RDC : « C’est seulement avec un État congolais fort, que l’armée pourra de nouveau être une armée de métier, organisée et disciplinée »

Le gouvernement congolais a dévoilé cette semaine sa politique de défense, dans un rapport intitulé « Document de politique de défense de la République démocratique du Congo ». Ce plan devrait en principe permettre la montée en puissance des FARDC, le Forces armées de la RDC, toujours confrontées à des dizaines de rébellion dans l’Est du pays, en particulier celle du M23 que Kinshasa considère comme le bras armé du Rwanda. Mais les FARDC sont-elles réformables ? Jean-Claude Mputu, professeur de sciences politiques à l’université de Mabandaka en RDC répond à nos questions. Entretien.
 
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FARDC
Des soldats des Forces de défense congolaises et des forces des Nations Unies patrouillent dans la zone d'une attaque près de la ville d'Oicha, à 30 km de Beni, en République démocratique du Congo, le vendredi 23 juillet 2021.
© AP Photo/Al-hadji Kudra Maliro
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« De 1885 à 1960, la Force Publique avait fait de l’État Indépendant du Congo d’abord, et du Congo Belge ensuite, un État puissant. Il était respecté et craint en Afrique Centrale, et bien au-delà, par les autres puissances d’alors. L’effritement progressif constaté de cette puissance depuis 1960 doit être stoppé, sans plus tarder. La remontée en puissance du système de défense de la République Démocratique du Congo est un impératif majeur et une urgence absolue. »

Ainsi s’exprime le premier ministre congolais, Jean Michel Sama Lukonde Kyenge, dans la préface d’un rapport de 32 pages intitulé « Document de politique de défense de la République démocratique du Congo », adopté en conseil des ministres en septembre dernier.

Troupes coloniales
Inspection des troupes coloniales belges du Congo, dans un village soudanais pendant la campagne belge contre l'Italie, le 13 avril 1942 en Éthiopie, pendant la Seconde Guerre mondiale.
© Photo AP

Les auteurs de ce rapport indiquent clairement que les agressions répétitives auxquelles la RDC est confrontée, en particulier dans l’Est du pays, tout comme les violations de ses frontières sud, Est et Nord-Est, démontrent « l’extrême fragilité de la défense et de la sécurité de la République. » Ils précisent par ailleurs que la plupart des guerres subies par la RDC depuis son indépendance en 1960, « n’ont connu leur heureux épilogue que grâce aux interventions de forces armées étrangères. » Et sur ce plan, le rapport cite notamment :

  • Les sécessions katangaise et kasaïenne qui ont éclaté dès 1960, et auxquelles sont venues mettre fin les troupes de l’ONU ;
  • La rébellion muleliste de 1964 jugulée par les mercenaires étrangers ;
  • La première et la deuxième guerre du Shaba de 1977 et 1978, qui ont été gagnées grâce à l’appui respectivement des troupes marocaines et des troupes françaises ;
  • Les rébellions du RCD [Rassemblement congolais pour la démocratie, NDLR] et du MLC [Mouvement de libération du Congo, NDLR] ainsi que leurs rejetons, de 1998 à 2002, dont la RDC n’a été sauvée que grâce aux troupes de la SADC [Communauté de développement d’Afrique australe, NDLR] ;
  • La cruelle guerre civile en Ituri dont la République n’est sortie que par l’opération française ARTEMIS en 2003.

Par ailleurs, soulignent les auteurs de ce rapport : « Le long séjour en RDC de la MONUC/MONUSCO aux côtés des FARDC depuis 1999 et, tout récemment, l’appel à l’UPDF (Ugandan People Defence Force) depuis novembre 2021 complètent ce tableau qui est à la fois riche en confrontations guerrières sur le sol congolais depuis 62 ans et révélateur de la faible capacité traditionnelle de la République à organiser et à opérationnaliser de manière autonome la défense de son territoire et cela, malgré tous les atouts majeurs dont elle dispose, notamment une population nombreuse et un gigantesque potentiel économique. »
 
TV5MONDE : Le gouvernement congolais vient de rendre public un rapport intitulé « Document de politique de défense de la République démocratique du Congo », et adopté en conseil des ministres le 9 septembre dernier. Quel est le but d’une telle publication ?

Jean-Claude Mputu : Le ministère de la défense comprend enfin la nécessité de réorganiser l’armée. Mais l’une des questions qui me vient à l’esprit est de savoir qui a rédigé ce rapport, sur quelles bases. A partir du moment où les statistiques les plus basiques font défaut, et où il y a tant de désordre, comment peut-on rédiger un tel document ? Le problème n’est d’ailleurs pas uniquement lié à l’armée.

Un vrai recensement des FARDC fiable n’a pas encore été réalisé à ce jour.Jean-Claude Mputu, politologue

C’est l’ensemble du gouvernement qui est concerné. La réflexion doit donc d’abord être celle-là. Comment donner à ce pays des dirigeants légitimes, compétents et capables non pas de rechercher leurs propres intérêts pour leur maintien au pouvoir, mais plutôt de penser à l’avenir de ce pays, à la sécurité de son peuple ?

TV5MONDE : Aujourd’hui, les effectifs des FARDC sont estimées à environ trois cents mille hommes. Qu’en est-il réellement ?

Jean-Claude Mputu : Il est difficile de donner le nombre exact de militaires. Parce que comme l’a reconnu le chef de l’Etat lui-même, beaucoup de chiffres sont augmentés par les généraux sur le terrain, pour pouvoir toucher des soldes. Donc il y a beaucoup de militaires fictifs. Un vrai recensement des FARDC fiable n’a pas encore été réalisé à ce jour. Il y a beaucoup de travail à faire à ce niveau. Et puis, quand on parle d’un effectif d’environ trois cents mille hommes, il faut savoir qu’avec les brassages successifs au sein de cette armée, l’on n’a pas affaire à de véritables hommes de troupe formés.

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Sur cette photo d'archive du mercredi 15 septembre 2010, l'ancien chef d'état-major congolais, le général Didier Etumba, se tient devant un groupe de soldats à Walikale, située dans le Nord-Kivu, en RDC. 
© AP Photo/Alain Wandimoyi

La plupart des militaires encore aujourd’hui, sont d’anciens rebelles, des combattants disparates qu’on a rassemblés, qu’on a fusionnés à la va-vite, au moment des différents accords de cessez-le-feu ou de réconciliation. Il est donc difficile de savoir de combien d’hommes de troupe réellement formés dispose l’armée congolaise. A ce niveau-là aussi, il y a un gros travail à faire. Ça fait vingt ans qu’on parle de la réforme du secteur de la sécurité, mais rien n’est fait véritablement.

TV5MONDE : Certains affirment que l’armée congolaise est irréformable. Quels pourraient être les grands axes d’une réforme des FARDC ?

Jean-Claude Mputu : Je pense que la première erreur, c’est que beaucoup pensent qu’on peu réformer l’armée congolaise sans tenir compte de l’Etat congolais, de l’environnement politique et du pays dans son ensemble. L’armée congolaise est à l’image de notre pays, c’est-à-dire un pays qui n’a pas de gouvernance solide, un pays qui n’a pas de légitimité, un pays qui est dans une faillite quasi-totale. On ne peut pas séparer l’armée du reste du pays, comme si l’armée était un corps isolé et avec lequel on peut tout faire. Le véritable problème du Congo, et donc de son armée, c’est d’abord et avant tout une légitimité au sommet de l’Etat et dans toutes les sphères de la vie publique.

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Aujourd’hui, l’État congolais est en faillite. Si l’État n’a pas de carte d’identité, comment voulez-vous que l’armée soit organisée ? On voit avec le lancement des opérations électorales, le désordre total et le chaos au niveau de l’enrôlement. Le pays vit dans une situation chaotique. Il est quasiment impossible dans ces conditions de mener une réforme de l’armée. Je n’en ai pas encore pris connaissance du rapport publié par le gouvernement. Mais d’ores et déjà, sans avoir réformer l’État congolais dans son ensemble, sans une légitimité et des institutions qui fonctionnent, toute réforme de l’armée est condamnée à échouer ; parce que l’État congolais ne sera pas en mesure de mener une réforme de l’armée, tant que ses propres institutions et ses responsables ne sont pas organisés. La corruption qui gangrène la vie politique congolaise est omniprésente au sein de l’armée.

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Les rapports onusiens l’ont montré. Quand des généraux vendent des armes aux différents mouvements rebelles, et ne sont pas punis pour ces faits, comment voulez-vous parvenir à une vraie réforme. Le vrai problème il est d’abord là, réorganiser l’État congolais. C’est seulement avec un État congolais réorganisé et fort, que l’armée pourra de nouveau être une armée de métier, organisée et disciplinée. Et ce serait se tromper que de penser, comme beaucoup l’ont fait jusqu’à présent, qu’on peut mettre des moyens dans la réforme du secteur de la sécurité sans réformer l’Etat congolais, sans remettre de la légitimité au sommet de l’Etat et dans toutes les institutions.

TV5MONDE : La hiérarchie militaire avait été mise en cause dans les revers subis par les FARDC en 2012 contre les rebelles du M23 et la prise de Goma par ces derniers. Est-ce qu’on peut dire aujourd’hui que face au M23, cette armée a les mêmes problèmes que ceux qui se posaient en 2012 et qui ont conduit à la chute de Goma ?

Jean-Claude Mputu : Les problèmes sont en effet quasiment les mêmes, mais ils ne sont peut-être pas de la même ampleur. On a des informations qui proviennent des militaires qui sont au front. La logistique militaire ne marche toujours pas, les munitions manquent, les rations alimentaires également, la hiérarchie militaire est toujours aussi corrompue, et ce malgré les nouvelles nominations… On ne peut pas espérer avoir des résultats différents lorsque les problèmes sont les mêmes.

Evariste
Le président burundais, Evariste Ndayishimiye, signant le livre de condoléances au palais présidentiel de Bujumbura, au Burundi, le samedi 13 juin 2020.
© AP Photo/Berthier Mugiraneza

La preuve est que le gouvernement congolais doit faire appel à des troupes étrangères, qui sont elles-mêmes impliquées dans le désordre à l’Est du pays, pour venir sécuriser notre territoire. Nous avons vu l’absence de dignité de notre pays, lorsque le président burundais, Évariste Ndayishimiye, dire que si les troupes de l’EAC, l’Organisation des États d’Afrique de l’Est, sont présentes en RDC, c’est parce que le Congo n’a pas d’armée. Et comme s’il s’adressait à des enfants, il a ajouté que ces troupes vont rester dans le pays jusqu’à ce que le Congo puisse avoir une armée.

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C’est quand même un langage insultant pour un pays comme la RDC. Mais s’il le dit, c’est en connaissance de cause. Car, en effet, notre armée n’est pas organisée, professionnelle, disciplinée, malgré la bonne volonté des hommes de troupe. Tout ce qui fait la force d’une armée, à savoir sa logistique, sa discipline et son commandement, sont défaillants dans notre pays. Et ça c’est quelque chose qui constitue un vrai problème pour notre pays.

TV5MONDE : Lors de la dernière présidentielle de 2018, des régions de l’est notamment n’avaient pas pu prendre part au vote. Cette fois-ci, est-ce que l’armée est en mesure de vaincre le M23 et de garantir la sécurité aux populations, en particulier pour cette présidentielle ?

Jean-Claude Mputu : Avant d’être sécuritaire ou militaire, le vrai problème pour l’organisation des élections est d’abord politique. A l’heure actuelle, c’est à Kinshasa, à Mbandaka, ou encore dans la région du Bandundu que le désordre le plus total s’observe pour les opérations d’enrôlement, et pas dans l’Est du pays. Là où les problèmes sécuritaires ne se posent pas. Il y a déjà ce désordre originel dans l’organisation politique et technique des élections.

(Re)voir : "RDC : coup d'envoi de l'enrôlement des électeurs"

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Si on n’y ajoute l’insécurité avec tous les problèmes qu’il y a dans l’armée, alors en effet les conditions pour que des csrutins plus ou moins normaux se tiennent sont très loin d’être réunis. Et encore une fois, le problème du Congo c’est un tout. Pour le moment, ça relèverait du miracle que l’armée soit en mesure de sécuriser le processus électoral, surtout lorsqu’on sait que plusieurs zones échappent à son contrôle.

Comme dans certains scrutins passés, il faudra faire appel à certains groupes armés pour sécuriser les zones sous leur contrôle. A défaut, on passera par pertes et profits le vote de millions de citoyens. Il y a donc un gros travail à faire au niveau sécuritaire, mais aussi au niveau politique, au niveau de la gouvernance, afin de permettre à ce pays d’avoir de bonnes élections. Malheureusement, comme l’a rappelé le prix Nobel de la paix Denis Mukwege, les conditions ne sont pas du tout réunies pour qu’on puisse avoir de bonnes élections.

TV5MONDE : Le M23 semble opposer une résistance féroce aux FARDC. Cette rébellion est-elle cette fois-ci en mesure de gagner cette guerre dans l’Est de la RDC ?

Jean-Claude Mputui : C’est un secret de polichinelle, mais parler du M23 c’est parler du Rwanda. Oui, le Rwanda, via le M23, oppose une résistance farouche aux FARDC dans l’Est du pays. Mais ça fait vingt ans que ça dure. Le Rwanda et l’Ouganda se sentent pratiquement chez eux dans cette région. Et le vrai problème avant tout, c’est l’absence d’Etat et de gouvernance en RDC.

(Re)voir : "RDC : incertitudes sur le retrait des rebelles du M23"

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Est-ce qu’ils vont gagner cette guerre ? La réponse est non, parce que ça fait 20 ans qu’ils essaient, et ça fait 20 ans qu’il échouent, malgré le désordre, la mauvaise organisation et une armée qui n’est pas professionnelle. La raison tient en un mot : le peuple congolais tient à l’intégrité de son pays. Et d’une manière ou d’une autre, le peuple congolais continue de résister, à tenir le coup et à vouloir garder son territoire uni. Et donc, ça c’est la raison principale pour laquelle le M23 ne réussira pas. Par ailleurs, le pays évolue, les gens prennent conscience que le Congo n’aura pas toujours les dirigents incompétents et indignes qu’ils ont aujourd’hui, ou qu’ils ont eu hier.

Il y a une génération qui monte, il y a une évolution qui se fait au sein de la société. Il y a des hommes et des femmes qui veulelnt que ce pays soit différent. Et ça va arriver parce que la situation est intenable. Quand ce jour arrivera, et qu’il y aura une classe politique digne de ce nom à la tête du pays, le M23 et tous les autres mouvements rebelles retourneront chez eux ; car le Congo aura retrouvé assez de stabilité pour prendre soin de son peuple et de son pays.