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RD Congo : "Au sein de l'Union sacrée de la nation, chacun a son agenda", selon Trésor Kibangula

Félix Tshisekedi lors de son investiture le 24 janvier 2019 à Kinshasa.
Félix Tshisekedi lors de son investiture le 24 janvier 2019 à Kinshasa.
© AP Photo/Jerome Delay

367 voix contre 7. C'est à une majorité écrasante que le parlement congolais a voté, mercredi 27 janvier, la destitution du premier ministre Sylvestre Ilunga Ilunkamba. Le chef du gouvernement est pourtant issu du même parti que l'immense majorité des députés. Ce vote est un tournant majeur de "l'union sacrée de la nation", la stratégie du président Félix Tshisekedi pour isoler son prédécesseur Joseph Kabila, avec qui il était allié pendant la première partie de son mandat. Eclairage avec Trésor Kibangula, analyste au Groupe d'étude sur le Congo (GEC).

TV5MONDE : Le vote de destitution du premier ministre, ce mercredi 27 janvier, s'inscrit dans une bataille qui a commencé il y a de longs mois entre le président Félix Tshisekedi et son prédécesseur Joseph Kabila. Il y a deux ans, les deux hommes avaient noué une alliance qui s'est rapidement délité...

Trésor Kibangula :
Quand on parle avec l’entourage de Félix Tshisekedi, tout le monde reconnaît avoir eu conscience, à l’époque de la mise en place de cet accord de coalition, que ce serait compliqué, car le FCC de Kabila et l’UDPS de Tshisekedi sont deux forces politiques qui étaient en opposition depuis l’arrivée des Kabila au pouvoir, y compris avec le père en 1997. Je pense aussi que Félix Tshisekedi n’avait pas mesuré l’ampleur du contrôle que son allié allait avoir, car la Constitution prévoit que les prérogatives du président de la République sont très limitées et souvent soumises au contreseing du premier ministre. 

En outre, Joseph Kabila s’était arrangé pour avoir une écrasante majorité au sein de l’Assemblée nationale, une mainmise sur les provinces, toujours des relais au sein de l’armée, donc Félix Tshisekedi s’est retrouvé coincé au sein de cette coalition.

TV5MONDE : Après des mois de crispations, l'accord a explosé le 6 décembre dernier. Dans son discours sur l’état de la nation prononcé le 15 décembre, Félix Tshisekedi justifie sa volonté de mettre fin à l’alliance avec le FCC par des "humiliations". De quoi s’agit-il alors ?

Trésor Kibangula : Il y a un épisode capital dans ce bras de fer entre Félix Tshisekedi et Joseph Kabila, l’épisode des ordonnances. Le président avait nommé un certain nombre de personnes à la tête d’entreprises publiques comme la Gécamines, la société des carrières et des mines, ou la SNCC, la société des chemins de fer. Mais ces ordonnances signées par le président et publiées à la télévision nationale n’avaient pas été exécutées car Joseph Kabila avait donné ordre à l’un des ministres qui lui était favorable de ne pas prendre d’arrêté d’application de ces ordonnances. Par conséquent, les gens étaient nommés mais ont dû attendre avant de commencer à exercer.
Cela a créé un certain nombre de tensions, d’autant que Félix Tshisekedi avait pris ces ordonnances sans consulter Joseph Kabila. On a donc passé deux années à suivre ces chamailleries entre les deux alliés qui n’arrivaient pas à s’entendre sur la marche à suivre.

TV5MONDE : Est ce que cela signifie que la RDC vient de perdre deux ans ? 

Trésor Kibangula : Oui, car même si les Congolais voient plutôt d’un bon oeil le démantèlement du système Kabila, on vient de passer deux années de statu quo. Il ne s’est pas passé grand-chose en matière de progrès social, à part sans doute la mesure-phare de Félix Tshisekedi qui est la gratuité de l’enseignement avec ses difficultés de mise en œuvre.

En revanche, pour améliorer la sécurité dans l’Est ou réformer le circuit des dépenses publiques, il ne s’est pas passé grand-chose. On peut clairement dire qu’il y a deux années d’échec de Kabila et Tshisekedi à réformer le pays.
Mais il ne faut pas oublier qu’au début de cette coalition, Félix Tshisekedi s’est retrouvé un peu seul pour diriger le pays avec son programme des cent jours. Ce programme s’est terminé par un procès historique avec la condamnation de son directeur de cabinet, Vital Kamerhe, pour détournement. Il y a eu des problèmes de gouvernance avec les agences parallèles qu’il a créées pour pallier les blocages de la coalition. 

Je pense donc que la responsabilité du statu quo est partagée entre les deux alliés d’hier, même si dans l’entourage de Félix Tshisekedi, il se dit que c’était le prix à payer pour réaliser aujourd’hui une révolution pacifique sans crépitement de balles à Kinshasa.

Joseph Kabila et son successeur à la tête de la RDC, Félix Tshisekedi, lors de l'investiture de ce dernier le 24 janvier 2019.
Joseph Kabila et son successeur à la tête de la RDC, Félix Tshisekedi, lors de l'investiture de ce dernier le 24 janvier 2019.
© AP Photo/Jerome Delay

TV5MONDE : Dans cette bataille, le vote de destitution du Premier ministre sonne comme une grosse défaite pour l'ancien président Kabila...

Trésor Kibangula : Le gouvernement avait au départ le soutien d’au moins 336 députés du FCC, le Front commun pour le Congo de Joseph Kabila. Mais ce soutien s’est délité progressivement notamment car le président Tshisekedi menaçait de dissoudre l’Assemblée nationale s’il n’obtenait pas une majorité. Or, on sait que la plupart de ces députés sont arrivés à ce poste en 2018 à l’issue d’élections non crédibles. Beaucoup redoutaient donc de retourner devant les électeurs car ils n’étaient pas du tout certains d’être réélus, d’autant que leur camp, le camp Kabila, a beaucoup perdu d’influence au niveau des institutions pouvant trancher des contentieux électoraux que ce soit la Cour constitutionnelle ou la Céni, la Commission électorale où Félix Tshisekedi a opposé son veto à la nomination de Ronsard Malonda comme président. A cela s’ajoutent des défaites politiques pour le camp Kabila avec, par exemple, des nominations au sein de l’armée et de la police sans que l’ancien président n’ait donné son accord. Bref, pour certains cadres du FCC, Kabila a perdu de son influence et il ne peut plus suffisamment les protéger. Autant, selon eux, se tourner vers celui qui pourra peser en leur faveur car il va y avoir des postes à pourvoir dans les ministères, les ambassades, les entreprises publiques, etc…

TV5MONDE : A ce jour, à quoi ressemble l'Union sacrée chère à Félix Tshisekedi ?

Trésor Kibangula : On y trouve des profils hétéroclites et des intérêts très divergents. Il y a beaucoup de gens issus du FCC avec des figures très estampillées kabilistes comme Lambert Mende, qui a longtemps porté la parole de l’ancien président ou Ngoyi Kasanji, l’ex-gouverneur du Kasaï-oriental. Il est d'ailleurs assez surprenant de les retrouver dans cette union sacrée.
A côté, il y a d’anciens alliés de Félix Tshisekedi, comme Moïse Katumbi ou Jean-Pierre Bemba qui rejoignent le bateau aujourd’hui pour avoir un droit de regard sur les réformes en vue des prochaines échéances électorales où ils seront des concurrents du président Tshisekedi. Ce qu’on peut dire c’est que dans cette union, chacun a son agenda. 

Lamuka, le cas Martin Fayulu

Nul n'a oublié l'épisode du très éphèmère accord de Genève pour une candidature unique de l'opposition face à Joseph Kabila fin 2018. En moins de 24 heures, l'accord avait volé en éclat, Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe décidant de faire cavaliers seuls (avant de s'unir). Le "candidat unique" désigné à Genève par la coalition Lamuka, Martin Fayulu, tient une place particulière dans le contexte actuel. "Martin Fayulu continue à ne pas reconnaître les institutions, explique Trésor Kibangula. Il a même demandé à Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba de tirer les conséquences de leur ralliement à l’union sacrée. Techniquement, ces deux-là ne font plus partie de Lamuka, ce qui signifie qu’il reste presque seul. Mais je pense qu’il fait un pari sur l’avenir en restant sur la ligne d’une opposition radicale pour être une alternative en 2023 lorsque les Congolais verront que les réformes attendues n’ont pas eu lieu. Car, il faut bien reconnaître qu’avec ces agendas multiples et ces intérêts contradictoires, réformer sera difficile".

TV5MONDE : L'accord entre Kabila et Tshisekedi il y a deux ans avait de quoi surprendre. Mais cette "Union sacrée" ressemble tout autant à une alliance contre nature...

Trésor Kibangula : Dans l’entourage de Félix Tshisekedi, il se dit beaucoup qu’il va devoir prendre toutes les précautions dans les choix qu’il va faire. Il ne faudrait pas un Premier ministre trop puissant et à même de lui faire de l’ombre. Pour l’heure, par ailleurs, cette union sacrée n’a pas encore de contenu. Ceux qui rejoignent Tshisekedi doivent se mettre d’accord sur un programme d’action car le pays attend des réformes sociales, structurelles, électorales. Ce sont des arbitrages en cours et je ne suis pas certain que tout le monde soit du même avis sur qui va faire quoi, sur la répartition des postes qui s’annonce très compliquée.
Or, ce qui va guider ces discussions, ce sont les échéances vers lesquelles tout le monde se projette, à savoir 2023.