce qui traduit une stratégie politique voulue par une partie de l'appareil, et qui consiste à élargir la base électorale traditionnelle des islamistes. 
 

A vous entendre, Ennahdha aborde cette présidentielle divisé.

Oui, mais il ne faut jamais oublier que la priorité d’Ennahdha n’est pas la présidentielle. Sa priorité reste les législatives car c’est le parti le plus structuré, celui qui pourra présenter le plus de candidats dans l’ensemble des circonscriptions. Nécessairement, le parti a dû réadapter sa stratégie puisque la présidentielle vient avant les législatives et il y aura un effet d’entraînement. Une absence à la présidentielle les aurait handicapés au moment de mobiliser pour les législatives. L’intérêt d’Ennahdha aujourd’hui est de faire le plus gros score possible à la présidentielle, de mobiliser l’électorat en prévision des législatives. C’est un jeu à deux bandes. 

Des militants d'Ennahdha lors d'un meeting d'Abdelfattah Mourou le 30 août 2019 à Tunis.
Des militants d'Ennahdha lors d'un meeting d'Abdelfattah Mourou le 30 août 2019 à Tunis.
© AP Photo/Hassene Dridi

Vous évoquiez la "doctrine Mourou", consistant à positionner Ennahdha comme parti conservateur et non plus islamiste. Comment comprendre cette stratégie ?

Il ne renonce pas à l'islamisme mais il le mâtine d'une "tunisianité" plus forte. On le voit par exemple par son habit traditionnel tunisien destiné à affirmer un islamisme tunisien plutôt qu'un islamisme des Frères musulmans classique plus proche de la confrérie égyptienne. Il joue donc la carte de son rapport plus conservateur aux traditions tunisiennes avec un discours moins clivant sur les sujets sociétaux qu'il ne va pas surjouer pour créer de la polarisation. 
Sa stratégie consiste à élargir sa base, et c'est selon moi l'enjeu premier. Il veut remobiliser sa base électorale qui s'était détournée du parti lors des élections municipales de mai 2018 au cours desquelles Ennahdha avait perdu énormément de voix y compris dans ses zones traditionnelles. Son choix d'être candidat au nom du parti rentre dans ce cadre de remobilisation. Il cherche aussi à conquérir d'autres électeurs avec un discours plus calme, plus nuancé. Il veut effacer l'image très présente dans l'esprit de nombreux Tunisiens d'un parti qui aurait été conciliant avec les groupes djihadistes lors de la période noire de 2013 à 2015. 

Ennahdha qui incarnait l’opposition au moment de la révolution est aujourd’hui devenu le parti de l’establishment.

Louis-Simon Boileau, Fondation Jean-Jaurès​

Qui est l'électorat d'Ennahdha ?

Il existe une base traditionnelle plutôt ancrée dans le sud du pays. Elle provient de la rupture très ancienne entre le président Habib Bourguiba et son opposant Salah Ben Youssef qui se sont partagés, en quelque sorte, le pays : les bourguibistes au nord et les yousséfistes au sud. Cette opposition a structuré le champ politique tunisien au moment de l'indépendance et perdure, d'une certaine manière, aujourd'hui. 
Outre cet ancrage au sud, une partie de l'électorat est aussi issue de la classe moyenne et urbaine, à savoir des commerçants, des petits ingénieurs, des enseignants... Cet électorat, âgé de 50 à 60 ans, représente le gros des voix d'Ennahdha.
Enfin, une troisième partie, plus jeune, était forte au moment des élections de 2011 et 2014. Elle estimait qu'Ennahdha incarnait le changement. La vraie question aujourd'hui est de savoir si ces jeunes sont toujours attachés au parti et ce n'est pas évident du tout. S'ils vont voter, et c'est un autre point d'interrogation, ces jeunes vont plutôt être intéressés par d'autres candidats porteurs de discours plus tranchants, plus "dégagistes". Un candidat comme Nabil Karoui a prospéré sur ces attentes, tout comme le candidat Mohamed Abbou, qui porte la lutte contre la corruption comme un étendard. Ce qui risque de manquer cette année à Ennahdha, c’est ce vivier de voix issu de la jeunesse tunisienne et qui avait fait l’une de ses forces lors des dernières élections.

Mais il ne faut pas oublier qu’Ennahdha qui incarnait l’opposition au moment de la révolution est aujourd’hui devenu le parti de l’establishment. Il a gouverné, il a accepté le jeu de la démocratie et du pouvoir. La plupart des autres candidats jouent là-dessus hormis une seule, celle qui représente l’ancien régime, Abir Moussi, qui essaie de recréer ce clivage très dure dans la société, entre les islamistes et les autres, mais en réalité les autres jouent la carte opposition contre pouvoir et mettent dans le pouvoir le Premier ministre Youssef Chahed, le candidat soutenu par Nidaa Tounès, Abdelkrim Zbidi, mais aussi Ennahdha !

En 2014, Ennahdha avait le monopole des voix islamistes et aujourd’hui ce n’est plus le cas.

Louis-Simon Boileau, Fondation Jean-Jaurès​

En mai 2016, le président Béji Caïd Essebsi prend la parole lors du congrès d'Ennahdha. L'alliance entre le parti présidentiel Nidaa Tounès et Ennahdha a laissé des traces au sein de l'électorat islamiste.
En mai 2016, le président Béji Caïd Essebsi prend la parole lors du congrès d'Ennahdha. L'alliance entre le parti présidentiel Nidaa Tounès et Ennahdha a laissé des traces au sein de l'électorat islamiste.
© AP Photo/Hassene Dridi

D’autres candidats font campagne sur un discours religieux plus radical. Peuvent-ils, eux aussi, nuire à Ennahdha ?

Oui ! Je pense tout d’abord à Kais Saïed. Ce n’est pas un inconnu, il était une figure de 2011 mais il n’avait pas de parti structuré et était absent du Parlement. Il surfe sur le discours conservateur et religieux et peut faire mal à Ennahdha.
Je pense aussi à Mohamed Lotfi Mraihi qui, s’il ne peut pas prétendre au second tour, peut prendre quelques points problématiques pour Ennahdha dans le jeu très ouvert pour la qualification au second tour.
Enfin, dans une moindre mesure, vous avez Hamadi Jebali qui vient des rangs d’Ennahdha dont il incarnait la ligne dure. 
Tout cela est important car, en 2014, Ennahdha avait le monopole des voix islamistes et aujourd’hui ce n’est plus le cas.