RD Congo : pourquoi l'armée congolaise n'arrive pas à repousser les assauts du M23 ?

Malgré sa supériorité numérique, l'armée congolaise ne parvient pas à contenir les offensives des rebelles du M23 dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC). Ces derniers coupent les voies terrestres vers Goma, la capitale du Nord-Kivu. L'Union européenne et la communauté internationale ont érigé un pont aérien pour alimenter la ville. Pourquoi un tel échec ? Jean-Jacques Wondo Omanyundu, analyste sur les quesstions sécuritaires et militaires de RDC et de l'Afrique médiane, diplômé de l'École Royale Militaire (ERM) belge et auteur de l'ouvrage, Les Armées au Congo-Kinshasa met en avant des  problèmes de commandement et de loyauté qui sapent l'efficacité de l'armée de RDC. Entretien.
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FARDC
Les forces armées congolaises (FARDC) renforcent leurs positions autour de Goma après des combats contre les rebelles du M23 dans la ville de Mutaho, à environ 10 km de Goma, le 21 mai 2013. 
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Malgré une trève annoncée, les combats opposant les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) aux rebelles du Mouvement du 23-Mars (M23) ont repris. Les routes autour de Goma, capitale du Nord-Kivu, région située dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), sont régulièrement coupées par les forces du M23.

Celles-ci se trouvent désormais à une trentaine de kilomètres de Goma, ville de plus d'un millions d'habitants, et tentent de prendre le village de Sake. S’ils y parviennent, ils couperaient l'agglomération, où sont réfugiés quelque 600.000 déplacés internes, selon les mots de l’ambassadeur européen dans le pays, Jean-Marc Châtaigner, de sa principale route d’approvisionnement.

En outre, Jeune Afrique relève que les rebelles sont passés à l’offensive autour de Kirotshe et Shasha, au bord du lac Kivu. De ce fait, la circulation de la route nationale menant au Sud-Kivu se trouve partiellement coupée. 
Carte RDC
Infographie TV5MONDE
Les forces de la Mission de l’Organisation des Nations unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo (Monusco) et la force régionale de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), censée s'assurer du retrait du M23 des positions conquises, ne prennent pas part au combats. 

TV5MONDE : Comment expliquer que les FARDC ne parviennent pas à endiguer l’avancée des rebelles ?

Jean-Jacques Wondo Omanyundu : Jusqu’à présent, la force spéciale de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) ne se bat pas encore. L’EAC a déployé ses troupes mais celles-ci ont investi les zones qui étaient occupées par le M23 et d’où le M23 s’est retiré. En outre, il n’y a pas un déploiement opérationnel offensif des forces de l’EAC jusqu’à présent. L’EAC est actuellement dans un mode passif, d’observateur de la situation. On ne peut pas dire aujourd’hui qu’elle combat aux côtés des FARDC, surtout au Nord-Kivu. 
 De l’autre côté, il faut dire que l’armée congolaise est une armée qui n’en a que le nom. Suite à des réformes qui ont été mal implémentées, pratiquement sabotées, on se retrouve avec une armée hétéroclite qui n’est pas capable de se battre sur le terrain et qui compte aujourd’hui sur l’appui des groupes armés. Ces derniers se battent pour « leurs territoires », leurs localités et font preuve de beaucoup plus de motivations. Par exemple, les FDLR se battent aux côtés des FARDC car elles se savent les premières cibles du M23 soutenus par le Rwanda. 

Les FARDC, tant sur les plans organisationnel, fonctionnel, du commandement, de la répartition des unités, des manœuvres de combat, ne sont aujourd’hui pas capables de mener des opérations de manière adéquate. Surtout ce type de combats, qui ne sont pas des confrontations classiques. Raison pour laquelle elles font appel à certains Maï-Maï.
 

TV5MONDE : Certains pointent un manque d’unicité de commandement et une faible capacité de combat interarmes au sein des forces armées congolaises.

Jean-Jacques Wondo Omanyundu : Les FARDC dispose d’une assez faible capacité de commandement. Les causes sont multiples. Déjà, on ne sait pas qui est le vrai commandant des opérations. Dans le jargon militaire, un principe dit : « unité de terrain, unité de commandement ». Le commandement doit être conçu de manière pyramidale. De sorte que si le commandement des opérations donne un ordre, il sait comment cela sera répercuté aux échelons inférieurs.

Or, ici, il y a un dysfonctionnement de commandement parce qu’il existe plusieurs commandements sur le terrain. Il y a au moins trois ou quatre pôles de commandement au sein desquels on ne sait pas qui est qui, qui commande quoi. Certains disposent de leurs propres unités qui mènent leurs opérations indépendamment du chef des opérations sur le terrain. À l’instar des unités venues de Kinshasa, envoyées directement par la Maison militaire du chef de l’État. 

Quand vous menez des opérations, il faut mettre en place des manœuvres coordonnées entre les unités au sol, les unités blindées, aéroportées ou de soutiens telles que les forces aériennes ou l’artillerie. Cela demande une coordination assez minutieuse. La logistique et les opérations doivent être planifiées en amont. 
Prenez l’exemple de la France. L’armée prépare des exercices face à une menace de grande envergure (ndlr : l’opération Orion). Les autorités se sont rendues compte que depuis longtemps, l’armée n’a pas eu l’occasion de s’entrainer à contrer ce genre de menace.

C’est comme une équipe de football. Il s’agit de créer un corps, une cohésion, des affinités et une certaine fluidité dans la manière dont les opérations seront conduites sur le terrain. Les FARDC ne participent à ce genre d’exercice au niveau national ou régional. 

Pendant longtemps, on a avancé l’excuse de l’embargo qui était en fait un faux embargo car des armes ont toujours été achetées.

Jean-Jacques Wondo Omanyundu, analyste des questions sociopolitiques, sécuritaires et militaires de RDC et de l'Afrique médiane

TV5MONDE : L’embargo sur les armes imposés à Kinshasa et assoupli en décembre dernier par les Nations unies a-t-il conduit à un déficit d’équipements nécessaires aux FARDC ?

Jean-Jacques Wondo Omanyundu : Si vous faites l’inventaire du matériel brut de l’armée congolaise comparativement au M23 ou au Rwanda, le Rwanda ne pourrait pas tenir militairement. Mais est-ce que ce sont les équipements adéquats ? Arrivent-ils à bon port ? Ça c’est une autre question. Pendant longtemps, on a avancé l’excuse de l’embargo qui était en fait un faux embargo car des armes ont toujours été achetées, soit par la voie légale après avoir les avoir déclarées aux experts des Nations unies, soit par des voies détournées. Il y en a eu des tonnes et des tonnes.

La manière dont la logistique est répartie sur le terrain pose aussi problème. Tout passe par le commandement, un commandement où justement on ne sait pas qui fait quoi. Parfois le matériel ne correspond pas aux réalités du terrain, parfois les troupes reçoivent des armes avec des munitions qui ne sont pas compatibles avec ces armes. Le problème est systémique, structurel, organisationnel et je ne vois pas les FARDC renverser le cours des choses dans les mois à venir. 

TV5MONDE : Quid du rapport de force en termes d’effectifs présents sur le terrain ?

Jean-Jacques Wondo Omanyundu : Depuis le terrain, on communique à l’autorité suprême de Kinshasa ce qu’on appelle les effectifs théoriques organiques. Par exemple, on fait état d’un bataillon, lequel comprend théoriquement entre 600 et 900 soldats en moyenne. Mais sur le terrain, seules 300 personnes combattent au sein de ce bataillon. On envoie les fonds en fonction des effectifs signalés qui ne correspondent pas à la réalité. On a ainsi dénombré entre 9.000 et 11.000 militaires qui ne sont pas sur le terrain. Et ces informations ont été confirmées dans un discours par le président lui-même. Une stratégie de cannibalisation de l’argent qui arrive sur le terrain est à l’œuvre. 

Une armée "insuffisante" en nombre

Lors de la présentation du Document de la politique de défense de la République démocratique du Congo, en décembre 2022, le ministre congolais de la Défense, Gilbert Kabanda Rukemba, a fait état de "peut-être 150.000 hommes" composant les FARDC. Un chiffre "insuffisant" selon le ministre, qui souhaite la création d'une réserve, alors que "notre armée est l'une des rares qui n'a pas des réserves."

Malgré cela, le rapport de force est favorable à l’armée congolaise en comparaison des effectifs du M23, documentés par les experts. On  estime à pas plus de 4000 voire 5000 personnes qui se battent dans les rangs du M23. Et même avec les effectifs qui viendraient du Rwanda, le chiffre ne dépasserait pas 6000. Or, côté congolais, on compte entre 11.000 et 15.000 combattants, donc le double en proportion.

Il faut par ailleurs souligner le problème de la démotivation des militaires. Beaucoup de gens se sont montrés mécontents des nominations au sein des FARDC en octobre de l’année passée. D’autres dénoncent une mauvaise distribution des primes. De même que lorsqu’ils voient la prise en charge médical de leurs compagnons d’armes tombés au front, les soldats congolais ne sont pas motivés pour aller au bout. 
Voyez, par exemple, comment la mobilisation spontanée s’est déroulée en Ukraine, où les jeunes et les femmes s’entraînent pour défendre leur patrie. Ce n’est pas le cas au Congo. Les militaires eux-mêmes ont peur d’appuyer sur l’accélérateur parce qu’en cas de décès, ils savent que leur famille ne seront pas prises en charge. 

Il y a encore des généraux, des officiers, qui ont été d’anciens rebelles et dont la loyauté s’avère douteuse

Jean-Jacques Wondo Omanyundu, analyste des questions sociopolitiques, sécuritaires et militaires de RDC et de l'Afrique médiane

TV5MONDE : Comment expliquer ces problèmes structurels ?

Jean-Jacques Wondo Omanyundu : À la suite des mises en places effectuées au sein de l’armée ces deux dernières années, on constate que la plupart des responsables chargés du renseignement sont des gens issus de rebellions soutenues par Rwanda ou des Rwandophones qui ont gardé une certaine affinité avec le M23. Ces gens transmettent parfois des informations sur les positons des FARDC, parfois attaquées par surprise. On sait que dans l’armée, beaucoup de Rwandophones restent loyaux avec leurs anciens camarades passés de l’autre côté. Sans compter qu’il y a eu des réformes par le passé au sein desquelles on a mixé armée régulière et troupes rebelles dont certains membres sont issus du RCD (Rassemblement congolais pour la démocratie) et du CNDP (Congrès national pour la défense du peuple ). 

Tous les plans de réforme mis en place, pour extraire le bon grain de l’ivraie et procéder à un nettoyage, à un assainissement de l’armée, n’ont pas été poursuivis jusqu’au bout. Avec le changement de régime, on espérait qu’elles seraient opérer. Mais il y a encore des généraux, des officiers, qui ont été d’anciens rebelles et dont la loyauté s’avère douteuse.

(Re)voir : Rwanda : des experts de l'ONU accusent Kigali de soutenir le M23 en RDC

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TV5MONDE : Le déploiement de la force régionale de l’EAC, une fois complété, peut-il changer la donne ?

Jean-Jacques Wondo Omanyundu : Je ne pense pas que l’EAC a vraiment la motivation de venir déloger le M23. Il faut replacer cela dans contexte de l’invasion du Zaïre en 1996-1997, parce que cette invasion provient de pays qui sont aujourd’hui membres de l’EAC. Aujourd’hui quand ces pays viennent, ils ne viennent pas pour écraser les rebellions. Car s’il est aujourd’hui évident que le M23 est soutenu par le Rwanda, on ne parle pas suffisamment du soutien ougandais.
 
La fin du Zaïre

Au terme de la Première guerre du Congo, autrefois appelé le Zaïre, en 1997, le président Mobutu Sese Seko est chassé du pouvoir par des groupes de rebelles soutenus par des pays voisins dont le Rwanda et l'Ouganda. Laurent-Désiré Kabila prend les rênes du pays qui devient la République démocratique du Congo. 
En 2013, le M23 s’est scindé en deux partes. L’une est allée se réfugier au Rwanda, l’autre en Ouganda. La partie qui s’est réfugiée en Ouganda était alors dirigée par Sultani Makenga, le même chef militaire qui attaque aujourd’hui le Congo. Sachant que l’Ouganda et le Rwanda font partie de l’EAC, comment penser que l’EAC pourrait déloger le M23 ? 

En outre, les forces de l’EAC vont devoir occuper chaque fois les zones tampons, qui étaient prises par le M23, et peut-être imposer le dialogue entre Kinshasa et le M23. Il n’y a manifestement aucune volonté de la part des états membre de l’EAC de pouvoir mettre un terme à ce conflit militairement. J’ai l’impression que c’est un piège dans lequel s’est englué le président congolais. 

(Re)voir : RD Congo : l'efficacité de la force de l'EAC en question
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TV5MONDE : Pensez-vous, qu’à terme, les rebelles seront en mesure d’atteindre Goma ? 

Jean-Jacques Wondo Omanyundu : Je pense que militairement les rebelles ont la capacité d’atteindre Goma. Mais stratégiquement, je ne sais pas s’ils vont y aller. En 2012, l’erreur du M23 a été d’avoir pris Goma et d’avoir suscité un émoi sur plan international. Cela a conduit à la mise en place de la brigade internationale pour combattre le M23. Je pense que les stratèges du M23 ou rwandais qui les soutiennent sont un peu dans cette position. Ils ne prendraient pas le risque d’un alignement des planètes contre eux. Goma reste une ville symbolique au niveau national et international. D’autant que même s’ils prenaient Goma, il serait difficile de la contrôler puisque la ville est hostile au M23. Or, jusqu’à présent, le M23 ne prend que des villes où l’accueil est plus facile. 

Je pense, en revanche, qu’ils vont essayer d’asphyxier Goma, de la couper des axes de ravitaillement,  pour pousser Kinshasa à faire des concessions. Sauf s’il y a, par exemple une contre-offensive des FARDC, parce qu’elles se préparent aussi. Auquel cas, s’il se sent réellement menacé, le M23 pourrait tenter un baroud d’honneur en s’attaquant directement à Goma.