Sahel : "La présence étrangère a causé la dispersion géographique des groupes djihadistes"

La relation entre le Mali et la France est au plus bas. Paris s'interroge sur le maintien de son engagement militaire dans le pays. L'insécurité au Sahel reste toutefois présente. Les groupes djihadistes menacent désormais les pays du Golfe de Guinée. Qui sont les principaux groupes djihadistes en présence au Sahel ? Comment leur activité a-t-elle évolué ces dernières années ? Réponses avec William Assanvo, chercheur spécialisé dans les questions sécuritaires à l’Institut d’études de sécurité (ISS Africa). Entretien.
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Des soldats de Barkhane se préparent à partir de la base de Gao, Mali, le 9 juin 2021.

Des soldats de Barkhane se préparent à partir de la base de Gao, Mali, le 9 juin 2021.

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TV5MONDE : Quels sont les principaux groupes djihadistes en présence au Sahel ?

William Assanvo, chercheur à l’Institut d’études de sécurité (ISS Africa) : Il y a deux principales "mouvances" : la première est liée à Al-Qaïda et représenté par le groupe de soutien islamo-musulman, le GNIM, principalement actif au Mali, au Burkina Faso et au Niger. On lui prête des velléités d'implantation dans les zones frontalières des pays côtiers. Cette alliance est composée de plusieurs groupes : Ansar Dine (groupe islamique touareg), Katiba Macina et les Katiba sahélienne d'AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique). C'est cette alliance qui est principalement active dans la région. 

Au fil des années, les attaques des djihadistes sont devenues de plus en plus audacieuses pour se tourner vers des forces militaires internationales et nationales. 

William Assanvo, chercheur à l’Institut d’études de sécurité (ISS Africa) 

Il y a aussi un groupe affilié à l'État islamique au Grand Sahara qui est actif dans la zone dites des trois frontières (Burkina Faso, Mali et Niger). Ce sont donc principalement ces groupes-là qui sont perçus derrière l'insécurité qu'on observe au Sahel et qui déborde d'abord progressivement sur les pays côtiers (Golfe de Guinée). 

TV5MONDE : Comment l'activité de ces groupes a-t-elle évolué ces dernières années ? 

Leurs attaques sont devenues de plus en plus audacieuses pour se tourner vers des forces militaires internationales et nationales. On a aussi observé au fil des années une expansion géographique de ces attaques. Initialement, elles étaient confinées au nord du Mali et progressivement elles sont descendues vers le centre du pays et ont débordé sur les pays voisins : le Niger et le Burkina. Ces attaques se sont ensuite développés à l'intérieur des pays voisins.

Pour le Burkina Faso, elles se sont situées initialement dans la zone frontalière avec le Mali dans la province du Soum, puis se sont étendues à la région voisine, du Nord, du centre Nord et de l'Est. Depuis deux ans, on observe aussi des attaques dans les régions des Cascades et du Sud-Ouest, qui sont frontalières avec la Côte d'Ivoire, le Mali et le Ghana.

Cette expansion a pu se faire car il y a eu une émergence de groupuscules affiliés à chacune des mouvances. Il est difficile de déterminer le contingent précis des effectifs mais on peut estimer qu'ils se comptent en centaines de combattants. Certaines cellules comme les Katiba ne sont constituées cependant que de dizaines d'individus.

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TV5MONDE : En quoi la présence de forces étrangères occidentales a-t-elle impacté l'activité de ces groupes djihadistes  ? 

La dispersion géographique des ces groupes est paradoxalement causée par cette présence étrangère. Les groupes s'étendent pour échapper à cette pression militaire des forces internationales et nationales. Cela montre donc les limites de cette pression. Les groupes se déplacent là où il y a des opérations.

Il faut cependant faire attention à ne pas être pris en otage par les différends géopolitiques entre les pays sahéliens et occidentaux. Au delà de la crise qui a lieu entre le Mali et la France, il y a la nécessité de remettre en avant la responsabilité des pays concernés pour trouver des solutions durables à l'insécurité de la région. Il est important que le débat s'oriente dans ce sens. Le débat tend à être détourné des facteurs qui sont à l'origine de l'insécurité, et qui relèvent de la responsabilité des États comme les questions de démocratie et de développement.

Au cours des trois dernières années, dans la région de l'est du Burkina Faso, on observe des fronts s'installer près des frontières, dans des régions qui servent de zones de repli ou d'approvisionnement. William Assanvo, chercheur à l’Institut d’études de sécurité (ISS Africa)

Tous les efforts qui sont en train d'être faits pour lutter militairement contre cette insécurité pâtissent souvent de problèmes de corruption et de mauvaise gouvernance. Ces problèmes-là relèvent de dynamiques nationales.

TV5MONDE : La présence française pourrait se replier à Niamey au Niger. Est-ce une bonne idée ?  

Ce repli serait en effet motivé par le fait que le Niger serait moins sujet à une instabilité politique. Se déplacer au Niger permettra aussi aux troupes françaises de suivre l'évolution de ce qui se passe dans la zone des trois frontières. De ce point de vue, le Niger présente l'avantage d'être aussi proche de certaines zones que le Mali de ce point de vue. 

TV5MONDE : Vous dites que la présence djihadiste déborde désormais sur les pays côtiers (Togo, Bénin, Côte d'Ivoire). La menace est-elle réelle pour ces pays ? 

Oui ! Elle s'est déjà manifestée en Côte d'Ivoire avec plusieurs attaques depuis 2020. Fin d'année dernière, il y a eu une série d'attaques dans le nord du Bénin et du Togo. Je peux vous dire que dans ces pays, la menace est prise au sérieux. Au-delà des attaques, il y a aussi des rumeurs de présence de ces groupes-là qui font des incursions régulières d'un côté et de l'autre de la frontière. Cela ne fait pas la une des médias parce que ce ne sont pas des attaques mais cette présence est réelle.

Au cours des trois dernières années, dans la région de l'est du Burkina Faso, on observe des fronts s'installer car ces zones frontalières servent de zones de repli ou d'approvisionnement. Ce sont des zones qui sont poreuses et servent de voies de passage pour des flux de marchandises illicites, de trafic, de nourriture, de biens de consommation ... etc. Ce sont des zones peu contrôlées donc on s'y déplace facilement.

Voir aussi : Mali : Barkhane, Takuba ... le début de la fin ?

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Par ailleurs, lorsqu'on a observé la vitesse avec laquelle cette expansion s'est faite, on a pu remarquer que les forces armées burkinabés étaient quelque peu dépourvues. Les forces de défense burkinabés, à elles seules, ne s'estimaient plus en mesure de pouvoir de couvrir tout le territoire et assurer une présence effective sur les fronts qui s'ouvraient. 

TV5MONDE : La question sécuritaire dans la région se résume-t-elle à la seule question djihadiste ? 

Ce n'est clairement pas la seule problématique sécuritaire que l'on rencontre notamment dans le Sahel. On rencontre aussi des problèmes de conflits locaux, communautaires, qui sont cepndant souvent exacerbées par celles de l'insécurité liées au djihadisme. On trouve du banditisme, de la criminalité, du vol de bétail, de motos, du trafic (armes et drogues), de contrebande, qui peuvent avoir ou pas un lien avec le djihadisme d'ailleurs. Il y a bien entendu tous ces problèmes qui continuent à exister dans le Sahel, dans des proportions variables en fonction des zones. Il y a aussi des problématiques climatiques qui ont un impact sur les populations.