Afrique

Rentrée littéraire 2019 : 5 livres aux racines africaines

De la gauche vers la droite et dans l'ordre, Abd al Malik, Nathacha Appanah, Abdourahman A. Waberi, Beata Umubyeyi Mairesse et Thomté Ryam. © C. Hélie/Gallimard, Rodolphe Escher/Flammarion, Facebook. 
De la gauche vers la droite et dans l'ordre, Abd al Malik, Nathacha Appanah, Abdourahman A. Waberi, Beata Umubyeyi Mairesse et Thomté Ryam. © C. Hélie/Gallimard, Rodolphe Escher/Flammarion, Facebook. 

Les nouveaux titres de la rentrée littéraire d’automne font leur apparition dans les rayons des librairies. Sur un total de 524 romans, l’Afrique et sa diaspora sont, une fois encore, très bien représentées. Voici les cinq ouvrages que nous avons sélectionnés. 
 

Le roman d'une quête initiatique signé Abd Al Malik

C’est le roman d’une quête. Quête d’équilibre, d’harmonie, individuelle et collective. Et au cœur de ce processus, il y a Kamil, jeune rappeur né à Strasbourg, dans l’Est de la France, de parents originaires du Congo Brazzaville.

Kamil et ses deux frères grandissent dans la cité du Neuhof, aux côtés de leur mère, divorcée du père, rentré vivre au pays. Une séparation qui va considérablement changer les conditions de vie matérielles de la petite famille. « Quand j’étais dans la cité, se souvient Kamil, je jalousais ceux qui avaient leur père et leur mère. Alors le soir, je pleurais souvent, mais ça, ils ne pouvaient pas le savoir. Personne ne l’a jamais su d’ailleurs. Au bout d’un certain temps, je m’y suis fait. On avait notre mère c’est tout. »

L’essentiel, c’est que tu sois heureux et l’islam te rend heureux apparemment. Moi aussi j’aurais voulu être heureux. Extrait des Méchantes Blessures, par Abd Al Malik. Editions Plon

Alors que ses parents sont nés catholiques, et que le père a même flirté avec les protestants, les témoins de Jéhovah et les mormons, Kamil, dont le prénom de naissance est Achille, choisit de se convertir à l’islam. En visite en France pour quelques semaines, le père de Kamil lui lance à propos de sa conversion : « L’essentiel, c’est que tu sois heureux et l’islam te rend heureux apparemment. Moi aussi j’aurais voulu être heureux. » Malheureusement, moins d’un mois après son arrivée, sa santé se dégrade, et il décède dans un hôpital de Strasbourg. Toute la famille se rend alors à Brazzaville pour les obsèques.

De retour à Paris, Kamil retrouve son agent à la terrasse d’un café, rue du Faubourg Saint-Martin. Ce dernier lui conseille un peu de repos, aux Etats-Unis, pour faire son deuil, vivre et écrire.

Quelques jours plus tard, Kamil se retrouve à New York, dans un hôtel de Times Square, où il choisit une chambre qui donne sur Broadway. Comme le lui avait dit son agent, Kamil croise du beau monde dans son hôtel.

C’est ainsi qu’un matin, durant le petit déjeuner, il fait connaissance avec Rufus Alexander, « un Noir à la peau très sombre, originaire de Chicago, et toujours vêtu à la manière de Dapper Dan, l’illustre (pour tous ceux comme moi – même à distance – qui ont été témoins de l’âge d’or de la scène hip-hop new-yorkaise des années 1980) tailleur de Harlem. »

Très vite Kamil apprend que Rufus est un rappeur célèbre dans sa région, mais que sa vie privée est faite de « drogue, rivalités entre rappeurs appartenant à différents gangs et relations familiales toxiques. » Une histoire qui lui rappelle sa jeunesse, là-bas, à Strasbourg, dans la cité du Neuhof.

Comme prévu, Rita, chanteuse à la notoriété établie et épouse de Kamil, le rejoint à New York. Le lendemain, le couple décide de dîner en tête à tête, dans un restaurant italien, à côté du Lincoln Center. De retour à l’hôtel, au détour d’une conversation en apparence anodine, Rita lance à son mari : « Nous sommes mariés depuis onze ans, Kamil, et nous n’avons pas d’enfant. Nous n’avons même jamais évoqué le fait d’en avoir. Pas une seule fois nous en avons parlé. Pas une seule fois en onze longues années, tu t’en rends compte ? » Sans crier gare, elle décide, dans la foulée, de mettre un terme à leur vie de couple et rentre à Paris. Sous le choc, Kamil reste aux Etats-Unis, mais il ne dort plus, ne mange plus et se demande comment il en est arrivé-là.

Alors qu’il cherche encore des réponses aux nombreuses interrogations qui l’assaillent, Kamil accepte une virée à Washington, en compagnie de Rufus, son nouvel ami. Une sortie qui leur est fatale, à tous les deux. « Rufus avait été tué sur le coup lors de notre exécution à Washington alors que la mort avait pris un peu plus de temps avec moi, se remémore-t-il. Après avoir tiré, nos deux assaillants avaient regagné à toute vitesse la camionnette verte et disparu avant que les clients du club, alertés par les coups de feu, ne sortent de l’établissement. »

Malgré sa tristesse et sa douleur, Rita se rend aux Etats-Unis et fait le nécessaire pour rapatrier le corps de son mari en France. Puis, conformément à sa volonté, les obsèques de Kamil sont organisées à Madagh, un petit village à l’Est du Maroc, où se trouve la zawiya Qadiri Boutchich, celle au sein de laquelle ses maîtres soufis Sidi Hamza, et à sa suite, son fils Sidi Jamal, lui avaient appris que « la prière musulmane n’est pas une simple gymnastique du corps mais bien un engagement tout entier de l’être. »

Méchantes Blessures, par Abd Al Malik. Editions Plon, 224 pages, 19 euros.

Petits drames en famille racontés par Nathacha Appanah 

C’est l’histoire d’une famille monoparentale, comme il y en a de très nombreuses aujourd’hui. Au sein de cette famille, ni l’aînée, Paloma, ni le cadet, Loup, ne connaissent leurs pères. Chacun ayant le sien, bien sûr. La mère quant à elle, a été prénommée Eliette à la naissance. Par la suite, elle choisira Phénix comme prénom, une façon sans doute de mieux renaître.

Mais avant cela, il y a donc eu Eliette, petite fille presque modèle, choyée par ses parents, qui voient en elle une future chanteuse. Seulement voilà, de temps en temps, Eliette « se sent quitter son corps, flotter au-dessus d’elle-même, elle voit précisément le haut de son crâne. » Bien entendu, Eliette n’est qu’une petite fille, qui ne comprend pas tout ce qui lui arrive.

Subitement, son visage fonce sur elle, ses lèvre se collent sur les siennes. Extrait du livre Le ciel par-dessus le toit de Nathacha Appanah.

Malgré les critiques de certaines femmes qui la trouvent parfois trop apprêtée pour ses petits tours de chant, sa mère continue de tout faire pour qu’elle soit la plus belle. Pourtant, Eliette se sent de plus en plus salie par les regards de certains hommes. Et un jour, juste avant d’entrer sur scène, elle est violée par un ami de son père.

« Subitement, écrit Nathacha Appanah, son visage fonce sur elle, ses lèvre se collent sur les siennes, il projette sa langue à l’intérieur de sa bouche, c’est épais, fort et râpeux, ça vient fouiller l’intérieur de ses joues, frotter ses dents, effleurer son palais et pendant tout ce temps, de ses mains, il maintient immobile le visage d’Eliette et c’est si facile pour lui, c’est quoi, rien qu’un baiser volé, un truc un peu interdit qu’il va se dépêcher d’oublier, c’est quoi hein, pour lui, rien du tout. Pour Eliette, c’est le début de la fin. »

Et lorsque sa mère arrive quelques minutes après, elle est incapable de constater la stupeur dont est frappée sa fille, obsédée par ce je ne sais quoi qui anesthésie les sens.

Des années plus tard, le souvenir de cet événement reste prégnant, au point où la jeune Eliette « n’arrive jamais à se laver aussi proprement qu’elle le voudrait. » Et pour renaître, Eliette va mettre le feu à la maison familiale, celle qui l’a vu naître et grandir. Puis elle se choisit un autre prénom : Phénix.

Tant bien que mal, la vie reprend son cours, jusqu’à la naissance de sa fille Paloma, puis, celle de son fils Loup, dix ans plus tard. Malgré ses efforts pour ne pas reproduire ce que ses parents avaient fait avec elle, la jeune maman ne parvient pas à fonder une famille harmonieuse.

Des deux enfants, Loup semble le plus perturbé. Et voici par exemple ce que l’auteure en dit : « Quand on lui parle, à Loup, il vous regarde dans les yeux mais souvent il ne vous entend pas. Son esprit a des manières étranges de mélanger le temps, les mots, les actes. » Un jour, pris par une envie folle de voir sa sœur, Loup prend la voiture de sa mère, alors qu’il n’a pas de permis. Conséquence : il se retrouve à contresens sur l’autoroute, provoque un carambolage et évite de justesse un accident grave. Mais surtout, il refuse de suivre les gendarmes et tente de s’enfuir à travers les champs. Arrêté et présenté à un juge, il est placé en mandat de dépôt au quartier mineurs, à la maison d’arrêt de C. Dès lors, il est rongé par la peur de rester en prison, que sa sœur et sa mère l’oublient dans ce trou.

Le ciel par-dessus le toit, par Nathacha Appanah. Editions Gallimard, 128 pages, 14 euros.

Sur les chemins de l’enfance signé Abdourahman A. Waberi

C’est un roman aux forts accents autobiographiques, un roman à la verve caustique, dans lequel le narrateur ne s’épargne rien ; un roman qui part d’une interrogation, celle de Béa, la fille du narrateur, alors âgée de sept ans : « Papa, pourquoi tu danses quand tu marches ? » Et pour y répondre, le narrateur est contraint d’exhumer toute son histoire, celle nichée au fond de sa mémoire. Une histoire qui commence en 1965, date de sa naissance, dans ce qu’on appelle alors la Côte française des Somalis, qui deviendra deux ans plus tard le Territoire français des Afars et des Issas, et enfin Djibouti, après l’indépendance le 27 juin 1977.

Elle faisait régner une loi de fer comme une guerrière apache sur ses troupes éparpillées. Presque aveugle, grand-mère Cochise se tenait droite et immobile derrière un voile invisible aux autres. Extrait de Pourquoi tu danses quand tu marches ?, par Abdourahman A. Waberi.

Et pour commencer, Aden Robleh, le narrateur, que les enfants du quartier appellent le Gringalet ou l’Avorton, pose une question qui l’a très tôt habitée, mais qu’il ne s’est formulée que bien plus tard : « Pourquoi Maman me détestait-elle autant ? » Il est vrai que très tôt, sa mère, Zahra, le confie tous les matins à sa grand-mère, qu’il surnomme Cochise à l’adolescence, en hommage à un célèbre chef indien.

De cette grand-mère, Aden Robleh dit avec tendresse : « C’était elle, le chef suprême de la famille. Elle faisait régner une loi de fer comme une guerrière apache sur ses troupes éparpillées. Presque aveugle, grand-mère Cochise se tenait droite et immobile derrière un voile invisible aux autres. C’était une grande femme robuste aux traits fins, mais rabougrie par la vieillesse. »

De son père, qu’il surnomme Papa la Tige, le petit Aden dit qu’il travaille trop. Il tenait une boutique où il vendait des marchandises destinées d’abord aux Français et aux touristes étrangers.

Parti aux aurores, sur son Solex, il ne rentrait que tard dans la nuit. Mais cette présence, se souvient-il, était apaisante pour tout le monde.

Il est vrai qu’au quotidien, le petit garçon est plutôt angoissé. Ne sachant pas se défendre, il est très vite devenu le souffre-douleur de ses camarades de classe. A l’école, toute l’attention d’Aden est accaparée par son institutrice, Madame Annick, une Française blonde aux yeux couleur émeraude, dont il est secrètement amoureux.

Alors qu’il est harcelé par ses camarades, en particulier l’un d’entre eux que l’on appelle Johnny, Aden fait le choix de ne rien dire à ses parents.

Dans le même temps, sa mère est obsédée par la mort. « Maman vivait dans la terreur de croiser la mort, précise-t-il. Son pire cauchemar : me voir ravi par la Faucheuse. » Et pour y faire face, une seule solution : « […] la cheffesse de la famille qui avait la réputation de connaître sur le bout des doigts la science des ténèbres. »

Un jour, à sept ans et six mois, sa mère s’est absentée longuement, sans qu’il sache pourquoi exactement, ni où elle était partie. A son retour, il s’est rendu à l’évidence, il n’était plus fils unique. Désormais, il avait un petit frère : Ossobleh. Neuf mois plus tard, sa mère a donné naissance à une fille, qui est malheureusement décédée aussitôt.

Un matin, après que sa mère l’a habillé, Aden a sa jambe droite qui ne le porte plus. Elle se dérobe et il tombe. « Le mal qui me rongeait avait un nom : la poliomyélite. Et une origine : le croche-pied de Johnny. » Après cet épisode, Aden a dû mettre fin à ses rêves de devenir cowboy, footballeur ou encore marin. En 1981, alors qu’il s’apprête à rentrer dans un nouveau collège, sa mère a accouché de sa sœur Fathia et a retrouvé le sourire. Quant à Aden, sa réputation a dépassé les limites de son collège ; il est désormais une sorte d’écrivain public. Un succès qui le contraint à rédiger les rédactions de certains caïds, en échange de leur protection. En 1985, après l’obtention de son bac philo, Aden part poursuivre ses études en France, laissant derrière lui ses parents et ses quatre frères et sœurs. « Et je suis parti en abandonnant tous les souvenirs de mon quartier. J’étais égoïste. Je voulais sauver ma peau. »   

Pourquoi tu danses quand tu marches ?, par Abdourahman A. Waberi. Editions JC Lattès, 250 pages, 19 euros.

« Ramène à toi tous tes enfants dispersés », écrit Beata Umubyeyi Mairesse

C’est d’abord grâce à ses recueils de nouvelles, « EJO » et « Lézardes », puis par son recueil de poésie, « Après le progrès », tous publiés aux éditions La Cheminante, dirigées par l’excellente Sylvie Darreau, que l’écrivaine franco-rwandaise Beata Umubyeyi Mairesse s’est fait connaître.

Rescapée du génocide rwandais, dans des circonstances dont elle a toujours refusé de parler en détail, elle n’en a pas moins fondé sa démarche littéraire sur une quête d’universalité. Dans ce premier roman, Tous tes enfants dispersés, paru aux éditions Autrement, elle nous entraîne dans le quotidien de trois générations successives, toutes concernées par cette tragédie.

Il y a d’abord Immaculata, la mère de Blanche et Bosco, et la grand-mère de Stokely, le fils aîné de Blanche et Samora. Immaculata est née et a grandi dans le village d’Ikomoko, situé non loin de Butare, dans le sud-ouest du Rwanda.

De sa mère, Immaculata dit qu’elle « avait un tout petit filet de voix. Elle était de celles qui semblent toujours s’excuser de prendre la parole ou qui n’ont que de délicats secrets à confier. » Soucieuse de ne blesser personne et de ne pas créer de malentendus susceptibles de générer des haines, terreau de tueries éventuelles, la mère d’Immaculata usait des mots avec parcimonie. Elle avait en mémoire les massacres subis par les Tutsis, en particulier ceux de 1959. A la discrétion et au silence de sa mère, Immaculata oppose une nature plutôt bruyante.

A l’école, la jeune Immaculata fait évidemment partie des élèves les plus bavardes. Les remontrances et les châtiments de ses maîtres n’y changent rien. Interne à l’école secondaire de Nyanza, située à une trentaine de kilomètre au nord de Butare, elle intègre la chorale comme alto, « avec une joie non feinte. »

A ses débuts, elle chante sans comprendre ce qu’elle dit, car elle vient de passer « d’un enseignement exclusivement en kinyarwanda, à l’exception du cours de français, à l’interdiction absolue de parler notre langue maternelle une fois au secondaire. » C’est aussi l’époque où son corps change, sous le regard inquiet de sa mère. Un jour, à la Toussaint, son chemin croise celui de Damascène. C’est le début d’une histoire d’amour passionnée.

A la fin de ses études, grâce à l’une de ses camarades, Immaculata est embauchée comme assistante de l’un des ingénieurs belges de l’Institut des sciences agronomiques du Rwanda, alors situé à Rubona, non loin de Nyanza. Dans la foulée, elle s’installe dans une petite chambre, à Butare.

De son côté, Damascène part poursuivre ses études en URSS. A l’époque des accords de coopération lient l’Union soviétique à certains pays du continent. Un an après son départ, et contrairement à ses promesses, Damascène n’envoie pas la moindre lettre à Immaculata. Cette dernière se décide alors à aller frapper à la porte des parents de Damascène. Elle s’est à peine présentée que le père de famille l’a foutu dehors, mettant ainsi fin à ses rêves de mariage.

Plus tard, Damascène lui apprendra que toutes ses lettres avaient été interceptées par les siens. En attendant, Immaculata décide de reprendre sa vie en main et fait la connaissance d’Antoine, un ami de M. Herbillon, son patron à l’Institut des sciences agronomiques du Rwanda. Peu de temps après, la jeune femme donne naissance à sa fille Blanche, qui est baptisée le jour du mariage de ses parents. « La famille de Damascène, écrit l’auteure, dès qu’elle l’apprit, s’empressa de lui dire que je l’avais effacé de ma vie, que je lui avais préféré un Blanc. Je ne l’avais pas oublié, j’avais juste cessé de l’attendre. »

Après son retour au pays, Damascène hérite d’un poste important à la présidence de la République. Il profite alors de ses réseaux et de son influence pour faire expulser son « rival », Antoine, le mari d’Immaculata. Cette dernière ne l’apprendra que bien plus tard.

Peu après avoir renoué avec Damascène, Immaculata est enceinte. Et alors qu’elle donne naissance, par accident dit-elle, à son fils Bosco, Damascène se retrouve derrière les barreaux. Les deux enfants grandissent en l’absence de leurs pères respectifs, aux côtés d’une mère qui garde le silence afin de les protéger pense-t-elle alors. En 1991, au grand dam de sa mère, Bosco et son camarade Ntawli rejoignent les rebelles du FPR, le Front Patriotique Rwandais, alors en lutte contre le régime du président Juvénal Habyarimana. Trois ans plus tard, quelques jours seulement après le début du génocide auquel sa mère et elle-même vont survivre, Blanche rejoint la France, seule. Elle tente, en vain, de retrouver son père. Elle apprendra qu’il est décédé, comme Damascène, le père de Bosco, mort en prison.

Au cours d’une fête, à Bordeaux, Blanche fait la connaissance de Samora, un jeune Antillais. Ce dernier s’est choisi ce prénom faute d’avoir retrouvé ses origines noires, mais aussi en hommage à Samora Machel, leader de l’indépendance mozambicaine.

Le couple donne naissance à un petit garçon qu’il prénomme Stokely, clin d’œil appuyé à l’Afro-américain Stokely Carmichael, l’un des leaders du Black Panther Party. En juillet 1997, Blanche revient à Butare, au Rwanda.

Outre sa mère, elle y retrouve Bosco, son frère, revenu vivant du front. Malheureusement, une fois de retour en France, elle apprend que Bosco s’est suicidé.

Pour la jeune femme, le choc est immense, et il l’est encore davantage pour la mère qui en perd la parole. Au cours d’un séjour chez sa fille, à Bordeaux, en France, cette grand-mère se rapproche de son petit-fils Stokely et surtout, elle recouvre peu à peu la parole.

Tous tes enfants dispersés, par Beata Umubyeyi Mairesse. Editions Autrement, 256 pages, 18 euros.

Les sociétés contemporaines et la violence, racontées par Thomté Ryam 

Il y a dix ans, en 2009, Thomté Ryam se faisait remarquer pour la publication de son deuxième roman intitulé En attendant que le bus explose. Une plongée jouissive dans les quartiers populaires du nord-est parisien, aux côtés notamment de Diagouraga, alias El Magnifico, repris de justice qui a entrepris de raconter son histoire sous forme de roman, en espérant trouver un éditeur.
 

Je vais vous conter mon histoire : ma passion pour les jeux vidéo, mon père absent, ma mère malade et obsédée par les blacks, ma petite sœur décédée… et mon départ du village. Extrait de Next Level, par Thomté Ryam.

Cette fois, avec Next Level, paru Au diable vauvert, Thomté Ryam construit un pont entre territoires urbains et ruraux, tout en montrant comment la violence se déploie au sein de ces espaces dans les sociétés contemporaines. Dès la première page, son héros déclare : « Je me présente. Je m’appelle Martial. J’ai vingt et un ans et je viens d’un village de la France d’en bas à gauche, à trente kilomètres de Brive […] Je vais vous conter mon histoire : ma passion pour les jeux vidéo, mon père absent, ma mère malade et obsédée par les blacks, ma petite sœur décédée… et mon départ du village. »

Et si, tout au long du livre, la maladie de la mère de Martial est omniprésente, l’auteur choisit de ne pas expliciter les circonstances de la mort de sa petite sœur. « Je me souviens aussi de la mort de ma sœur d’un an et demi écrit-il, de cette période traumatisante pour moi. J’avais trois ans à peine. Je jouais avec elle dans le salon. A un moment, je lui ai mis un coussin sur le visage et j’ai appuyé très fort mais pas longtemps. Ma mère est arrivée en panique et a pris ma sœur avec elle. Je ne l’ai plus jamais revue. On a dit que c’était moi qui l’avais tuée parce que j’étais jaloux d’elle. Moi, je pense qu’il s’est passé quelque chose de pas très clair ce jour-là. Que c’est ma mère qui l’a tuée. » En revanche, et pour des raisons qu’il ne dévoile que vers la fin, son héros, Martial, n’a pas de mots assez durs à l’endroit de ses parents.

Seuls les grands-parents de Martial trouvent grâce à ses yeux. En plus d’avoir été leur chouchou, il est très fier d’eux, surtout quand les habitants du village évoquent avec nostalgie la vingtaine d’années que le grand-père a passé à la mairie locale. Inscrit dans un établissement d’enseignement secondaire du village, Martial est surtout obsédé par les jeux vidéos, et sa scolarité s’en ressent.

Malgré les efforts déployés par sa mère pour limiter son temps de jeu, le jeune homme est accro à Shoot dans la ville, et il attend avec fébrilité la deuxième version de ce jeu auquel il s’identifie complètement. Ce jour-là, comme des centaines d’autres jeunes gens, il attend fébrilement que le magasin Planet Games, distributeur exclusif de Shoot dans la ville 2, ouvre ses portes. Et que le jeu coûte huit cents euros ne le dérange absolument pas ; il va l’acheter avec la carte de crédit de sa mère, qu’il a volé et qu’il se dépêchera de détruire une fois l’achat effectué.

Peu de temps après, sa mère lui annonce qu’ils vont quitter le village pour Paris. Elle souhaite se rapprocher de l’hôpital Cochin, afin de mieux se soigner. Soupçonneux, Martial ne se gêne pas pour dire à sa mère qu’elle souhaite surtout rejoindre la capitale afin de « choper des blacks qui en ont une grande. » Lui-même est assez triste de devoir « abandonner » Mathilde, sa petite amie, qu’il aime bien, mais qu’il ne ménage pas non plus.

Une fois à Paris, Martial est inscrit dans un lycée où il continue de dédaigner les cours, au profit de ses jeux vidéo. Il réussit même à se faire de nouveaux amis en un temps record. Très vite, il se rapproche de Papa, un petit caïd dont le frère aîné, Alioune, deviendra l’amant de sa mère. Avec la sortie prévue de la troisième version de « Shoot dans la ville », Martial perd pied et ne distingue plus vraiment la réalité de la fiction. C’est alors qu’il entreprend un parcours meurtrier au cours duquel personne ou presque de ceux qui lui étaient proches jusque-là ne sera épargné.

Next Level, par Thomté Ryam. Editions Au diable vauvert, 208 pages, 16 euros.