Afrique

RDC : l'effroyable récit du massacre de plus d'une centaine de civils dans l'est du pays

Des civils déplacés par les combats entre l'armée congolaise et les rebelles du M23, Goma, 25 novembre 2022.
Des civils déplacés par les combats entre l'armée congolaise et les rebelles du M23, Goma, 25 novembre 2022.
(AP Photo/Jerome Delay)

Les témoignages de sources locales racontent l'horreur et le chaos qui règne dans certains villages au nord de Goma, dans l'est du pays, théâtre d'affrontements impliquant des soldats congolais et des groupes armés. Le 29 novembre, un massacre est perpétré contre des civils dans des circonstances troubles opposant des rebelles du M23 et des miliciens.

"On mettait trois ou six personnes dans un même trou..." Rukundo* raconte avec effroi comment il a été contraint par les rebelles d'enterrer les morts du village de Kishishe, dans l'est de la RDC, où un massacre aurait fait mardi plus d'une centaine de morts.

Un autre habitant du village, Mukiza, interrogé lui aussi par téléphone par l'AFP depuis Goma, la capitale provinciale du Nord-Kivu située à environ 70 km au sud de Kishishe, assure avoir vu de ses yeux "six fosses communes, dont quatre à l'église adventiste", où beaucoup de gens ont été tués, dit-il.

(Re)voir : RD Congo : Fuir et subir [Collection Reportages]

Des miliciens affrontent les rebelles du M23 pendant la trêve 

Tous racontent comment des miliciens "maï-maï" sont arrivés ce mardi 29 novembre dans le village, où ils ont affronté le M23 (pour "Mouvement du 23 mars"), une rébellion majoritairement tutsi qui s'est emparée ces derniers mois de larges pans du territoire de Rutshuru, au nord de Goma.

A ce moment-là, une trêve tenait entre le M23 et l'armée loyaliste, mais des milices communautaires ("maï-maï"), appuyées par des rebelles hutu des FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda), continuaient de combattre pour bloquer l'avancée du M23 en direction du territoire voisin de Masisi.

"Ayant échoué à prendre le village, les maï-maï ont fui", explique Mukiza. Et c'est là, affirme-t-il, que "les rebelles ont commencé à tuer tout ce qu'ils voyaient", assimilant les habitants aux miliciens qu'ils venaient de combattre.

Les rebelles ont eux-mêmes enterré mardi et mercredi les victimes, en disant que c'étaient des maï-maï

Une source médicale

L'armée congolaise a accusé jeudi le M23 d'avoir massacré au moins 50 civils et, le lendemain en conseil des ministres, le gouvernement estimait à "plus d'une centaine" le nombre de morts. Le M23 a nié avoir commis un tel massacre.

Le bilan est difficile à établir de source indépendante, faute d'accès à cette zone sous contrôle rebelle.

Une source médicale, qui requiert l'anonymat, déclare à l'AFP que 117 morts ont été enregistrées. "Bunyama: 33; Kilama, à l'église adventiste: 64; Kishishe-centre: 4; Kongakonga: 4; Kiko: 12", précise cette source, en énumérant les sites martyrs. "Les rebelles ont eux-mêmes enterré mardi et mercredi les victimes, en disant que c'étaient des maï-maï", ajoute-t-elle.

"Des hommes et des jeunes"

"Dans l'après-midi, quand le calme est revenu, ils ont rassemblé les hommes en leur disant d'enterrer les morts", témoigne Rukundo. A ce moment-là, beaucoup de femmes disaient "qu'ils avaient tué leur mari, pas des maï-maï"

"Mardi avant la nuit, 17 cadavres ont été enterrés. On a enterré chacun là où il avait été tué, nous mettions trois ou six personnes dans un même trou... Les rebelles nous surveillaient. Tous ces gens étaient des hommes et des jeunes", poursuit Rukundo.

Dans le village, il y avait des maï-maï, des FDLR, le M23, c'est difficile de savoir qui est l’auteur de ces tueries

Un élu du Rutshuru

"Je suis sous le choc, difficile pour moi de raconter ce qui s’est passé mardi chez nous à Kishishe", souffle Mugenzi depuis son lit d'hôpital dans la localité voisine de Bambo.

"J’ai été blessé ce jour-là à la tête d'un éclat d'une bombe que le M23 a lancée", dit-il, ajoutant avoir vu les corps de "plusieurs membres de l'église adventiste".

Selon lui, "l'ancien de l'église, James, et son garçon Ishimwe, ont été sortis de chez eux par les rebelles, qui ont cassé la porte de leur maison et ont tiré sur eux à l'extérieur".

"Vers le soir, quand le calme est revenu, un habitant qui allait puiser de l'eau m'a ramassée et m'a amenée à l’hôpital", dit tristement Mugenzi.

Crise dans l'est de la RDC : le Premier ministre Jean-Michel Sama Lukonde s'exprime sur TV5MONDE

Chargement du lecteur...

Un élu du Rutshuru, sous couvert d'anonymat, chiffre lui aussi le nombre de morts à une centaine. "Dans le village, il y avait des maï-maï, des FDLR, le M23, c'est difficile de savoir qui est l’auteur de ces tueries", constate-t-il. 

Il estime que le M23 a effectivement pu tuer sans discernement des habitants assimilés aux miliciens, mais déplore aussi que les maï-maï "aient surgi dans une zone habitée".

Un responsable de la société civile locale ajoute à cette "centaine de civils tués" à Kishishe, selon ses sources, huit autres villageois morts mardi non loin de là, à Kazaraho, tués alors qu'ils récoltaient des haricots.

(* Les noms des témoins interrogés ont été modifiés pour leur sécurité)