Propos de Kaïs Saïed : pourquoi un tel silence chez des dirigeants africains ?

Des appels au boycott des produits tunisiens, des demandes de condamnation de la Tunisie par la Communauté internationale de la part d'ONG... Les propos sur les migrants subsahariens du président Kaïs Saïed suscitent une indignation sur le continent. Des chefs d'État africains se sont montrés plus prudents, refusant de condamner le dirigeant tunisien. Un signe de fracture entre les opinions publiques et leurs gouvernements ? Analyse.
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SAIED EMBALO
Le président de Guinée-Bissau Umaro Sissoco Embalo et président de la Cédéao rencontre le président tunisien dans son palais à Carthage le 8 mars 2023.
Slim Abid/Présidence de Tunisie via AP
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Ce sont des mots et une accolade qui ne passent pas. Ce 8 mars dans un des salons  du palais de la présidence à Carthage le président de la Cédéao, le président de Guinée-Bissau, Umaro Sissoco Embaló, enlace dans ses bras son homologue tunisien Kaïs Saïed. "Vous êtes ni raciste ni xenophobe", lance Umaro Sissoco Embaló au président tunisien. Le 21 février Kaïs Saïed avait affirmé que la présence de "hordes" d'immigrés clandestins provenant d'Afrique subsaharienne était source de "violence et de crimes" et relevait d'une "entreprise criminelle" visant à "changer la composition démographique" de la Tunisie.

Le président de la Cédéao était en mission. Il fallait sauver le soldat Kaïs Saïed, le réintégrer dans le club des dirigeants africains sans le condamner.
Francis Lalupo, journaliste indépendant, auteur du "Blues démocratique, 1990-2020".

"Le président de la Cédéao était en mission. Il fallait sauver le soldat Kaïs Saïed, le réintégrer dans le club des dirigeants africains sans le condamner", explique le journaliste Francis Laloupo, journaliste indépendant, essayiste et enseignant en relations internationales à l’Institut pratique de journalisme de l’Université Paris-Dauphine et auteur du "Blues démocratique, 1990-2020", paru chez Karthala. Cette prise de position du président Umaro Sissoco Embaló apparait en décalage avec les réactions des opinions publiques en Afrique de l'Ouest.
 


Les appels au boycott des produits tunisiens se multiplient sur les réseaux sociaux en Côte d'Ivoire et au Sénégal. Dattes, couscous emballés, huiles d'olive en provenance de Tunisie ne doivent pas être achetés peut-on lire sur les réseaux sociaux, de Dakar,  Abidjan en passant par Conackry avec des conséquences pour des entreprises locales.  C'est ainsi que la société sénégalaise Senico SA a été contrainte de justifier l'origine de l'un de ses produits phares, la margarine Jadida, souligne le mensuel Jeune Afrique. "Notre margarine est un produit 100 % sénégalais produite dans son usine, située à Diamniadio.", peut-on lire dans un communiqué de l'entreprise.



Au Sénégal toujours, réunies en « Collectif des organisations et acteurs de la migration», une quinzaine d’associations de la société civile réclament toujours des sanctions de la communauté internationale, après ce qu'ils considèrent comme une ligne rouge franchie par Kaïs Saïed. Le Collectif « recommande au président tunisien de prendre de la hauteur, de retirer ses propos, de présenter ses excuses à toute la communauté africaine». Ce collectif sénégalais regroupe des députés de l'opposition mais il n'est pas suivi par le pouvoir en place.

Lire : suspension de la Banque mondiale, boycott de produits : les propos de Kaïs Saïed coûtent cher à la Tunisie
 

Des dirigeants comme Alassane Ouattara en Côte d'Ivoire ou Macky Sall au Sénégal n'ont pas vraiment condamné les propos du président tunisien.
Francis Laloupo, journaliste indépendant, auteur du "Blues démocratique, 1990-2020".
 

"On assiste à un vrai décalage entre les opinions publiques africaines et les dirigeants du continent. L'Union africaine a formulé une condamnation de principe sans plus. Des dirigeants comme Alassane Ouattara en Côte d'Ivoire ou Macky Sall au Sénégal n'ont pas vraiment condamné les propos du président tunisien. Des opérations de rapatriement ont bien été mises en place pour leur ressortissants vivant en Tunisie. Mais globalement le silence de ces dirigeants a été assoudissant", constate ainsi le journaliste béninois Francis Laloupo.

Lire : en Côte d’Ivoire pour le responsable de l'ambassade de Tunisie, la théorie du grand remplacement est une "situation de fait"

Le président Macky Sall a publié un tweet sur son compte Twitter le 10 mars annonçant qu’il avait eu une conversation téléphonique avec le président tunisien Kaïs Saïed. Le président sénégalais n’a pas donné plus de détails sur les sujets abordés, mais il a mentionné qu’il a apprécié les mesures d’apaisement prises par le président tunisien. Le président ivoirien Alassane Ouattara n'a produit aucun communiqué sur les propos du président tunisien. La Côte d'Ivoire a rapatrié 500 de ses citoyens.


"Ce décalage entre les opinions publiques et des dirigeants africains est saisissant si on se rappelle ce qui s'était passé en 2017 en Libye. Les dirigeants africains par l'intermédiaire de l'Union africaine avaient réagi  bien pllus vivement qu'aujourd'hui", se souvient Francis Laloupo. La vente de migrants noirs et l'esclavage en Libye avait été dévoilé en novembre 2017 par un reportage de CNN, la chaîne internationale américaine. Une journaliste britannique de CNN assistait à la vente d'une douzaine de migrants nigérian, vendu 400 à 500 dollars chacun par des Libyens comme dans une vente à la criée. Un scandale révélé dans une Libye morcelée par la guerre civile où l'État est failli.

La Tunisie est un pays du Sud. Et donc au nom de cette solidarité entre pays du Sud on ne critique pas un gouvernement du continent africain.
Hatem Nafti, politologue, essayiste et auteur de  Tunisie, vers un populisme autoritaire ?

Comment expliquer cette fracture entre citoyens et gouvernants sur cette question ?  Pourquoi des dirigeants, fins politiques, ne se sont pas emparés politiquement de l'émotion de leurs opinions publiques ? Hatem Nafti, politologue, essayiste et auteur de  Tunisie, vers un populisme autoritaire ?, connaît bien les rapports entre les chefs d'État du continent et le régime de Kaïs Saïed. "Certains hommes politiques d'Afrique de l'Ouest ont tenté de capter à leur profit l'émotion de leurs citoyens. C'est notamment le cas du colonel Mamadi Doumbouya, chef de la junte en Guinée qui a tenu à accueillir en personne les Guinéens de retour de Tunisie sur le tarmac de Conakry et ceci sous les caméras de la télévision publique", nuance Hatem Nafti.

"Mais il est vrai que l'on sent une forme de mansuétude. Comment l'expliquer ? La Tunisie est un pays du Sud. Et donc au nom de cette solidarité entre pays du Sud on ne critique pas un gouvernement du continent africain. Les propos racistes n'ont pas été tenus par un dirigeant d'un pays européen. Dans ce cas là les réactions auraient été sans doute différentes", décrit l'essayiste. "Je pense également que chez le président de la Cédéao ou chez un homme comme Alassane Ouattara on trouve l'idée que réellement Kaïs Saïed n'est pas forcement raciste ou xénophobe. Ils ont surtout le sentiment qu'il est traversé par une forme de crise de complotisme et qu'ils pourront le réintégrer dans le club des dirigeants africains. Aujourd'hui il s'en prend aux migrants, hier il s'en est pris aux opposants et demain il trouvera un autre bouc-émissaire", estime Hatem Nafti.

"Il y a une vraie culture de solidarité entre tous ces chefs d'Etat, ces présidents africains. On trouve une forme de syndicalisme. On ne s'en prend pas à un président en difficulté", abonde dans le même sens Francis Lalupo. Selon le journaliste la "gestion de leur État compte bien plus que les conditions de vie des populations et des opinions publiques". Au Sénégal, avance l'auteur, "le pouvoir en place, celui du président Macky Sall, n'a aucun discours publique sur la question de cette jeunesse qui prend le bateau, qui fuit le pays pour l'Europe en prenant tous les risques. Cette question, elle, par contre traverse l'ensemble de la société sénégalaise", précise Francis Laloupo. Le film de Mati Diop sorti en 2019, Atlantique, décrit notamment le départ de jeunes garçons pour l'Europe par la mer. Ils n'en reviendront pas. Il connaîtra un succès d'estime à Dakar.


Défiance entre citoyens et classe politique ?


Ces silences au sein de ces grands pays d'Afrique de l'Ouest créent ou alimentent une forme de défiance entre les citoyens et la classe politique selon Francis Laloupo, auteur du "Blues démocratique 1990-2020". "Cette crise de confiance dans la classe dirigeante hélas encourage le recours à des alternatives populistes. Au Sénégal, le silence de Macky Sall sur cette question mais sur d'autres questions encourage la montée d'alternatives populistes comme celle de son principal opposant Ousmane Sonko  Des opinions publiques peuvent chercher comme recours l'idée d'un homme providentiel", explique le journaliste.

Cette fracture entre opinion publique et présidents africains illustre selon Françis Laloupo la nature même de ce qu'est devenu l'Union africaine. "Elle est un club de chefs d'Etat. Contrairement à l'Union européenne, l'Union africaine n'applique pas de critères de convergence autour de ce que doit être un Etat de droit, loin de tout dialogue entre citoyens et pouvoir", ajoute Francis Lalupo.