Afrique

Reprise des relations France-Burundi : les explications de la diplomatie française

Le président Pierre Nkurunziza vote à Ngozi, le 21 juillet 2015. Sa candidature à un 3e mandat a déclenché une crise politique et des violences.
Le président Pierre Nkurunziza vote à Ngozi, le 21 juillet 2015. Sa candidature à un 3e mandat a déclenché une crise politique et des violences.
© AP Photo/Berthier Mugiraneza

En octobre dernier, en toute discrétion, la France et le Burundi ont décidé la reprise de leurs relations bilatérales, à travers une coopération dans les domaines de l'éducation et de la défense. Un accord conclu alors que l'Union européenne venait de renouveler ses sanctions à l'encontre de régime de Pierre Nkurunziza. L'opposition burundaise se dit "abasourdie". Le Quai d'Orsay réagit.

Le Quai d'Orsay sort enfin de son silence. Le ministère des Affaires étrangères français rend compte à TV5MONDE des termes de la reprise de la coopération avec le Burundi.

Le ministère assure que la position française n'entre pas en contradiction avec les décisions européennes prises en vertu de l'article 96 de l'accord de Cotonou. Car pour la France, il ne s'agit pas d'une reprise de l'aide au gouvernement burundais mais aux populations. "Pas un seul centime ne passe par le gouvernement burundais !", nous assure la diplomatie française. Cette aide notamment ciblée sur l'éducation devrait passer par des ONG comme l'UNICEF. 
 
Par ailleurs, le Quai d'Orsay révèle que la coopération militaire avec le Burundi a repris "de façon symbolique". Elle ne concernerait que les troupes burundaises destinées au maintien de la paix dans le cadre de missions internationales type ONU, Casques bleus, etc. 

Le mystère autour de cette reprise de coopération durait depuis le 30 octobre 2018. Le chef de la diplomatie burundaise est à Paris. Ezechiel Nibigira rencontre des responsables de l'Elysée et du ministère des Affaires étrangères.
Lors de ces entretiens, une décision est prise : les relations bilatérales entre la France et le Burundi vont reprendre. Comme le souligne RFI le dimanche 21 juillet 2019, il n'y a alors "pas de communiqué, aucune déclaration de la part des autorités françaises ou burundaises sur cette reprise de l’aide directe de la France depuis le début de la crise au Burundi il y a quatre ans".

Il faut attendre le 12 juillet 2019 et un discours de l'ambassadeur de France au Burundi pour que cette reprise des relations soit mentionnée. Laurent Delahousse s'exprime lors d'une cérémonie à l'occasion de la fête nationale française.
 

Que sait-on précisément sur cette "main tendue" ? Selon RFI, "il s’agit notamment de la formation d’officiers burundais en France et dans les écoles à vocation régionale au Gabon et au Sénégal. Mais aussi par un financement de 50 millions de dollars pour le domaine de l’éducation".​ Aucune précision supplémentaire. Quant à l'ambassadeur, il précise dans son discours que, si le dialogue politique a repris avec le Burundi, il n'a, pour l'heure, pas "accès aux plus hautes autorités" du pays. 
 

L’UE reste vivement préoccupée par la situation des droits humains au Burundi qui nuit à toute initiative
de réconciliation, de paix et de justice.

Communiqué du Conseil de l'UE, 25 octobre 2018.

Cinq jours avant la reprise des relations entre la France et le Burundi, le 25 octobre 2018, l'Union européenne a pourtant décidé de renouveler pour un an ses sanctions contre le régime de Pierre Nkurunziza. L'Europe explique qu'elle reste "vivement préoccupée par la situation des droits humains au Burundi qui nuit à toute initiative de réconciliation, de paix et de justice. Elle relève en particulier, la persistance d’exécutions extrajudiciaires et d'arrestations arbitraires". Ces sanctions, adoptées dès octobre 2015, visent notamment quatre proches du président Nkurunziza.

Quelques mois plus tôt, le pays avait sombré dans la violence après la décision du chef de l'Etat de se présenter pour un troisième mandat à la tête du pays. Depuis lors, l'Union européenne répète que "seul un dialogue débouchant sur un consensus, dans le respect de l'Accord d'Arusha pour la paix et la réconciliation de 2000 et de la Constitution du Burundi, permettra de trouver une solution politique durable dans l'intérêt de la sécurité et la démocratie pour tous les Burundais".


Je pense qu’on est en train d’encourager Nkurunziza à s’empêtrer dans son isolement.

Pancrace Cimpaye, porte-parole du CNARED, opposition

Cette décision française de renouer des relations avec le Burundi, malgré une situation que Bruxelles considère toujours comme problématique, provoque la colère et l'effarement de l'opposition en exil. 

Entretien : Pancrace Cimpaye, coordinateur du parti MSD en Europe (opposition burundaise) 

 

TV5MONDE : Quel est votre sentiment en apprenant la reprise des relations entre la France et le Burundi ? 

Pancrace Cimpaye : Nous sommes surpris, désolés, abasourdis. Nous avions toujours pensé que la France était membre de l’Union européenne qui, jusqu’à ce jour, a pris des sanctions contre la dictature de Pierre Nkurunziza. Nous pensions que la France allait rester sur cette ligne de l’Union européenne. La dictature n’est pas encore partie, le dialogue n’existe pas au Burundi, les crimes contre l’Humanité restent d’actualité au Burundi, bref, nous ne pouvons pas comprendre. Comment la France peut-elle appuyer un tel régime ? 
Je pense qu’on est en train d’encourager Nkurunziza à s’empêtrer dans son isolement. Cette dictature ne doit pas être encouragée, gratifiée par une coopération, a fortiori militaire ! Comment un pays comme la France peut-il appuyer un tel corps ?

Pancrace Cimpaye, ex-porte-parole de la CNARED, l'opposition burundaise en exil.
Pancrace Cimpaye, ex-porte-parole de la CNARED, l'opposition burundaise en exil.
© TV5MONDE

Comment expliquez-vous cette décision de la France ? 

Il est difficile de trouver une explication par rapport à cette attitude car nous considérons que la France est en train de trahir ses fondamentaux de liberté, d’égalité et de fraternité. Elle trahit le peuple burundais qui est en souffrance. Comment peut-on appuyer l’armée burundaise ? Une armée qui fait des incursions en RDC ? Une armée qui massacre des réfugiés au Congo ? Une armée qui, autour de Pierre Nkurunziza, a transformé le Burundi en une prison à ciel ouvert ? C’est hallucinant et je suis en colère. Comment la France, qui est leader au sein de l’Union européenne, peut-elle se dédire dans ce concert des nations européennes ? 

Il faut rester solidaire avec la ligne de l’Union européenne qui consiste à contraindre Nkurunziza à rejoindre la table des négociations !

Pancrace Cimpaye, porte-parole du CNARED, opposition

En annonçant la reprise de ces relations, l’ambassadeur de France reprend les mots du président Macron qui évoque une "dynamique positive" au Burundi, liée notamment à la non-candidature de Pierre Nkurunziza à la présidentielle de l’an prochain...

Tout d’abord, la parole d’un homme comme Pierre Nkurunziza n’engage que ceux qui y croient. Que je sache, il n’a signé nulle part qu’il ne reviendra pas, mais qu’à cela ne tienne. Les conditions minimum pour une élection crédible n’existent pas. 5% de la population burundaise, y compris les responsables politiques, vivent en exil et ne peuvent pas participer à ces élections. Quant à Agathon Rwasa, qui lui est au Burundi avec son parti le CNL, malgré tous ses efforts, ses militants sont emprisonnés, d’autres disparaissent ou sont torturés. 
Je dois aussi vous parler de la Commission électorale supposée indépendante. Il devait y avoir une consultation avec les différents acteurs politiques mais elle a été mise en place par Pierre Nkurunziza lui-même ! Cette élection est donc verrouillée, elle n’est préparée que pour le seul profit du CNDD-FDD (le parti présidentiel, NDLR). Il serait illusoire de parler d’une élection qui va ramener la démocratie au Burundi. Ce sera le statu quo.

Où en sont vos relations avec le pouvoir burundais aujourd'hui ? 

Les seuls échanges en cours se faisaient autour du facilitateur Benjamin Mkapa (qui a décidé de jeter l’éponge en octobre 2018, NDLR). Lors des dernières discussions, toute l’opposition était présente mais le pouvoir de Bujumbura n’a pas daigné se présenter. Nkurunziza a totalement coupé les ponts avec l’opposition burundaise. Il n’y a ni dialogue, ni contact, et c’est pourquoi nous sommes révoltés de voir la France violer l’article 96 (de l’accord de Cotonou, en vertu duquel l'Union européenne sanctionne le Burundi, NDLR). L’Union européenne avait pris cette décisions précisément car il y avait absence de dialogue entre le pouvoir et l’opposition.
Ce qui est encore plus grave, c’est que l’ambassadeur lui-même reconnaît qu’il n’a plus accès aux autorités burundaises ! Les diplomates accrédités à Bujumbura n’ont même pas le droit de voir le ministre des Affaires étrangères ! Ils n’ont pas le droit de voir le responsable du parti présidentiel ! La France doit rester solidaire avec la ligne de l’Union européenne qui consiste à contraindre Nkurunziza à rejoindre la table des négociations.