Afrique

Restitution des œuvres d'Abomey au Bénin : histoire d'un long processus

Le président français, Emmanuel Macron, à gauche, regarde la statue du roi Ghezo, au musée du quai Branly mercredi 27 octobre 2021 à Paris.
Le président français, Emmanuel Macron, à gauche, regarde la statue du roi Ghezo, au musée du quai Branly mercredi 27 octobre 2021 à Paris.
AP Photo/Michel Euler

Ce mardi 9 novembre, Emmanuel Macron et Patrice Talon entérinent la restitution de 26 œuvres des trésors royaux d'Abomey, conservées au musée parisien du Quai Branly. Dès le lendemain, elles rejoindront le Bénin. Le processus de restitution fut long, près de trois ans. Le Bénin essuya un premier refus de Paris. Une loi fut votée. Récit.

Le 17 novembre 1892, l’armée coloniale française s'empare du palais royal d’Abomey au Bénin. Les soldats du colonel  Alfred Amédée Dodds en profitent pour s’emparer de 26 objets. Des œuvres, parmi lesquelles se trouvent le Trône du roi Behanzin, mais aussi les statues anthropomorphes représentant les derniers d’Abomey, Ghézo, Glélé, Behanzin. 

Un pillage qui fait partie des actes perpétrés, pendant la colonisation du continent africain. Selon des experts, on estime qu’entre 85% et 90% du patrimoine africain se trouverait hors du continent. Ainsi, depuis des décennies, plusieurs pays africains réclament la restitution d’œuvres pillées.

85 à 90% du patrimoine africain hors du continent

En France au moins 90 000 objets d’arts d’Afrique subsaharienne font partie des collections publiques françaises, dont 70 000 au musée du Quai Branly.
Selon l’ambassadeur de la délégation du Bénin pour l'UNESCO, Irénée Zevounou, "4500 à 6000 objets sont en France, y compris dans les collections privées".

En 1989, pour la première fois depuis leur pillage, quelques-unes ont été prêtées par le musée de l'Homme à Abomey pour une exposition. Les Béninois ne pourront pas admirer bien longtemps le Trésor d'Abomey. Les pièces repartent à Paris cette même année. Elles sont ensuite remise au tout nouveau musée du Quai Branly construit par le président français Jacques Chirac dans les années 2000.

En 2006 déjà, à l'occasion de la célébration du centenaire de la mort du roi Behanzin, des œuvres avaient été prêtées à la Fondation Zinsou à Cotonou par le musée du Quai Branly pour une exposition inédite.

Patrice Talon se heurte au refus de Paris

En 2016, le président béninois, Patrice Talon demande à Paris la restitution des œuvres prises à Abomey. Le ministère des Affaires étrangères du gouvernement de Manuel Valls (sous la présidence de François Hollande) lui oppose une fin de non-recevoir, au non du principe dit "d’inaliénabilité des collections nationales".

Ce principe est mis en avant par la France pour protéger les biens conservés dans les établissements culturels français.

La réaction de Paris divise. Certains s’indignent ou affirment, comme le fait la sénatrice française Catherine Morin-Desailly. La restitution de ces œuvres est selon l'élue"inéluctable". D’autres, souvent conservateurs dans les musées concernés, préconisent des dépôts de longue durée afin de ne pas perdre leur droit de propriété sur les œuvres. 

Emmanuel Macron fait bouger les lignes 


Emmanuel Macron, à peine élu, entend changer le rapport entre la France et l'Afrique.

Le 28 novembre 2017, le président de la République française, prononce un discours à l'université Ki-Zerbo, à Ouagadougou, devant 800 étudiants.

Il y affirme vouloir faire de l’Afrique "une priorité de la diplomatie française", faire "rayonner la francophonie". Il  annonce vouloir restituer, "sans tarder", les 26 œuvres réclamées par le Bénin. Cet annonce est inédite. C'est la première importante restitution d’objets de collections publiques à un pays africain. 

À la suite de ce discours, le président français commande un rapport à Felwine Sarr, professeur à l’Université Gaston-Berger de Saint-Louis, au Sénégal et Bénédicte Savoy, professeure à la Technische Universität de Berlin.

Le périmètre de la spoliation engloberait les biens pillés, volés, butins de guerre, mais aussi ceux, très nombreux, acquis à des prix dérisoires, sans commune mesure avec le marché de l'époque, par les marchands, militaires, missionnaires, voyageurs... 
Rapport Sarr-Savoy sur la restitution du patrimoine africain

Les deux professeurs suggèrent une modification du code du patrimoine, avec l'introduction d'un article qui stipulerait que des restitutions d'objets africains transférés pendant la période coloniale française pourraient être prévues dans le cadre d'un "accord bilatéral de coopération culturelle" entre "l'État français et un État africain". 

Le rapport définit précisément quels biens sont concernés. Il s'agit de ceux "pillés, volés, butins de guerre, mais aussi ceux, très nombreux, acquis à des prix dérisoires, sans commune mesure avec le marché de l'époque, par les marchands, militaires, missionnaires, voyageurs...".

Un processus qui aura duré trois ans


Pour les auteurs du rapport, la démarche s'inscrit dans le cadre d'une "réparation symbolique". Il n'est pas question de vider les collections des musées français. Les collections privées ne sont pas également visées. Cette approche équilibrée ouvre la voie à un retour de ces oeuvres. Ce retour passera par le vote d'une loi.

Une aide financière de la France pour la construction du futur musée au Bénin


Le processus s’engage alors. Cotonou demande à la France de soutenir la construction à Abomey d’un musée susceptible d’accueillir les œuvres. Des missions de l’agence française de développement et des ministères de la Culture et des Affaires étrangères se rendent sur place en 2019.

L’agence française de développement débloque un prêt de 25 millions d’euros pour la construction du musée et la rénovation des palais d’Abomey. La France effectue don de 10 millions pour l’accompagnement technique et la formation.

Pour plus d'informations, lire : un rapport préconise de faciliter la restitution de milliers d’œuvres d'arts africaines

Fin 2020, une loi spéciale est votée afin de mettre fin, dans ce cas précis, au principe d’inaliénabilité, évoqué par le gouvernement français en 2016. Est également concerné par cette loi, le sabre, avec son fourreau, dit "d’El Hadj Omar Tall", donné par le Général Louis Archinard, à la suite de campagnes militaires en Afrique, au musée de l’armée qui doit être transféré à la République du Sénégal.

Lire aussi : les députés français se prononcent pour restituer des biens culturels au Bénin et au Sénégal

Le 27 octobre dernier, Emmanuel Macron, préside la cérémonie officialisant la restitution au Bénin de ces trésors. Avant d'être restituées, les 26 œuvres ont été montrées ensemble une dernière fois au musée du Quai Branly.

Chargement du lecteur...

Dernière étape et restitution

Ce mardi 9 novembre, Patrice Talon sera donc accueilli par son homologue français, à l’Elysée, pour la dernière étape du processus de restitution, à savoir la signature de l'acte de transfert de propriété des œuvres, à la République du Bénin.

Le document sera signé par les ministres de la Culture des deux pays, Roselyne Bachelot et le Jean-Michel Abimbola, avant une déclaration conjointe des deux présidents.

Les œuvres partiront ensuite à bord d'un avion avec Patrice Talon. Des célébrations sont prévue pour leur arrivée, ce mercredi, à Cotonou. Après une cérémonie, prévue au Palais de la Marina de Cotonou, à 17h, elles seront gardés à la Présidence de la République pour environs deux mois avant l’ouverture d’une visite au public. Elles seront ensuite, définitivement exposées, au Musée de l’épopée des amazones et des rois du Danhomè à Abomey, au sud du pays.
 

1973 : un discours fondateur

Dès l’accession de certains États africains à l’indépendance, la question de la réclamation des œuvres accaparées par les puissances coloniales fait son apparition.

En 1973, le maréchal Mobutu Sese Seko, qui règne sur ce qui s’appelait le Zaïre (aujourd’hui, République démocratique du Congo), prononce un discours, à La Tribune des Nations-Unies. Il y demande la restitution des œuvres d’art pillées au temps du Congo belge de Léopold II.

Le 18 décembre de la même année, l’ONU publie la résolution dénommée "Restitution d’œuvres d’art à des pays victimes d’appropriation". Entre 1976 et 1981, 114 objets provenant des réserves du musée belge sont envoyés à l’Institut des musées zaïrois. Mais ils sont considérés comme "donnés" et pas "restitués", ce qui posera un problème légal. Après le renversement du régime de Mobutu, un certain nombre de ces objets refont surface sur le marché de l’art. Pour le musée belge, ces objets lui appartiennent, le transfert de titre de propriété n'ayant pas été effectué. 

Depuis ce discours, la question a été évoquée, mais ne s’est jamais imposée comme une condition à la bonne entente entre les anciennes puissances coloniales et les pays africains.