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Présidentielle en Tunisie : la délicate question du retour des djihadistes

Rabia Farjallah est la mère d'un tunisien parti faire le jihad. Il a été arrêté par l'armée syrienne et est en prison depuis 2012. AP Photo/Ons Abid

La Tunisie rechigne à rapatrier ses djihadistes et leurs familles bloqués à l’étranger depuis la chute du groupe "Etat islamique". Ils seraient plusieurs centaines dans ce cas en Syrie, en Irak ou en Libye. Le débat, fortement impopulaire dans le pays, n’a pas ou peu été abordé pendant la campagne présidentielle. Pourtant le spectre de nouveaux attentats terroristes plane toujours sur Tunis.

Dans la poudrière djihadiste du camp d’Al-Hol dans le nord-est syrien, plus de 9 000 femmes et enfants étrangers sont parqués dans une enclave, séparés des hommes par une clôture. Combien il y-a-t-il de Tunisiens dans ce dédale de tentes sommaires et déchirées ? Combien sont-ils dans ces prisons à ciel ouvert en Syrie, en Irak ou en Libye après la débacle du groupe Etat islamique (EI) ?

Plus gros contingent de combattants étrangers 

Selon le ministère tunisien de la Femme et de l’Enfance environ « 200 femmes et 100 enfants se réclamant de nationalité tunisienne » sont détenus à l’étranger sans inculpation. Pour les hommes, difficile dans le chaos actuel d’obtenir un chiffre précis. Selon les estimations, entre 3 500 et 6 000 sont partis combattre aux côtés des djihadistes. On ignore combien sont encore vivants. Les Tunisiens ont constitué le plus gros contingent de combattants étrangers, tous pays confondus, venus alimenter la folie meurtrière de Daech. 

Depuis la chute du califat autoproclamé et la déroute qui s’est ensuivie, la Tunisie n’a rapatrié qu’une poignée d’enfants (bloqués en Libye) en procédant à des tests ADN pour confirmer leur identité. Si la coopération juridique avec les autorités de Tripoli est timide, elle est totalement inexistante avec les Kurdes qui administrent le camp d’Al-Hol. Aucun mineur n’a été rapatrié depuis la Syrie ou l’Irak, selon l’organisation de défense des droits de l’homme Human Right Watch (HRW).
 

Notre système sécuritaire est défaillant et nos prisons sont surpeuplées Mohamed Iqbel Ben Rejeb, président de l’association des Tunisiens bloqués à l’étranger.

La constitution tunisienne adoptée après la révolution de 2011 est claire. Elle énonce qu’il « est interdit de déchoir de sa nationalité tout citoyen tunisien, de l'exiler, de l'extrader ou de l'empêcher de retourner dans son pays ».

C’est pourtant « exactement ce qui se passe », dénonce Mohamed Iqbel Ben Rejeb, président de l’association des Tunisiens bloqués à l’étranger. « L’Europe, la France en tête, ne donne pas vraiment l’exemple sur ce dossier, alors pourquoi la Tunisie devrait rapatrier ses djihadistes alors que les pays susceptibles d’avoir un peu de poids diplomatique ne le font pas ? », s’interroge t-il.

L’homme sait de quoi il parle, son frère a tenté de partir faire le djihad en 2013. Mohammed l’a rattrapé in extremis. Depuis, il lutte pour mettre en place des programmes de prévention à destination des plus jeunes. Il milite pour le retour organisé des femmes et des enfants, conscient que « rapatrier les combattants (serait) trop compliqué, notre système sécuritaire est défaillant et nos prisons sont surpeuplées ».

Retour des jihadistes : à chaque pays sa politique

- La Russie a rapatrié plus d’une centaine de ses ressortissants principalement originaires de Tchétchénie ou du Daguestan dans des vols spécialement affrétés par Moscou.

- En Europe, le Royaume-Uni a décidé de déchoir de leur nationalité les Britanniques partis combattre en Syrie et en Irak.

- La France affirme n’avoir aucun plan de retour pour ses djihadistes même si une poignée d’enfants ont pu être rapatriés. Mais les autorités françaises sont également accusées d’avoir organisé ou facilité le transfert d’au moins 11 de leurs ressortissants détenus au Kurdistan syrien en Irak, où ils ont été condamnés à mort. Une pratique illégale et arbitraire si bien que la rapporteure spéciale de l’ONU sur les éxécutions extrajudiciaires a demandé des éclaircissements à Paris.

- En Afrique, il n’y a pour l’instant que le Nigeria qui ait volontairement entamé des démarches. Une délégation s’est rendue au Kurdistan syrien pour récupérer trois enfants d’une même famille liée au groupe "Etat islamique".

Un débat absent de la campagne électorale


A la veille de l'élection présidentielle, aucun des 26 candidats n’a d’ailleurs fait de cette préoccupation un sujet (et encore moins un argument) de campagne.

« C’est sûr que ça ne rapportera pas de voix », s’amuse Mohammed Iqbel Ben Rejeb. L’opinion publique tunisienne est fermement opposée à tout retour organisé.

Une affiche de campagne du candidat Moncef Marzouki à Tunis. AP Photo/Hassene Dridi






Fortement impopulaire cette mesure est pourtant une « obligation » pour l’ancien président Moncef Marzouki (2011-2014) et candidat à la présidentielle du 15 septembre prochain.

« Nous devons permettre à ces gens de rentrer et effectuer un tri. Mettre en place un sas d’observation, placer en prison ceux sur qui nous avons des doutes et tenter de réinsérer ceux qui peuvent l’être. » Quand on l’interroge sur les faiblesses du système juridique et les prisons surpeuplées et insalubres selon l’ONU, Moncef Marzouki se veut pragmatique : « ces djihadistes sont tunisiens et ils représentent un échec collectif. La société tunisienne dans son ensemble doit assumer ses fautes. Nous avons laissé partir nos compatriotes, nous n’avons pas vu ou bien sous-estimé ce qui se passait ».

La Tunisie est toujours en « état d’urgence », décrété en 2015 après une succession d’attaques terroristes sur son sol. Le ministère de l’Intérieur estime qu’environ 800 djihadistes tunisiens seraient déjà rentrés par leur propre moyen dans leur pays d’origine, laissant planer le spectre de nouveaux attentats.
 

Malgré cela, la question sécuritaire a été « reléguée au second plan », selon Mickaël Ayari, chercheur pour International Crisis Group en Tunisie. Il souligne qu'il est possible que la question du terrorisme réapparaisse si jamais le candidat du parti islamiste Ennahdha, Abdelfattah Mourou, devait accéder au second tour de la présidentielle.

Il est un des pionniers de l'islamisme tunisien. Mais avant l'échéance électoral, il tente de pondérer son allégeance au parti, affirmant être le « candidat soutenu par Ennahdha, mais pas le candidat d'Ennahdha ». Dans une autre interview accordée à Jeune Afrique, Abdelfattah Mourou s'estime « plus ouvert que le noyau dur de la formation, plus compréhensif sur certaines questions sociétales, moins attaché à l’idéologie et au sectarisme social ». De quoi transformer Ennahdha en simple parti conservateur ?

Un temps accusé de complaisance à l'égard de ceux partis faire le djihad, Ennahdha a, depuis 2013, durci le ton. Le parti pourrait ne pas vouloir apparaître comme trop timide à condamner les actes des djihadistes alors que Daech a mené de nouvelles attaques sur le sol Tunisien.
 

Fin juin, une double attaque suicide dans la capitale a tué un policier et blessé plusieurs personnes. C’est le groupe "Etat islamique" qui l’a revendiqué, en appelant à commettre d’autres attaques « visant des touristes ». Pas de quoi effrayer les candidats à la présidentielle, Moncef Marzouki en tête, qui assume ne pas « pas en parler dans (ses) discours. Rapatrier les djihadistes, ce n'est pas ma priorité, ce n'est pas celle des Tunisiens non plus. »