Afrique

Retour de Laurent Gbagbo : "Nous ne comprenons pas que son retour soit traité comme un événement en Côte d’Ivoire !"

L'ancien président de Côte d'Ivoire, Laurent Gbagbo, salue des soutiens ayant assisté à son audience à la Cour Internationale du Justice de La Haye, aux Pays-Bas, jeudi 6 février 2020. 
L'ancien président de Côte d'Ivoire, Laurent Gbagbo, salue des soutiens ayant assisté à son audience à la Cour Internationale du Justice de La Haye, aux Pays-Bas, jeudi 6 février 2020. 
AP Photo/Jerry Lampen

Entretien - Dix ans après son départ de Côte d'Ivoire, Laurent Gbagbo est de retour à Abidjan ce jeudi 17 juin 2021. L'ancien président ivoirien avait été définitivement acquitté par la Cour pénale internationale fin mars. Dans son pays, ce retour prend une dimension politique que déplore l'Observatoire ivoirien des droits de l'Homme (OIDH), pour qui il ne s'agit pas d'un événement mais d'un épisode normal et logique.

TV5MONDE : La Côte d'Ivoire vit aujourd'hui un moment important. Quelle en est votre lecture ?

L'Observatoire ivoirien des droits de l'Homme : La réponse se situe sur deux points de vue. Nous avons observé le procès de Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé à La Haye pendant cinq ans. Ce retour s’inscrit dans le fait que l’un et l’autre ont été acquittés de toutes les charges par la Cour pénale internationale. Et lorsque l’on lit l’arrêt rendu en appel, il ressort clairement que le greffe de la CPI, en collaboration avec les autorités ivoiriennes doit tout mettre en oeuvre pour le retour de Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire. Ce n’est pas un service qui lui est rendu. Il n’y a plus de charge, il rentre chez lui, il s’agit donc de la chose la plus normale qui soit.

J’ajoute qu’il fallait bien qu’il rentre un jour en Côte d’Ivoire, même s’il avait été condamné et qu’il avait purgé sa peine. Nous ne comprenons pas que son retour soit traité comme un événement en Côte d’Ivoire car il était prédestiné à rentrer ! Il ne faudrait pas que les Ivoiriens fassent des amalgames. Il n’est pas un étranger, il est Ivoirien. L’idéal aurait même été qu’il soit jugé en Côte d’Ivoire et, le cas échéant, condamné en Côte d’Ivoire. Ce qui est certain c’est que nous n’accréditons pas la thèse de certains selon laquelle il aurait fallu qu’il reste pour toujours à l’extérieur de la Côte d’Ivoire.

Ce n’est pas un service qui lui est rendu. Il n’y a plus de charge, il rentre chez lui, il s’agit donc de la chose la plus normale qui soit.

L'Observatoire ivoirien des droits de l'Homme

On ne peut toutefois pas dénier une utilisation politique qui est faite de ce retour...

C’est de bonne guerre ! Je comprends que, du côté des partisans de Laurent Gbagbo, ce retour soit traité comme une fête. Néanmoins, du côté des autorités, il doit être abordé comme le fait le plus naturel. Un Ivoirien rentre chez lui ! Il est ancien Chef d’Etat et tous les attributs liés à cette fonction passée doivent lui être garantis ! C’est tout !

Précision

L'Observatoire ivoirien des droits de l'Homme ne souhaitant pas "exposer ses membres", notre interlocuteur qui y occupe un poste de responsabilité ne s'exprime pas en son nom, mais en tant que "porte-parole".

A l'occasion de ce retour, on a pu à nouveau entendre les protestations de certains collectifs de victimes de la crise post-électorale de 2010-2011...

Une fois encore, pas d’amalgame ! La question du retour de Laurent Gbagbo est à dissocier de toutes les poursuites et condamnations qui le visent en Côte d’Ivoire. Dans un premier temps, et consécutivement à la décision de la CPI, que l’on laisse M. Gbagbo rentrer chez lui. Ensuite, la justice pourra, si elle le souhaite, dérouler tout son rouleau compresseur c’est à dire mandats d’arrêt, poursuites, qui pourront faire l’objet soit d’exécution, soit de discussions, d’amnistie ou de grâce mais c’est une question juridique qui ne se pose pas maintenant. Les associations de victimes, nous les connaissons bien et nous les respectons, mais elles devraient comprendre que l’obligation de réparation incombe dans un premier temps à l’Etat. Si ces associations ne sont pas satisfaites de la façon dont le processus de justice ou d’indemnisation ont été conduits en Côte d’Ivoire, leur cible ne doit pas être Laurent Gbagbo mais le gouvernement. Elles doivent s’en prendre aux autorités ivoiriennes pour demander plus de poursuites, plus d’enquêtes ou davantage de réparations pour les victimes mais Laurent Gbagbo ne peut rien faire en l’état !

C’est un retour sensible, il ne faut pas se voiler la face !

L'Observatoire ivoirien des droits de l'Homme

Dans quel climat politique Laurent Gbagbo rentre-t-il ?

C’est un retour sensible, il ne faut pas se voiler la face ! La Côte d’Ivoire n’a pas beaucoup avancé ces dernières années en matière de réconciliation et nous pensons qu’au lieu de s’arcbouter sur la question de son accueil triomphal ou pas, il faut plutôt penser à ce que sera sa contribution lorsqu’il sera là.
En tant qu’observateurs de la vie politique, on espère que celle-ci sera beaucoup plus animée ! Nous attendons des débats plus contradictoires dans le strict respect des libertés publiques. Quoiqu’on dise, messieurs Gbagbo et Blé Goudé sont demeurés populaires auprès d’une certaine opinion en Côte d’Ivoire et je pense que leur retour contribue à la réconciliation et permettra à ceux qui n’ont pas pu s’exprimer jusque là de le faire. C’est tout cela la démocratie.

Le retour de Laurent Gbagbo à lui seul n’épuise pas la question de la réconciliation qui reste entière avec énormément de facteurs en ligne de compte, comme la libération des détenus, l’ouverture de l’espace démocratique, une plus grande participation du public et des citoyens à l’œuvre de gouvernance, l’assainissement des finances publiques, etc.. et tout cela entre en ligne de compte pour la réconciliation.