Afrique

RDC – Rwanda : une relation diplomatique sous tension permanente

Les présidents Félix Tshisekedi (à gauche, lunettes noires) de la République démocratique du Congo, et Paul Kagame du Rwanda. 
Les présidents Félix Tshisekedi (à gauche, lunettes noires) de la République démocratique du Congo, et Paul Kagame du Rwanda. 
© AP Photo/Thibault Camus/Steven Senne

En visite au Congo Brazzaville depuis ce lundi 11 avril, le président rwandais Paul Kagame, s’adressant aux parlementaires congolais, a appelé à une collaboration constante pour lutter contre l’insécurité dans la région des grands lacs. Or depuis quelques semaines, la RDC accuse le Rwanda de soutenir les rebelles du M23 qui sèment la terreur dans l’est du pays. Et depuis près de trente ans, l’est de la RDC est en proie à des conflits meurtriers. Les relations entre le Rwanda et la RDC peinent toujours à se normaliser. Plus globalement, l’insécurité dans la région des Grands Lacs reste préoccupante. Directeur de recherche du projet « Insecure Livelihoods » à l’Université de Gand, en Belgique, et spécialiste de la RDC, Christoph Vogel répond à nos questions. Entretien.

TV5MONDE : Depuis quelques semaines, les autorités congolaises accusent leurs homologues rwandais de soutenir la rébellion du M23, malgré une rencontre entre les deux chefs d'état le mois dernier en Jordanie. Quel est aujourd’hui l'état des relations entre les deux pays ? Et pourquoi, historiquement, les deux pays entretiennent des rapports tendus ?

Christoph Vogel : Les relations rwando-congolaises n’ont pas été simples depuis presque trente ans. A l’arrivée des génocidaires rwandais sur le sol zaïrois en 1994, Mobutu [à la tête du pays de 1965 à 1997, NDLR] s’était montré plutôt accueillant à leur égard. Si son objectif était de maintenir une influence régionale, le gouvernement rwandais post-génocide a perçu la réorganisation des interahamwe [milices rwandaises considérées comme les principaux bras armés du génocide des Tutsis, NDLR] proche de sa frontière comme une menace cruciale. En partie, cela a provoqué le soutien de Kigali a l’AFDL [Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo, coalition d’opposants à Mobutu conduite par Laurent-Désiré Kabila, NDLR], qui finira par chasser Mobutu du pouvoir en 1997.

(Re)voir : "RDC : les populations fuient les violences dans la région de Fizi"

Chargement du lecteur...

Ensuite, le revirement de Laurent-Désiré Kabila ( président de la RDC de 1997 à 2001, ndlr.), renvoyant ses alliés rwandais, a déclenché la rébellion du RCD [Rassemblement congolais pour la démocratie, NDLR] en 1998, elle aussi, soutenue par Kigali. Pendant la guerre qui s’en est suivie, l’armée rwandaise a continué de pourchasser les génocidaires rwandais sur le sol congolais, en commettant des massacres. De son côté, le gouvernement congolais a commencé à utiliser régulièrement les rebellions de l’ALiR (FDLR depuis 2000) comme allié contre le RCD et d’autres groupes soutenus, ou du moins, accusés d’être soutenus, par Kigali – [ALiR, Armée de libération du Rwanda ; FDLR, Forces démocratiques de libération du Rwanda ; ces groupes sont constitués de dissidents hutus opposés au président Paul Kagame et accusés du génocide des Tutsis, NDLR].
 

Nombre d’acteurs politiques congolais accusent le Rwanda d’être une principale force de déstabilisation de leur pays.Christoph Vogel, spécialiste de la RDC.

Ces évènements ont donné naissance à différents cycles de mobilisation armée a l’est du Congo, incarnées par des rebellions respectivement proches ou opposées au Rwanda. C’est surtout sur ce fond historique, largement controversé, que nombre d’acteurs politiques congolais gardent une mauvaise image du Rwanda, l’accusant d’être une principale force de déstabilisation de leur pays. Si cela est un fait pendant certaines périodes et évènements, le Rwanda déplore de son côté d’être accusé gratuitement pour tout problème sécuritaire à l’est du Congo.

TV5MONDE : Depuis le génocide des Tutsis, en 1994, les relations entre la RDC et le Rwanda peinent à se normaliser. Pour quelles raisons selon vous ?

Christoph Vogel : Une grande partie de la méfiance mutuelle entre les deux pays ressort de ces cycles de conflit armée ainsi que l’implication de fait ou imaginé du Rwanda. Dans ce contexte, le génocide des Tutsi joue un rôle clé. Les guerres au Congo qui ont suivi 1994, et qui restent en partie nourries par les effets du génocide – notamment l’installation des forces génocidaires à l’est du Congo depuis – sont au centre de nombreux contentieux. Lorsque le Rwanda pointe au caractère inédit et singulier du génocide, notamment l’intention et précision clinique de ce crime total, nombre de Congolais réclament aussi un génocide congolais.

Crânes et ossements de certaines des personnes qui ont été massacrées alors qu'elles cherchaient refuge à l'intérieur d'une église catholique, lors du génocide des Tutsi, en 1994, à Ntarama, au Rwanda. 
Crânes et ossements de certaines des personnes qui ont été massacrées alors qu'elles cherchaient refuge à l'intérieur d'une église catholique, lors du génocide des Tutsi, en 1994, à Ntarama, au Rwanda. 
© AP Photo/Ben Curtis

Si cela, vu de manière isolé, est tout à fait compréhensible, certains éléments pointent à l’implication de multiples acteurs dans des crimes de guerre et crimes contre l’humanité, les rebellions proches du Rwanda ainsi que l’armée rwandaise elle-même ne font que partie d’un échantillon plus vaste d’acteurs. Il est donc difficile d’identifier une intention claire génocidaire dans ces guerres et les milliers de victimes ne représentent pas une seule cible ethnique comme les Tutsi (en plus de toute personne qui cherchait à les protéger) en 1994 au Rwanda. Ainsi, les réclamations congolaises sont vues par Kigali comme une banalisation du génocide qui a eu lieu au Rwanda.

Cette controverse est amplement illustrée dans le débat autour du Rapport Mapping [Rapport des Nations unies, publié le 1er octobre 2010, et qui fait l’inventaire des 617 incidents les plus violents, commis en RDC durant la période 1993-2003, NDLR]. Ce rapport, selon des voix critiques envers le Rwanda mais aussi certains négationnistes, serait la preuve d’une théorie du double génocide. Par contre, une lecture plus profonde du Rapport Mapping montre une image plus complexe, étant donné que les enquêteurs onusiens qui en sont auteurs avaient présenté un échantillon énorme de crimes commis par beaucoup d’acteurs différents.

C’est ainsi que chaque nouvelle itération de conflit fait réveiller les opinions contraires qui peuvent exister dans ce débat rwando-congolais plus large. Vu dans l’ensemble, cela est l’un des nœuds gordiens de la région entière.

TV5MONDE : Depuis quelques semaines, les combats font rage entre l'armée congolaise et les rebelles du M23. Quel est l'état de la situation aujourd'hui sur le terrain ?

Christoph Vogel : Depuis la reprise des affrontements entre l’armée congolaise et le M23, la situation sur le terrain reste très évolutive et il ne semble pas qu’à ce stade l’une des deux forces serait en mesure de s’imposer entièrement.
Bien que la zone en question, une petite partie du territoire de Rutshuru, au Nord-Kivu,
soit géographiquement petite (il s’agit essentiellement d’un triangle entre la localité du Rutshuru-centre, une ville frontalière avec l’Ouganda du nom de Bunagana et la chaine des volcans un peu plus au sud), cette zone est d’une énorme importance stratégique. Non seulement elle lie le Congo avec l’Ouganda à travers l’un des passages frontaliers les plus importants, mais elle forme aussi le triangle entre le Rwanda, l’Ouganda et la RDC.

Les rebelles du M23 se retirant de la région de Masisi et de la ville de Sake, à environ 27km à l'ouest de Goma, en RDC, en 2013. 
Les rebelles du M23 se retirant de la région de Masisi et de la ville de Sake, à environ 27km à l'ouest de Goma, en RDC, en 2013. 
© AP Photo/Jerome Delay

A cela il faut ajouter que la topographie du coin est marquée par des collines et forets difficiles à opérer et contrôler, dont en partie la capacité des unités du M23, qui connaissent la zone mieux que tout autre acteur, de maintenir une armée congolaise bien supérieure en nombre. Cette constellation a permis une séquence d’évènements ou l’armée congolaise a réussi plusieurs fois à repousser le M23, avant que ce dernier reparte en contre-offensive.

TV5MONDE : En visite à Brazzaville, le président Kagame a déclaré devant le parlement congolais qu’il souhaite une collaboration constante dans la lutte contre l'insécurité dans la région des grands lacs. A quoi fait-il allusion ? Quelles formes devrait prendre cette collaboration ?

Christoph Vogel : Il est fort probable que suite au sommet d’adhésion de la RDC à la East African Community [La Communauté des Etats d’Afrique de l’est, NDLR] à Nairobi, les questions sécuritaires de la région des Grands Lacs sont aussi au menu du sommet à Oyo [Ville située dans le centre du Congo Brazzaville, NDLR]. Dans ce contexte, le Rwanda peut être intéressé de pousser pour une telle stratégie régionale pour différentes raisons.

D’un côté, les opérations conjointes contre les ADF et d’autres groupes armés en région de Beni et au sud de l’Ituri se font sans le Rwanda pour l’instant. De l’autre, Kigali continue a considérer les FDLR, qui opèrent dans la partie sud du Nord-Kivu, comme menace principale a sa stabilité.

(Re)voir : "RDC : les ADF financent-ils l'État islamique?"

Chargement du lecteur...

Un scenario favorable pour Kigali peut ainsi consister dans un cadre commun régional ou ces différents théâtres de conflit et violence sont vu au meme degré, et surtout ou le Rwanda participe dans tout effort régional existant. Ce scenario, par contre, risque de ne pas être perçu de la même manière ni par l’Ouganda, qui considère les ADF [Allied Democratic Forces, groupe armé ougandais opposé au président Yoweri Museveni, NDLR] comme leur propre souci et responsabilité, ni par la RDC qui cherchera à négocier toute implication du Rwanda sur le dossier ADF contre un positionnement beaucoup plus offensif de Kigali vis-à-vis du M23.

En même temps, il ne faut pas oublier que Kinshasa et Kigali ont récemment fait des avancées considérables sur le plan diplomatique. La même chose peut être dite sur les relations entre l’Ouganda et la RDC, et finalement, les tensions rwando-ougandaises des dernières années ont connu un apaisement significatif ces derniers mois. La région se trouve ainsi dans une situation où certains objectifs sécuritaires communs existent, mais restent accompagnés par des divergences quant aux solutions.

TV5MONDE : Une délégation du gouvernement Tshisekedi est en visite dans l'est du pays pour évaluer les résultats de l'état de siège. Dans quel but cette opération avait été lancée, et est-elle réellement efficace ?

Christoph Vogel : Depuis son annonce il y a presque un an, l’état de siège au Nord-Kivu et en Ituri n’a pas mené à une baisse des violences dans les deux provinces concernées. Si la pression médiatique et les critiques de certains observateurs et défenseurs des droits humains ne se sont pas faire attendre dès son début, l’état de siège a aussi été fortement critiqué par un rapport de l’Assemblée nationale de la RDC. Plusieurs commandants déployés dans le cadre de l’état de siège ont été changés ou remplacés, mais il reste difficile d’identifier une amélioration tangible.

(Re)voir : "La RDC rejoint la Communauté des États d'Afrique de l'est"

Chargement du lecteur...

D’un autre point de vue, il était certainement assez optimiste de s’attendre à ce qu’un tel état de siège puisse immédiatement se transformer en baguette magique pour neutraliser l’ensemble des foyers d’insécurité et de violences qui ont évolué depuis trois décennies dans les provinces concernées. Dès les premières semaines de février 2022, certaines sources diplomatiques et politiques à Kinshasa, Goma et Bunia, ont de plus en plus soulevé le scenario d’une modification du dispositif militaire et juridique qui gouverne cet état de siège, prolongé périodiquement depuis mai 2021.

En parallèle au nombreux sommets et rencontres régionales, cette visite gouvernementale pourrait avoir comme but de jauger des ajustements afin de rendre cet état de siège plus efficace. En vue du scrutin présidentiel prévu pour fin 2023, nombre d’acteurs politiques congolais, aussi bien de la majorité que de l’opposition, font savoir que le bilan sécuritaire à l’est – avec ou sans état de siège – peut figurer parmi les thèmes dominants de la campagne à venir.