Afrique

RDC : que sait-on sur le massacre de Kishishe et Bambo ?

Déplacés ayant fuit les combats entre les rebelles du M23 et les forces gouvernementales ont trouvé un refuge provisoire au Nord de Goma en RDC. 25 novembre 2022. 
Déplacés ayant fuit les combats entre les rebelles du M23 et les forces gouvernementales ont trouvé un refuge provisoire au Nord de Goma en RDC. 25 novembre 2022. 
© AP Photo/Jérôme Delay
Déplacés ayant fuit les combats entre les rebelles du M23 et les forces gouvernementales ont trouvé un refuge provisoire au Nord de Goma en RDC. 25 novembre 2022. 
Emma, 3 ans,  a fuis les combats entre les rebelles du M23 et l'armée congolaise et a trouvé refuge dans une école au Nord de Goma, le 25 novembre 2022.

Un massacre commis fin novembre dans l'est de la République démocratique du Congo a fait au moins 131 morts parmi la population civile dans deux villages. Ce bilan a été établi par une enquête préliminaire de l'ONU qui accuse la rébellion du M23. Mais faute de preuves matérielles recueillies sur le terrain, de nombreuses zones d'ombre subsistent sur cette tuerie et son bilan.
 

Que s'est il passé exactement à Kishishe et à Bambo, dans l'Est de la République démocratique du Congo ? Voici les faits qui ont été établis.
 

Attaques des 28 et 30 novembre

Au matin du 29 novembre, comme décidé lors d'un sommet à Luanda, Angola, la semaine précédente, un cessez-le-feu semble tenir depuis trois jours entre l'armée congolaise et les rebelles du M23. Ce mouvement, majoritairement tutsi, a conquis ces derniers mois une grande partie du territoire de Rutshuru, au nord de Goma, dans la province du Nord-Kivu. Mais des combats continuent entre ces rebelles du M23 et des milices, hutu notamment, décidées à leur barrer la route vers l'ouest, vers le territoire de Masisi.

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Ces miliciens, composé par des membres du FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda) et des "maï-maï", milices communautaires, investissent le mardi 29, le village de Kishishe, dans le "groupement" (entité administrative) de Bambo, à environ 70 km au nord de Goma.
 
Sur ce point, les témoignages concordent.
 
L'enquête préliminaire de l'ONU indique que les massacres ont eu lieu les 29 et 30 novembre, à Kishishe mais aussi à Bambo. On ne sait pas ce qui s'est passé durant ces deux jours à Bambo ou ses environs. Les sources de l'AFP ne font pas état de morts à cette période à Bambo-centre (situé à à peine 9 km de Kishishe).

Affrontements et représailles

Des combats opposent à Kishishe les rebelles du M23 et les milices qui, ne parvenant pas à prendre le village, battent en retraite.
 
Selon un témoin interrogé le 3,4 décembre par téléphone par l'AFP, les rebelles commencent alors à "tuer tout ce qu'ils voient", assimilant des habitants à des miliciens, sans discernement.

(RE)lire : RDC : l'effroyable récit du massacre de plus d'une centaine de civils dans l'est du pays
 
Une autre source n'exclut pas que des civils aient pu être tués par les miliciens "maï-maï" ou FDLR.
 
Selon les enquêteurs du Bureau conjoint des Nations unies pour les droits de l'Homme (BCNUDH) et de la mission de l'ONU en RDC (Monusco), 131 civils (102 hommes, 17 femmes et 12 enfants) sont tués par le M23 "au cours d'actes de représailles", "exécutés arbitrairement par balles ou à l'aide d'armes blanches". Huit personnes sont blessées, 60 autres enlevées, "22 femmes et cinq filles" violées. Des pillages sont commis.
 
Le M23 nie avoir commis un massacre.
À partir de l'après-midi du 29, les rebelles décident d'enterrer les victimes, selon les témoignages obtenus par l'AFP, qui faisaient état d'une centaine de morts. Des habitants disent avoir été obligés d'inhumer des morts dans des fosses communes.

Différents bilans

Le 1er décembre, l'armée congolaise accuse le M23 d'avoir massacré au moins 50 civils à Kishishe.
 
Le 2, en conseil des ministres, le gouvernement évoque "plus d'une centaine" de morts et décrète trois jours de deuil national à partir du lendemain.
 
Le 3, le M23 reconnaît que 8 civils sont morts à Kishishe, tués selon lui par "des balles perdues". Il ajoute qu'une vingtaine de miliciens ont été tués dans les combats.
 
Le 5, lors d'un briefing de presse, le ministre de l'Industrie, Julien Paluku, ex-gouverneur du Nord-Kivu, accompagné du porte-parole du gouvernement Patrick Muyaya, avance un bilan "autour de 300 morts", 272 exactement, sur la foi d'informations collectées par la société civile et les "communautés". Patrick Muyaya évoque 17 enfants tués, "dans une église, dans un hôpital".

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Dans la nuit du 7 au 8, la Monusco diffuse un communiqué évoquant au moins 131 civils tués, selon des témoignages recueillis auprès de rescapés à Rwindi (20 km de Kishishe), où se trouve une base de l'ONU où ils ont trouvé refuge. 

L'impossibilité d'avoir une enquête indépendante

L'enquête a été menée par le Bureau conjoint des Nations unies pour les droits de l'Homme (BCNUDH) et la Monusco qui ont "interrogé 52 victimes et témoins directs, et diverses sources" à Rwindi (20 km de Kishishe), où se trouve une base de la Monusco où des rescapés ont trouvé refuge.

Les enquêteurs n'ont pu se rendre à Kishishe "en raison des contraintes de sécurité dues au fait que (le village) est contrôlé par le M23 et du risque élevé de représailles contre les victimes et les témoins encore présents", souligne la Monusco.

"C'est regrettable de voir une organisation respectable (...) faire un rapport monté de toutes pièces", a réagi le 7 décembre Lawrence Kanyuka, porte-parole politique du M23. "Nous sommes sidérés", a-t-il déclaré à l'AFP, en affirmant que le M23 avait dit "plusieurs fois à la Monusco qu'elle pouvait venir" à Kishishe pour enquêter.
Selon le mouvement rebelle, la Monusco a "décidé de faire un rapport pour soutenir les accusations du gouvernement congolais", ce qui "montre sa partialité".

Dans son communiqué, la Monusco indique que "des éléments du M23 auraient enterré eux-mêmes les corps des victimes, dans ce qui pourrait être une tentative de destruction des preuves".

Aucune enquête indépendante n'a pour l'instant été menée sur le terrain.
Selon les autorités congolaises, des experts de l'ONU et la diplomatie américaine, le M23 est soutenu par le Rwanda. Mais Kigali conteste, accusant en retour Kinshasa de collusion avec les FDLR, un mouvement hutu constitué par certains auteurs du génocide des Tutsi en 1994 au Rwanda.

Parmi les initiatives diplomatiques lancées pour tenter de résoudre la crise dans l'est de la RDC, un sommet organisé le 23 novembre à Luanda avait décidé d'un cessez-le-feu le 25 au soir, suivi deux jours plus tard d'un retrait du M23 des zones conquises. Faute de quoi, la force régionale est-africaine en cours de déploiement dans le Nord-Kivu interviendrait pour déloger les rebelles.

Le M23 s'est dit le 6 décembre "prêt à commencer à se désengager et se retirer", mais aucun retrait n'a été observé jusqu'à présent.

La France s'est dite "horrifiée" par les massacres en RDC et a appelé "tous les groupes armés à cesser immédiatement les combats". "Tout soutien extérieur au M23 doit cesser", a ajouté la porte-parole du ministère des Affaires étrangères dans un communiqué.