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Procès de Khaled Drareni en Algérie : "je suis heureux qu’il y ait des consciences dans le monde qui se soient jointes à notre combat contre cette iniquité"

Le journaliste Khaled Drareni le 10 mars 2020 à Alger.
Le journaliste Khaled Drareni le 10 mars 2020 à Alger.
© AP Photo/Str

En Algérie, le journaliste Khaled Drareni sera fixé sur son sort ce mardi 15 septembre : verdict en appel de son procès pour "incitation à attroupement non armé" et "atteinte à l'unité nationale". Quatre ans d'emprisonnement ont été requis à son encontre la semaine dernière. Belkacem Mostefaoui est directeur du laboratoire de recherche Médias, usages sociaux et communication à l’École nationale supérieure de journalisme et des sciences de l’information d’Alger. Dans cette affaire, il n'hésite pas à parler de "parodie de justice". Entretien.

TV5MONDE : Dans une tribune publiée dans le quotidien français Le Monde le 7 septembre dernier, vous avez utilisé des mots très durs pour qualifier le procès de Khaled Drareni. Vous évoquez ainsi des motifs fallacieux...

Belkacem Mostefaoui : 
Les mots sont durs, mais les réalités sont bien plus dures encore. Pour un sociologue des médias et de la communication comme moi, qui s’intéresse depuis des décennies à ces questions de l’évolution de la liberté de l’information, pour moi qui ai vécu les années de plomb puis les vingt ans de règne du président Bouteflika, ce qui importe, c'est de voir comment la gouvernance des médias en Algérie a été dans le sens de plus de liberté ou de moins de liberté. Et si le discours des gouvernants veut accréditer l'idée que l’Algérie va vers l’Etat de droit, je constate qu'elle y va très lentement et que parfois il y a des marches arrière dramatiques.

L'information aujourd'hui en Algérie émane de trois sources officielles. 
Nous avons d’un côté l’audiovisuel d’Etat avec plusieurs chaînes de télévision et plusieurs chaînes de radio. L’Algérie est d'ailleurs le seul Etat au monde, avec la Corée du Nord, à disposer d'un monopole d’Etat sur la radio. 
A côté, il y a une seconde source qui remonte aux années 2011-2012. Le système a laissé s’ouvrir une cinquantaine de chaînes off-shore, mais de façon totalement machiavélique puisqu'elle ont été données à des copains et des coquins. 
La 3e source, enfin, ce sont les journaux, qui ont été pour la plupart lancés dans les années 90. Mais ces journaux donnent à l’observateur que je suis ce sentiment d’être mis depuis deux ou trois mois dans un enfermement, avec la nécessité de recourir à la cagnotte publicitaire de l’ANEP, l'Agence nationale d'édition et de publicité, une agence étatique, qui joue de la carotte et du bâton.
Le ministère de l’Information, via cette entreprise, a obtenu un certain redressement des journaux les plus frondeurs.

L'ANEP utilise le robinet de la publicité, mais il est un autre organisme incontournable en première ligne dans le procès fait à Khaled Drareni, c'est la Commission chargée de délivrer la carte de presse...

La carte de presse de par le monde, ce sont des normes universelles. Que ce soit l’employeur ou une structure qui regroupe éditeurs et journalistes, la carte est toujours délivrée de manière indépendante des pouvoirs publics. Elle tient compte de critères dont le premier est le respect des fondamentaux du journalisme. Le 2ème critère revient à tirer l’essentiel de ses revenus de cette activité de journalisme. Soit le journaliste est salarié, ce qui est de moins en moins courant, soit il est freelance, indépendant. C’est le cas de Khaled Drareni, même s’il a créé son site Casbah Tribune.

L’actuel ministre de la communication a installé une commission que je définis de fantoche. On y trouve des apparatchiks du ministère et des éditeurs qui ont prospéré sous l'ère Bouteflika qui a laissé se créer quantité de journaux qu’il a alimentés via la publicité étatique. Il y a aussi des bureaucrates du ministère, quelques journalistes choisis au regard de leurs accointances... 
En tant que sociologue des médias je comprends très bien que Drareni se soit dit "je ne demande pas cette carte, parce que c’est rompre devant une décision inique. Je ne reconnais pas la valeur de cette carte et je suis journaliste."  Franchement, la carte n’a pas de sens sauf comme moyen de juguler, de dire "vous n’avez pas de carte, vous ne pouvez pas être journaliste".

Vous évoquiez trois sources officielles sans mentionner les sites d'information. Ces sites ne sont donc pas reconnus par le pouvoir algérien qui les voit d'un mauvais oeil...

Pour moi, ces sites sont un rempart virtuel contre la volonté des dirigeants de contrôler l’ensemble des sources d’information. A ce titre, Khaled Drareni a gêné les gouvernants et il est tombé un peu comme le mouton noir. Il fallait frapper fort. 
Les tenants du pouvoir se sont dits, "Drareni, il va être l’exemple, de sorte à dissuader les autres jeunes journalistes". Comment ? En montrant qu’il y a des promesses d’emprise sur les directeurs des sites d’information et les patrons de presse et, en montrant en même temps une volonté de contrôler les individualités elles-mêmes, de faire en sorte que les journalistes soient le moins attirés possible vers les métiers du journalisme, qui sont vitaux parce que ce sont des éléments nutritifs de l’opinion publique, des revendications sociales. Des éléments qui viennent dans l’organisation elle-même de l’espace public.

Un âge d'or de la presse algérienne

"Cette âge d'or a existé et il concerne essentiellement la presse écrite. Le tout début des années 90 a été une période où il s’est passé des choses avec la création de plusieurs journaux indépendants. C’était juste avant la guerre civile. D'ailleurs, dans les premiers temps de la guerre civile on a assisté à un vrai travail de résistance de la part des journalistes algériens. Certains titres comme El Watan, El Khabar, Liberté ou le Soir d’Algérie sont apparus à cette époque. Les journalistes et éditeurs étaient dans une sorte d’euphorie car ils bénéficiaient d’une aide importante à la création de journaux. C’est aussi pour cela que, malheureusement, une centaine de professionnels de l’information ont ensuite été tués pendant la guerre civile, sans compter tous ceux qui ont dû s’exiler vers la France ou le Canada".

On assiste aujourd'hui à la remise au pas de la presse après le séisme du Hirak...

Oui, c’est effectivement cela. En une cinquantaine de vendredis les couches tectoniques ont bougé. D’ailleurs les médias gouvernementaux se sont interdits de retransmettre les manifestations, si ce n’est pendant les premières semaines.
Ensuite il y a eu une reprise en main, par le commandement militaire, et par la suite, il y a eu cette construction boiteuse d’élections, et puis l’épidémie du coronavirus.
Chez les Algériens, il y a eu cette prise de conscience d’éviter de se retrouver pour la distanciation sociale, pour ne pas aggraver la pandémie. A ce moment-là, j’ai le sentiment que les pouvoirs publics ont saisi cette opportunité pour mettre en place des structures pour diffuser de nouvelles formes de propagande populiste pour un meilleur contrôle social.

Ce mardi 15 septembre, la justice rend son verdict. Compte tenu du contexte politique, y'a-t-il lieu d'être optimiste ? 

D'après les échos que j’ai reçus, le procès s'est fait dans le respect des normes du déroulé juridique. Le jugement en lui-même, qui fait près de 20 feuillets, est par contre un fourre-tout. On a parlé notamment de la carte de presse sans qu’il n’y ait eu remise en question de la commission elle-même. Ce sont des éléments plutôt négatifs.
Mais, parallèlement, je place mon optimisme surtout dans la société civile, via les réseaux sociaux où il y a cette révolte contre un emprisonnement injuste. Il y a cette contestation nationale. Et je suis heureux qu’il y ait des consciences dans le monde qui se soient jointes à notre combat contre cette iniquité.

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