Retrait français au Mali : quel impact sur les pays voisins ?

Le retrait français de Barkhane au Mali, annoncé le 17 février, devrait bien transformer la situation politique et militaire dans le pays. Les États voisins, du Burkina Faso à l’Algérie, seront aussi touchés par les conséquences de cette nouvelle donne.
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Barkhane au Mali
Les soldats français de l'opération Barkhane étaient déployés au Mali depuis 2013. La France préparait leur retrait depuis l'été dernier. AP/Jerome Delay. 
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Emmanuel Macron a annoncé le 17 février le retrait militaire de la France au Mali. Une décision attendue par les autorités maliennes, qui ont depuis demandé au pays de retirer ses troupes « sans délai ». Au-delà des frontières maliennes, cette décision implique aussi les États du Sahel. Si le Niger est le premier concerné par le redéploiement de l’opération Barkhane, les autres pays de la région s’apprêtent à voir la donne changer. 
 
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Collaboration française avec le Burkina

Le Burkina pourrait être l’un des États où les forces françaises vont se replier. Il accueille déjà les forces spéciales. Selon le porte-parole de l'état-major, le colonel Pascal Ianni, cité par l’AFP, après le retrait au Mali, la France comptera « de 2.500 à 3.000 hommes » au Sahel, entre le Tchad, le Niger, le Burkina Faso, et s'appuiera sur ses forces prépositionnées (Sénégal, Côte d'Ivoire, Gabon). 

La grave crise diplomatique entre Paris et Bamako fait que le Mali est désormais obligé de se rabattre complètement sur Alger.Djallil Lounnas, chercheur spécialiste de la mouvance djihadiste. 

Pour Mahamadou Sawadogo, cela pourrait dégrader les relations entre le Burkina et son voisin malien. « La collaboration avec la France est bonne, meilleure qu’avec le régime passé. Donc il y a de fortes chances qu’elle se redéploie en partie au Burkina. Mais ce n’est pas évident que les autorités maliennes voient ça d’un bon œil », observe le chercheur, spécialiste des questions sécuritaires au Burkina Faso. Il s’interroge aussi sur la poursuite future des opérations : « Est-ce que le Mali acceptera que les Burkinabè poursuivent les terroristes au-delà de leurs frontières avec l’aide de Barkhane, alors qu’il vient de chasser Barkhane ? Cela va être assez délicat ».

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 Le chercheur conditionne la réussite de cette coopération au discours tenu par les autorités, qui se devra d’être « ouvert et équilibré ». « La France n’a pas de choix que de changer son approche. Elle est obligée de faire profil bas, de s’adapter à la stratégie mise en place par les États africains. Et si les autorités arrivent à expliquer clairement le rôle de Barkhane, les populations pourraient être enclines à l’accepter, d’autant plus si les résultats sont probants ».  
 

Rapprochement entre Alger et Bamako

Entre Bamako et Alger, contrairement à Ouagadougou, le retrait français pourrait resserrer les relations, selon Djallil Lounnas, chercheur algérien spécialiste de la mouvance djihadiste. 
 
Le retrait de Barkhane va laisser un boulevard pour les groupes armés.Mahamadou Sawadogo, chercheur spécialiste des questions sécuritaires au Burkina Faso
« Il existe une opportunité pour l’Algérie de jouer un rôle principal dans le règlement du conflit. De montrer l’efficacité de sa stratégie, notamment à travers le dialogue avec le Jnim [Jnim ou GSIM, Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans, une organisation djihadiste affiliée à Al-Qaïda au Maghreb islamique] ».

L’accord d’Alger, signé en 2015, devait ouvrir la voie à la fin de la guerre au Mali mais n’a jamais abouti. L’Algérie privilégie ainsi la voie politique : « médiation, régionalisation, réconciliation, programme de développement économique, amnistie,… ». Avec pour objectif de « désindexer la question touareg des groupes terroristes », notamment en impliquant les groupes locaux pour mener la lutte contre les djihadistes. 
 
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Une piste alternative, que la France a toujours refusée, mais qui pourrait s’affirmer davantage avec le retrait de Barkhane. « L’Algérie et le Mali ont toujours été très proches. Et la très grave crise diplomatique entre Paris et Bamako fait que le Mali est désormais obligé de se rabattre complètement sur Alger. C’est la première fois que le gouvernement malien se place de manière aussi explicite dans l’accord d’Alger ». L’Algérie refusait en effet l’emphase mise par Paris sur le « tout sécuritaire », et s’opposait depuis le début à l’intervention française. 
 
Cet alignement représenterait-il un risque pour les relations entre Paris et Alger ? Djallil Lounnas ne s’en préoccupe pas pour l’instant. « Je pense que Paris se dit : puisque les Algériens ont une approche différente, ils n’ont qu’à essayer de la mettre en place. Le retrait français marque l’échec de la stratégie française, donc le pays laisse la place à l’Algérie.  De plus, Paris et Alger ne sont pas d’accord sur les méthodes, mais leurs buts sont les mêmes : démanteler le Jnim ».
 
Le chercheur considère la réautorisation de survol des avions militaires, accordée par Alger à Paris jeudi 17 février comme un « geste de bonne volonté » dans ce cadre, à mettre sur le compte du rapprochement entre les deux pays. Une manière pour les autorités algériennes de signifier : « On va vous aider pendant que vous vous redéployez, puisque les choses sont en train de revenir à la normale ».
 

« Très grand vide sécuritaire » 

Cela dit, côté sécuritaire, le retrait français pourrait aggraver le danger pour tous les pays frontaliers. « Le retrait de Barkhane va laisser un boulevard pour les groupes armés, augure Mahamadou Sawadogo. Il faut s’attendre à plus de violences, puisque ça va augmenter la perméabilité des frontières. Et ça fait partie de la stratégie de ces groupes terroristes de se jouer des frontières ». 

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Djallil Lounnas s’inquiète aussi des conséquences du redéploiement français sur l’exposition de la zone frontalière avec l’Algérie, évoquant un « très grand vide sécuritaire ». Toutefois, il n’imagine pas pour l’instant que l’armée algérienne prévoie d’intervenir dans la région, malgré un changement de constitution en 2020 qui l’y autorise. 
 

Une collaboration renforcée entre les pays de la région ? 

Les pays frontaliers devront probablement renforcer leur collaboration pour se protéger de l’éventuelle accentuation de l’action djihadiste. « La coopération au Sahel marche, mais très lentement. Il risque d’y avoir une aggravation si le Mali et le Burkina s’éloignent, qui va faire l’affaire des groupes armés terroristes. Tant qu’il n’y aura pas une collaboration efficace, on ne pourra pas atteindre les objectifs », diagnostique Mahamadou Sawadogo. 

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De son côté, Djallil Lounnas anticipe une situation « très dangereuse », notamment dans la zone brûlante des "trois frontières" (Mali, Burkina Faso, Niger) : « Les pays de la région sont extrêmement fragiles. Le Niger a le plus grand mal à tenir la situation. Le Burkina est quasiment à genoux, tout le nord échappe aux troupes. Que peut faire la Mauritanie, si le nord et le centre du Mali tombent ? Quelle différence va faire Barkhane une fois redéployée ? Ce n’est pas impossible qu’elle plie bagages une fois pour toute de la région ». Pour lui, si le nord et le centre du Mali tombent aux mains du Jnim, l’Algérie devra de toute façon revoir sa stratégie, marquant « la fin de la stratégie du dialogue ».

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Selon le chercheur, les pays ne vont pas envoyer de troupes au Mali dans l’immédiat, mais devront accroître leurs actions à leurs propres frontières. En somme, « contenir la poussée djihadiste au centre et au nord du Mali, protéger ce qui n’a pas encore été touché et qui risque d’exploser, éviter autant que faire se peut la propagation ».