Afrique

Quel avenir pour la présence militaire française au Sahel après le coup d'État au Burkina Faso ?

Un soldat burkinabé marche devant un véhicule blindé de l'armée française faisant partie d'un convoi à destination du Niger bloqué par des manifestants à Kané, au Burkina Faso le 20 novembre 2021. Le Burkina Faso héberge la "Task Force Sabre", une unité de forces spéciales françaises basée dans la périphérie de Ouagadougou, la capitale, et qui intervient régulièrement en appui des soldats de "Barkhane".<br />
 
Un soldat burkinabé marche devant un véhicule blindé de l'armée française faisant partie d'un convoi à destination du Niger bloqué par des manifestants à Kané, au Burkina Faso le 20 novembre 2021. Le Burkina Faso héberge la "Task Force Sabre", une unité de forces spéciales françaises basée dans la périphérie de Ouagadougou, la capitale, et qui intervient régulièrement en appui des soldats de "Barkhane".
 
© AP Photo/Sam Mednick

En pleine réorganisation militaire au Sahel, sur fond de tensions exacerbées avec la junte du Mali, la France fait face à une inconnue supplémentaire avec le coup d'État perpétré au Burkina Faso, pays qui héberge des forces spéciales françaises. Les conditions politiques sont-elles encore réunies pour que la France puisse poursuivre sa mission dans les pays sahéliens ? Réponses du Général Bruno Clément-Bollée, consultant en matière de sécurité en Afrique.
 

TV5 MONDE : Avec ce coup d'État, la position de l'armée française semble  politiquement difficile. Le Burkina Faso est un élément important pour la force Barkhane. Comment maintenir une force française dans ces conditions ?

Bruno Clément-Bollé : Prenons du recul. Nous ne savons pas quelles dispositions cette junte va prendre, quelle sensibilité politique elle va suivre. Seuls ceux qui ne suivaient pas la situation sont surpris par ce qui vient de se passer. Le pays est dans un état d’extrême fragilité depuis pas mal de temps. Avec une incapacité à gérer la situation tant sur le plan sécuritaire que sur le plan économique et sur le plan social. Il y avait dans la tête des Burkinabé pas d’espoir d’amélioration, tout ça sur un fond de prévarication et de corruption. Un élément a particulièrement exacerbé les tensions, le 14 novembre le massacre à Inata de 53 gendarmes burkinabé par des djihadistes.

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Reprenons l'analyse de l'événement d'Inata. Le commandement était prévenu. Les hommes n’avaient plus de munitions, plus de nourriture. Ils étaient encerclés. Ils étaient dans une situation absolument inadmissible sur le plan militaire et personne n’a pu les secourir. C’est un aveu d’extrême faiblesse qui est inadmissible pour tous ces officiers qui ne veulent plus se faire tuer pour des politiques qui n’en valent pas le coup. La gendarmerie au Burkina Faso était considérée comme le pion d’excellence sur lequel le pouvoir se reposait.


Nous ne savons pas quelles dispositions cette junte va prendre, quelle sensibilité politique elle va suivre.Général Bruno Clément-Bollé, consultant en matière de sécurité en Afrique.

Or le pouvoir l’a très-très mal traitée particulièrement dans l’affaire d’Inata. Donc les gendarmes, dont on aurait pu penser qu’ils auraient sauvé le régime face aux militaires, ont pris le parti des militaires, très vite.

Il ne faut pas oublier que ce massacre fait suite à un autre massacre en juin 2021, où 160 civils, dont vingt enfants, ont été tués à Solhan. En mai 2020, il y a eu 50 morts à Kompienbiga. Tout ça, ça s’accumule, ça fait des strates de mécontentement, de désespoir, et ça a beaucoup participé au résultat de ce que nous avons vu ce weekend.

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La Cédéao se retrouve à gérer une troisième situation de crise après le Mali et la Guinée… C’est inquiétant pour cette partie de l’Afrique. Nous voyons une multiplication des régimes militaires car au-delà de ces trois pays que nous venons de citer, il y a aussi le Tchad où il y a eu un coup d’État institutionnel. Nous pouvons nous demander où sont les règles démocratiques derrière ça ? Et n’oublions pas le Soudan, où le général al-Burhane a pris le pouvoir. Donc ça fait beaucoup de régimes militaires, saisis par la force.


Nous sommes dans une extrême fragilité : le Tchad, le Mali et le Burkina Faso, trois pays qui ont des situations politiques très compliquées. Le G5 Sahel est bien touché.
Général Bruno Clément-Bollé, consultant en matière de sécurité en Afrique.

TV5 MONDE : Comment maintenir le dispositif Barkhane au sein du G5 Sahel alors que parmi les quatre pays sahéliens principalement couverts par l'opération antidjihadiste française Barkhane, seul le Niger a encore à sa tête un président élu ?

Nous sommes dans une extrême fragilité : le Tchad, le Mali et le Burkina Faso, trois pays qui ont des situations politiques très compliquées. Le Niger, bien qu’ayant une situation politique claire est extrêmement fragile. Il n’y a que la Mauritanie qui tient encore la route. Le G5 Sahel est bien touché.

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À noter également, ce qui est très inquiétant pour le Burkina Faso, mais ça l’est aussi pour le Mali et pour la Guinée, c’est que les militaires qui ont pris le pouvoir, qui "ont pris leurs responsabilités" comme ils disent, sont d’un niveau extrêmement médiocre. Il semblerait qu'il s'agisse de jeunes officiers supérieurs qui n’ont aucune expérience politique. Tenir un pays quant on a ce genre pedigree ne peut que susciter beaucoup d’inquiétude.

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Il y a de nombreux alliés engagés dans ce processus, l’ONU, l’Union européenne, les États-Unis et l'Allemagne, au-delà de la France. Toutes ces entités sont fortement engagées au plan sécuritaire. L’ONU, après la MONUSCO, a la plus grosse opération de maintien de la paix avec la Minusma avec 11 000 militaires casques bleus sur le terrain et 1 700 policiers.

TV5 MONDE : Quel avenir pour l'opération Sabre, opération de forces spéciales françaises au Burkina Faso ?

Pour la France, le Burkina Faso est un élément très important pour trois raisons.
Premièrement, la France a besoin du Burkina Faso pour gérer la zone très sensible des trois frontières. Barkhane le sait bien qui a replié tout son dispositif autour de cette région et qui, aujourd’hui, y porte l’essentiel de son effort.

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Deuxièmement, le Burkina Faso fait partie du dispositif logistique de Barkhane qui l’appelle "la voie sacrée". Ce couloir logistique qui passe par le Burkina Faso permet de ravitailler à partir d’Abidjan les forces qui sont déployées dans le G5 Sahel.

Troisièmement, au Burkina Faso il y a le PC de l’opération Sabre. C’est une très vieille opération, plus ancienne que Barkhane, des forces spéciales, qui vise notamment ce qu’on appelle les "cibles à haute valeur ajoutée". Tous les chefs djihadistes qui disparaissent le sont dans le cadre de ces opérations.

TV5 MONDE : Comment maintenir des contingents dans un pays où il n'y a plus de pouvoir légitime ?

La situation très fragile du Burkina Faso aujourd’hui est inquiétante. Cela étant, il ne faut pas lancer de pronostics trop hâtifs. Il faut attendre de voir comment cette junte va s’organiser, quelle sensibilité politique elle va adopter. Il faut être d’autant plus attentif et patients, que nous sommes comme au Mali au pays des rumeurs. La désinformation va bon train.

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Rappelez-vous le convoi qui a été gêné au mois de novembre décembre c’était sur fond de rumeurs que la France allait armer les djihadistes. Ce qui était complètement faux bien sûr. Mais il n’empêche, les rumeurs sont là et pour ceux qui doivent prendre des décisions, elles constituent des éléments perturbants dont on se passerait bien.

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TV5 MONDE : Le 18 janvier, quatre soldats français ont été blessés par l’explosion d’un engin explosif improvisé (IED) à la sortie de l’aérodrome de Ouahigouya, dans le nord du Burkina Faso, près de la frontière malienne.

Oui, nous sommes tout près de la zone des trois frontières. C’est important pour Barkhane et c’est important aussi car les chefs djihadistes sont tout près, c’est aussi un terrain de chasse pour Sabre.

Il ne faut pas se précipiter et attendre. Je pense que des dispositions ont été prises au sein des forces françaises. L’ambassade a réagi et s’était préparé à ce genre de situation, et notre ambassadeur Luc Hallade a très bien géré.

La réponse de la communauté internationale doit être plus vive et marquée pour ce type de situation. Les sanctions sont importantes. Il y a évidemment les sanctions collectives, qui vont retomber sur la population qui n’a rien demandé, mais il y a surtout les sanctions individuelles avec le gel des avoirs, les interdictions de voyager, il y a un moment où ça devient pesant pour les individus. Et puis il faut une déclaration qui doit être extrêmement claire quand à la condamnation de ce genre de situation.

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