Racisme en Tunisie : au travail, dans la rue ou à domicile, témoignages d'Africains subsahariens persécutés

Licenciement, expulsion, violentes agressions : depuis les propos du président tunisien Kaïs Saïed, dénoncés comme racistes, les personnes noires vivant dans le pays sont traquées et attaquées de toutes parts. Voici leur récit. 
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tunisie : campement de migrants subsahariens devant l'OIM
À Tunis, des migrants subsahariens campent devant les bureaux de l'organisation internationale de l'immigration. Ils sont victimes d'attaques racistes depuis plusieurs jours et veulent fuir le pays le plus rapidement possible. Tunisie, 2 mars 2023. 
AP/Hassene Dridi
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21.000 ressortissants originaires d’Afrique subsaharienne sont officiellement recensés en Tunisie, selon les chiffres des autorités. Combien d’entre eux vont fuir précipitamment le pays suite aux déclarations du président Kaïs Saied ?

Le 21 février dernier, le dirigeant tunisien a pointé du doigt l’immigration illégale majoritairement subsahrienne, qu’il juge responsable de l’insécurité dans le pays ou au coeur d’un complot visant à remplacer durablement la civilisation arabo-tunisienne. 

Depuis, la vie quotidienne des personnes de couleur noire installées en Tunisie a basculé, quelque soit leur situation administrative ou leur statut. Attaquées par des Tunisiens, leur départ s’accélère. 

J’ai eu peur qu’on me lapide.George Emmanuel, ressortissant camerounais installé en Tunisie

Une chasse à l’homme jusqu’au domicile

À l’instar de George Emmanuel. Ce ressortissant camerounais rapporte qu’il a été agressé dans les rues de Tunis alors qu’il se rendait au marché pour faire ses courses. “Des Tunisiens m’ont encerclé”, raconte-il au micro de Sarah-Samia Anfis pour TV5MONDE.Ils m’ont dit que le président a pris un décret qui dit que nous devons retourner chez nous. Ils m’ont demandé ce que je faisais encore ici. Je n’ai même pas su quoi répondre”, raconte le chorégraphe. “J’ai eu peur qu’on me lapide”. Alors, le jeune homme a pris la fuite. 

Devant l'OIM à Tunis, le 1er mars 2023.
Devant l'OIM à Tunis, le 1er mars 2023.
© twitter Stéphanie Pouessel

"Il leur suffisait de voir un noir, même assis devant sa porte ou en ville, pour qu'ils l'attaquent à coups de pierres ou de bâtons”, déclare à l’AFP Ibrahima Barry. Aujourd'hui réfugié dans son pays natal, la Guinée, il assure avoir vécu un “cauchemar” en Tunisie avant de fuir le pays il y a quelques jours. “Dans mon quartier, les noirs étaient recherchés, pourchassés, violentés et leurs résidences pillées par des Tunisiens", assistés parfois par des agents de police, assure-t-il. "Un Africain qui traite comme ça un autre Africain est tout simplement inhumain, sauvage", dit-il. 

Des étudiants forcés d’interrompre leurs études 

Les Tunisiens ne nous aiment pas. On est obligé de quitter le pays”, déplore-t-on devant l’ambassade du Mali à Tunis, ils sont résignés. Une centaine de ressortissants maliens installés dans  la capitale s’apprêtent à prendre l’avion direction Bamako. Ces derniers jours, certains d’entre eux ont été visés par des attaques racistes. Au point de ne plus se sentir en sécurité en Tunisie. Arrivé à Tunis il y a 4 ans, Abdrahmen Dombia a interrompu ses études en pleine année universitaire. Dans des propos rapportés par l’AFP, il explique que "la situation est critique ici, je rentre parce que je ne suis pas en sécurité".

Quand on marche dans la rue, on entend des moqueries et des insultes. La situation est devenue insupportable”, explique de son côté Mohamed Salah, de nationalité soudanaise. Comme d’autres ressortissants originaires d’Afrique subsaharienne, il a décidé de quitter le pays le plus rapidement possible. “Comme le peuple tunisien ne veut pas de réfugiés en Tunisie, nous demandons à être rapatriés au Niger ou au Rwanda”, raconte-t-il. 

Face à cet afflux de volontaires pour un retour rapide au pays, les ambassades des pays concernés s’organisent. En quelques jours à peine, les ambassades du Mali, du Cameroun ou encore de Côte-d’Ivoire ont mis en place des rotations au départ de Tunis. 

Quand j’ai été voir la police pour raconter que j’avais été agressée par des Tunisiens, on m’a dit de retourner dans mon pays, de foutre le camp d’ici.Michelle, Camerounaise agressée en Tunisie

“Les propriétaires nous mettent dehors” 

Michelle, de nationalité camerounaise elle aussi, a récemment été victime d’une agression d’une rare violence à Tunis. Selon ses affirmations, des hommes l’ont enlevée, frappée, séquestrée et violée au mois de février. “Quand j’ai été voir la police pour raconter que j’avais été agressée par des Tunisiens, on m’a dit de retourner dans mon pays, de foutre le camp d’ici”. 

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Après les déclarations du président Kais Saied, Michelle a de nouveau été victime d’une attaque. Son appartement a été saccagé. Dans la foulée, ses propriétaires l’ont expulsée du logement qu’elle occupait. Pour l’instant, la jeune femme est hébergée dans un foyer tenu par le Haut-commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. Traumatisée, elle ne peut plus sortir seule et craint d’être de nouveau agressée. “Je suis un être humain, même si j’ai la peau noire”, martèle la Camerounaise.

"Les propriétaires nous mettent dehors”, abonde de son côté Wilfrid Badia. Interrogé par l’AFP, celui qui est aussi natif de l’Afrique subsaharienne fait le récit de toutes les marques d’hostilités qui existent en Tunisie vis-à-vis des personnes noires. “On nous frappe, on nous maltraite”, raconte l’homme aujourd'hui âgé de 34 ans. 

Des Tunisiens solidaires et hors-la-loi

Comme Michelle et Wilfrid, Roseline, une Ivoirienne en situation irrégulière en Tunisie, a perdu logement et emploi du jour au lendemain. Dans son malheur, elle a eu la chance de trouver refuge chez une Tunisienne engagée contre les discriminations. Mais sa logeuse, qui souhaite conserver l’anonymat, prend des risques énormes vis-à-vis de la loi tunisienne en vigueur concernant l’aide et l’hébergement de personnes en situation irrégulière. 

Pas de quoi décourager celle qui assure avoir un rôle à jouer face à cette détresse. “Je suis convaincue de ce que je fais, même si c’est contraire à la loi”, indique Mariam. “J’ai peur pour Roseline parce que sa situation n’est pas légale. Si les autorités découvrent qu’elle est là, elle peut-être arrêtée ou  avoir des problèmes”.

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"Nous préférons être discrets", confie aussi à l'AFP Seif Ghrairi. Il fait partie du Front anti-fasciste, un collectif qui s'est formé après le discours du président Saied. Selon lui, "des associations qui collectaient des dons ont fait l'objet de menaces". Les bénévoles préfèrent "faire la distribution le soir, de façon clandestine, pour ne pas nous exposer à des dangers ni les Subsahariens", ajoute-t-il, déplorant "une campagne raciste contre la peau noire".

Les ONG montent au créneau 

Avant même les propos du président Kaïs Saïed, une vingtaine d'ONG tunisiennes avaient dénoncé la montée d'un "discours haineux" et du racisme dans leur pays contre les migrants originaires d'Afrique subsaharienne. Dénonçant à cette époque "les violations des droits humains" dont sont victimes les migrants, les ONG ont appelé les autorités tunisiennes "à lutter contre les discours de haine, la discrimination et le racisme envers eux et à intervenir en cas d'urgence pour garantir la dignité et les droits des migrants".

"Ces derniers jours, plus de 300 migrants ont été arrêtés, placés en garde à vue et déférés devant la justice", ont affirmé dans un communiqué daté du 16 février les ONG, dont le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES). 

Dans le viseur des activistes, l'État tunisien, qui est accusé de faire “la sourde oreille sur la montée du discours haineux et raciste sur les réseaux sociaux et dans certains médias". Sollicité à plusieurs reprises pour répondre à des questions au sujet de la situation des ressortissants d’Afrique subsaharienne en Tunisie, la présidence tunisienne n’a pas encore donné suite à nos demandes.