Afrique

Sahel : "l'armée américaine joue un rôle crucial dans le soutien logistique à Barkhane"

Le 4 octobre 2017, quatre soldats américains étaient tués dans une embuscade par des djihadistes au Niger. Image du rapatriement de leurs corps.
Le 4 octobre 2017, quatre soldats américains étaient tués dans une embuscade par des djihadistes au Niger. Image du rapatriement de leurs corps.
AP/ Lane Hiser

Le Pentagone veut réduire la présence militaire américaine en Afrique. Cette annonce suscite l'inquiétude des dirigeants du G5 Sahel qui comptent, avec la France, sur ce soutien dans leur lutte contre les djihadistes. La ministre française de la Défense Florence Parly, se rend à Washington ce lundi 27 janvier pour convaincre les Américains de rester. Pourquoi leur présence est-elle nécessaire ? Entretien avec Jeffey Hawkins, ancien ambassadeur des  États-Unis  en Centrafrique, sur ce retrait américain.

Les troupes américaines vont-elles rester au Sahel ? Dans leur communiqué final, du sommet de Pau, le 13 janvier dernier, les cinq présidents africains du G5 Sahel ont remercié Washington pour son "appui crucial" et ont souhaité "sa continuité".
  Le chef d'état-major américain a pourtant été direct : "les ressources que le Pentagone consacre à l'Afrique ou au Moyen-Orient pourraient être réduites et ensuite redirigées, soit pour améliorer la préparation de nos forces aux Etats-Unis soit vers le Pacifique", a en effet déclaré le général Mark Milley, à son arrivée dans la nuit de dimanche à lundi à Bruxelles pour une réunion du Comité militaire de l'Otan, prévue cette semaine.

Cette annonce, qui reste  à confirmer, n'est pas surpenante selon Jeffrey Hawkins, ancien diplomate et ancien ambassadeur des États-Unis.

TV5MONDE : Quel est le rôle militaire des forces américaines au Sahel ? Pourquoi les autorités africaines et françaises s'inquiètent-elles d'un éventuel retrait ?
 
Jeffrey Hawkins: Les forces américaines du Sahel interviennent peu directement dans les affrontements au Sahel contre les djihadistes. Les drones américains frappent essentiellement en Libye contre les forces djihadistes. Par contre, l'armée américaine joue un rôle crucial dans le soutien logistique à Barkhane. Sans l'apport des gros porteurs américains capables transporter les blindés français d'un point à un autre, il est très compliqué pour les forces terrestres de se projeter dans une région grande comme l'Europe de l'Ouest. Les avions de chasse bombardier français qui frappent des cibles djihadistes sont ravitaillés en vols par des avions américains.

Les Européens n'ont pas pris le relais des Américains et certaines forces européennes n'ont pas ce type de matériel. Enfin, les renseignements, notamment par les drones sont en grandes parties fournies par les Américains. Un retrait américain du Sahel ne signifie pas les forces françaises ne pourront pas se déployer mais ce sera plus compliqué.

Pourquoi les États-Unis veulent-ils réduire le nombre de leurs militaires déployés en Afrique ?


Le retrait a déjà commencé depuis quelques semaines. Des forces spéciales américaines auraient déjà été redéployées. Cette première annonce du chef d'état-major des armées, le général Milley, n'est pas réellement une surprise.

Le conseiller à la Sécurité nationale de l'époque, John Bolton, avait présenté en 2018 dans un discours ce que doit être la stratégie américaine en Afrique. Et le message était clair. Il faut cesser de gaspiller les ressources militaires américaines. L'efficacité de chaque dollar payé par le contribuable américain doit être évalué. Les États-Unis, notamment en Afrique, ne peuvent pas être présents militairement sur tous les théâtres d'opération. La présence américaine doit être concentrée sur les lieux où ses intérêts directs notamment économiques sont en jeu, comme au Ghana et au Kenya.

Donald Trump, personnellement, ne considère pas l'Afrique comme un enjeu stratégique majeur.

Jeffrey Hawkins

Le maintien d'une présence américaine sérieuse au Sahel est beaucoup moins certain. Le général Milley et l'administration Trump ne considèrent pas que les djihadistes du Sahel constituent un danger direct pour la sécurité des États-Unis. L'Iran obnubile beaucoup plus le Pentagone que le Mali. Et Donald Trump, personnellement, ne considère pas l'Afrique comme un enjeu stratégique majeur. Il en a une profonde méconnaissance. C'est un continent qui ne représente pas un enjeu électoral pour lui.

Montrer les muscles face à la Chine dans le Pacifique, parler de guerre commerciale contre le géant chinois est plus porteur électoralement chez les ouvriers américains. Le citoyen moyen américain ne sait pas où se trouve le Sahel.

L'armée américaine déploie en Afrique entre 6000 et 7000 soldats par rotations. Ils mènent des opérations conjointes avec les armées nationales contre les djihadistes, notamment en Somalie. La principale base américaine se trouve à Djibouti avec 4000 hommes. De là partent les soldats qui vont vers le Sahel. Dans le Sahel, la principale base est celle des drones armés, la 201 d'Agadez.<br />
 
L'armée américaine déploie en Afrique entre 6000 et 7000 soldats par rotations. Ils mènent des opérations conjointes avec les armées nationales contre les djihadistes, notamment en Somalie. La principale base américaine se trouve à Djibouti avec 4000 hommes. De là partent les soldats qui vont vers le Sahel. Dans le Sahel, la principale base est celle des drones armés, la 201 d'Agadez.
 
©TV5MONDE

Les États-Unis ont entre 6000 et 7000 hommes sur le continent, cela ne reste-t-il pas peu à l'échelle de la puissance militaire américaine ?

Cela coûte surtout très cher. J'étais ambassadeur en Centrafrique et nous avions une petite base avancée qui abritait un nombre négligeable de soldats des forces spéciales chargés de lutter contre l'armée de résistance du Seigneur, la LRA (mouvement de rébellion contre le gouvernement ougandais qui a également sévi dans les années 2000 en Centrafrique, ndlr). Cela coûtait des millions et des millions de dollars en transport, ravitaillement et en hélicoptères lourds. Les distances sont telles sur le continent que la projection des forces coûte énormément d'argent.

D'autres puissances concurrentes des États-Unis comme la Russie et la Chine pourtant sont de plus en plus présentes sur le continent africain...

La présence des Russes en Centrafrique par exemple ne fait pas plaisir à l'administration américaine. Mais je crois que cette présence a surtout choqué les Français et non pas les Américains car cette zone constituait avant et surtout le pré-carré français. Ce n'est pas une histoire américaine.