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Sahel : "Le Mali se pose en héros de la défense de la souveraineté des Etats africains"

Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov reçoit son homologue malien Abdoulaye Diop à Moscou, 20 mai 2022. 
Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov reçoit son homologue malien Abdoulaye Diop à Moscou, 20 mai 2022. 
(Youri Kadobnov/Pool Photo via AP)

Jusqu'où ira la détérioration des relations entre Paris et Bamako ? Saisissant le Conseil de sécurité de l'ONU, les autorités maliennes accusent la France de violations de son espace aérien mais aussi de collaborer avec les djihadistes. En conséquence, Bamako "se réserve le droit de faire usage de la légitime défense". Des accusations démenties par la France. Quelles conséquences d'une telle rupture sur le plan national, régional et international ? Entretien avec Niagalé Bagayoko, présidente de African Security Sector Network Institute.

Dans une lettre adressée par le chef de la diplomatie malienne, Abdoulaye Diop, à la présidence en exercice chinoise du Conseil de sécurité de l'ONU, le Mali "invite" le Conseil à oeuvrer pour que la France "cesse immédiatement ses actes d'agression" et réclame une réunion d'urgence.

Le Mali "se réserve le droit de faire usage de la légitime défense" si les agissements français persistent, conformément à la Charte des Nations unies, affirme le ministre.

Entretien avec Niagalé Bagayoko, docteure en sciences politiques et présidente de African Security Sector Network Institute.

TV5MONDE : Bamako accuse la France de collaborer avec des terroristes en collectant des infos et en livrant des armes : quel est votre analyse sur cette accusation qui a été démentie par l’ambassade de France au Mali sur son compte Twitter ?

Niagalé Bagayoko, docteure en sciences politiques et présidente de African Security Sector Network Institute : Ces accusations ne sont pas très précises sur tous les points abordés dans la lettre du Ministre des Affaires étrangères. Il faut distinguer deux types d’éléments, d’une part les mises en cause des activités aériennes menées par la France répertoriées de façon précise et qui selon Bamako correspondent à des violations des règles établies par les autorités en matière d’autorisation de survol du territoire malien. Cette liste reprend certains éléments déjà rendus publics par Bamako notamment au moment de la déclaration d’une zone d’exclusion aérienne dans le centre du pays. Par exemple, il est question du survol par un
avion français qui avait coupé son transpondeur. Il y a aussi les éléments sur la mobilisation par l’armée française d’un drone pour surveiller la base de Gossi. Cela a donné lieu à une passe d’armes à propos du charnier découvert après le départ de l’armée française et qui a été considéré comme créé par les partenaires russes des Maliens pour mettre en cause l’armée française. Ces éléments là ne sont pas nouveau.

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Ce qui est nouveau, c’est cette accusation selon laquelle la France aurait utilisé ses moyens afin de transmettre des renseignements mais aussi des armes à des groupes djihadistes et particulièrement à l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS). Cela fait suite au communiqué publié par les Fama (Forces armées maliennes) au lendemain de l’attaque de Tessit du 7 août par ce groupe EIGS qui a causé la mort de 42 militaires maliens. Le communiqué mentionne que les terroristes avaient bénéficié du soutien d’une force extérieure. Mais dans la lettre du MAE il n’y a aucun élément qui vient étayer cette accusation contrairement aux autres éléments cités qui en effet correspondent de manière avérée à la façon dont la France a pu considérer de manière un peu trop légère aux yeux des autorités maliennes le respect de la souveraineté du pays tout au long de son intervention militaire. On avait vu des protestations de Bamako qui avaient empêché la venue du président Macron lui-même.

TV5MONDE : Les accusations de violations de l’espace aérien sont-elles fondées ? Par exemple, les drones français avaient-ils le droit de survoler Gossi ? Qu’est que cela présage à l’avenir entre Bamako et Paris sur le plan aérien ?

Niagalé Bagayoko : Il faut rappeler que ces incursions aériennes françaises s’inscrivent selon l’interprétation de la France dans des cadres juridiques précis qui sont les 3 fameux documents sur lesquels s’appuyait le déploiement français au Mali : d’une part le SOFA - Statute of forces agreement (Accord sur le statut des forces) - de 2013 sur lequel est fondé la légitimité de l’opération Serval, ensuite étendu à l’opération Barkhane. L’accord militaire conclu en 2014 qui encadrait la présence en matière d’assistance militaire et technique, troisièmement le SOFA de 2020 relatif à la mise en place des éléments de la force européenne Takuba. Or les Maliens ont dénoncé ces textes au mois d’avril 2022, mais Paris considérait qu’il y avait des délais de mise en œuvre de dénonciation de cet accord et qu’il pouvait poursuivre ses activités sur le territoire alors que les Maliens considéraient que cela avait un effet immédiat.

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Concernant le survol relatif à cette violation de la zone d’exclusion temporaire décidée en début d’année sur le centre du Mali, là il y a eu très certainement une violation caractérisée. Concernant le survol de Gossi, selon les Français, la zone d’exclusion n’était pas en vigueur au moment où ils ont installé leur drone et les Maliens l’ont étendu juste après, ce que contestent les autorités maliennes.

Si la France exerce un droit de poursuite sur le territoire malien, elle pourrait se heurter à des ripostes du côté de l’armée malienne qui lui refuse toute incursion

Niagalé Bagayoko, présidente de l'Africain Security Network Institute

TV5MONDE : Le Mali se réserve le droit de faire usage de la légitime défense face aux actions de la France, s’agit-il d’une grave escalade dans les relations entre Bamako et Paris ?

Niagalé Bagayoko : Il y a depuis août 2021 une détérioration continue des relations militaires et diplomatiques entre la France et le Mali, et cela va crescendo. Après la découverte du charnier de Gossi qui a été un moment paroxystique dans les tensions précédemment marquées par exemple par l’expulsion de l’ambassadeur de France ou la dénonciation des accords dont on a parlé, il y avait une tendance côté malien à faire valoir ses droits à recourir à la force armée. On s’était demandé si dans le cadre du départ organisé planifié de la force Barkhane et de la force Takuba, il était possible que l’on assiste à des incidents ponctuels entre les forces armées françaises et celle du Mali. Cela ne s’est pas produit.

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Autre élément, les Maliens ont refusé catégoriquement lors du renouvellement du mandat de la Minusma une protection aérienne qui aurait été fournie par l’armée française. Le redéploiement de la force Barkhane en cours vers le Niger notamment et plus largement les pays côtiers va poser des questions. La zone des trois frontières (Mali, Burkina Faso, Niger), notamment l’espace autour de la région de Menaka, va être extrêmement sensible car les groupes armés combattus à la fois par les Etats sahéliens et l’armée française ne se limitent absolument pas à un territoire et traversent les frontières. Si la France exerce un droit de poursuite sur le territoire malien, elle pourrait se heurter à des ripostes du côté de l’armée malienne qui lui refuse toute incursion. Donc les relations très dégradées entre la France et le Mali pèseront forcément sur les conditions du redéploiement au Niger. L’efficacité de la présence française et des forces internationales déployées pourrait être handicapée par les refus des autorités maliennes de voir l’armée française pénétrer sur son territoire.

TV5MONDE : Selon vous, pourquoi le Mali porte cette accusation d’agression contre la souveraineté et l’intégrité territoriale devant le Conseil de sécurité de l'ONU maintenant ?

Niagalé Bagayoko : D’abord parce qu’on est au lendemain du départ des forces françaises [NDLR, départ des derniers soldats français du Mali le 15 août]. C’est aussi une façon de signifier que face à la volonté française répétée et déterminée de rester engagée au Sahel, le Mali, qui a conscience que l’épicentre de la crise se situe sur son territoire, adresse une sorte d’avertissement en disant que la gestion de la crise définie de manière transnationale doit se faire sans son concours.
Le Mali considère que la lutte qu’il mène ne sera conduite qu’à travers les forces maliennes ou des partenaires qu’il aura choisis. C’est une façon de faire valoir dès maintenant la position maliennee quant à la réarticulation de ce dispositif français et européen et international à l’échelle du Sahel.

L’armée française ayant quitté le territoire malien aujourd’hui, je vois mal comment des mouvements anti-français pourraient prendre de l’ampleur.


Niagalé Bagayoko, présidente de l'Africain Security Network Institute

D’autre part, le Mali s’est engagé dans une rhétorique patriote et panafricaine qui fait des émules sur le continent. Aujourd’hui, le Mali se pose en héros de la défense de la souveraineté des Etats africains face à des acteurs perçus comme faisant la promotion d’une logique néocoloniale ou trop interventionniste à ses yeux.

Dernier élément, le Mali se pose en modèle d’inspiration pour d’autres pays africains mais il s’adresse aussi à son opinion publique nationale. L’image de la France s’est considérablement dégradée tout au long de la présence de l’armée française depuis 2013, et ce discours trouve un écho très favorable dans certaines franges de l’opinion publique, particulièrement bamakoise, très mobilisée sur les questions de la fierté nationale malienne.

TV5MONDE : Quel est l'impact de ce discours sur le plan intérieur ? Faut-il s’attendre à des manifestations ou des pressions sur des intérêts français ?

Niagalé Bagayoko : Il y a déjà des manifestations, un appel avait été lancé pour le 14 août pour exiger le départ dans les deux jours de l’armée française. Alors que des erreurs de communication avaient été commises par la France de mon point de vue, il me semble que ce retrait extrêmement discret a été anticipé car on l’attendait pour la fin du mois d’août. Il a pris tout le monde de court, y compris ceux qui entendaient mobiliser les foules pour protester contre la présence française.

L’armée française ayant quitté le territoire malien aujourd’hui, je vois mal comment des mouvements anti-français pourraient prendre de l’ampleur. Même si les journalistes et médias français sont pris à partie, il n’y a pas de sentiment anti-français mais plutôt un rejet viscéral de la politique étrangère et de sécurité française. Les cibles sont les acteurs institutionnels, qu’il s’agisse de l’appareil diplomatique, de l’appareil militaire, de l’appareil médiatique avec l’interdiction de RFI et France 24. Je ne pense pas que les Français à titre individuel soient menacés au Mali aujourd’hui. Quant aux entreprises, leur présence est très limitée. Est-ce que les intérêts des compagnies françaises sont suffisants pour mobiliser les foules, je n’en suis absolument pas convaincue.

A l’inverse, j’ai toujours été très étonnée par la justification de l’intervention française par l’argument selon lequel il fallait défendre les intérêts français au Mali et au Sahel. Ils me semblent très limités par rapport à ce qu’ils sont dans d’autres zones d’Afrique comme dans le Golfe de Guinée par exemple.

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TV5MONDE : Après la fin de présence militaire et diplomatique française, les autres forces étrangères sont-elles les prochaines dans la ligne de mire de Bamako ?

Niagalé Bagayoko : Les forces étrangères africaines ont été réduites considérablement lorsque le Mali a décidé de se retirer du G5 Sahel et de sa force conjointe. Les opérations du G5 sur le territoire malien ont pris fin également. Autres acteurs internationaux, il reste une présence plus symbolique que conséquente des missions de l’UE, EUTM et EUCAP Sahel, tout ce qui concerne la coopération opérationnelle a été suspendu en raison de la mise en cause par les Européens de la présence de la société russe Wagner.

Les forces internationales qui restent sur le territoire malien sont essentiellement déployées dans le cadre de la Minusma. Les relations avec cette mission onusienne vont être certainement au cœur des tensions au cours des mois à venir. Avant le renouvellement du mandat le 30 juin dernier, on avait assisté à la mise en place par les autorités maliennes de nombreuses entraves à la liberté de circulation des forces onusiennes, qu'il s’agisse des forces au sol ou des mouvements aériens soumis à des demandes d’autorisations de plus en plus strictes.

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Mais on avait aussi des protestations et des obstacles érigés pour empêcher de se déployer les missions d’investigation sur les questions de droits de l’homme. Tous les enjeux qui ont entouré la renégociation du mandat ont porté sur ces point là et le Mali a clairement fait valoir qu’il refuserait d’appliquer un certain nombre de dispositions notamment celles relatives aux enquêtes.

le Mali vise au contraire à élargir les partenariats avec des acteurs qui s’inscrivent en faux contre la vision occidentale de l’ordre international.

Niagalé Bagayoko, présidente de l'Africain Security Network Institute

Ensuite, le 15 août, le Mali a réautorisé les rotations de vols et de relève dans le cadre de la Minusma qui avaient été totalement suspendues pendant un mois, ce qui avait donné lieu à cette fameuse affaire des 49 militaires ivoiriens arrêtés en raison de l’absence de statut légal justifiant leur présence. On s’aperçoit que les autorités maliennes sont tout à fait fondées dans cette accusation parce que les Nations unies ont été forcées de reconnaitre que les règles onusiennes prévues pour le déploiement des NSE - National support elements - qui ne sont pas des forces onusiennes propres mais apportent un soutien logistique, une protection aux forces déployées, n’avaient pas été respectées.

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C’est là qu’on s’aperçoit de la force des arguments mis en avant par le Mali, car les acteurs internationaux comme la France ou les Nations unies ne respectent pas systématiquement les cadres légaux ou les règles qu’ils sont censés appliquer. La difficulté est que les autorités maliennes utilisent aussi ces manquements avérés au service d’une vision politique qui tend à rejeter toute présence étrangère occidentale et qui peut faire craindre un isolement croissant du pays face aux partenaires traditionnels.

TV5MONDE : Peut-on parler d’isolement de Bamako sur la scène internationale ?

Niagalé Bagayoko : On ne peut pas parler d’isolement. On est dans une stratégie de changement historique d’alliance. Lorsqu’on s’adresse au Conseil de sécurité, est-ce que les Etats occidentaux sont aujourd’hui puissants au sein de ce Conseil ? On le voit à la faveur de la guerre en Ukraine, les Nations unies redeviennent une sphère d’opposition entre des visions radicalement différentes et antagonistes de l’ordre international. Des Etats comme la Russie et la Chine réactivent la rhétorique anti impérialiste qu’ils avaient déployée tout au long de la guerre froide. Ils sont d’autant plus à l’aise dans cette thématique qu’ils s’inscrivent dans une continuité historique très claire. Le Mali fait sans doute aujourd’hui le choix d’un nouveau camp qui se révèle extrêmement hostile aux pays occidentaux, à la France, aux Etats-Unis et aussi aux valeurs libérales démocratiques promues dans le cadre des organisations internationales, au premier rang desquels les Nations unies.

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Il y a un isolement clair vis-à-vis des partenaires traditionnels mais le Mali vise au contraire à élargir les partenariats avec des acteurs qui s’inscrivent en faux contre la vision occidentale de l’ordre international.

TV5MONDE : Est-ce à dire que dans la région, d’autres pays pourraient suivre ou ont commencé à le faire ?

Niagalé Bagayoko : Il faut distinguer les positions des Etats d’une part, et d’autre part les opinions publiques. On voit bien que le rejet de la présence des acteurs bilatéraux ou multilatéraux censés incarner un ordre libéral démocratique, qu’il s’agisse des pays occidentaux, des Nations unies ou de l’UE voire des organisations africaines sous-régionales ou de l’UA, trouve un écho très favorable dans certaines franges des opinions publiques en Afrique de l’Ouest en général et sans doute au-delà aussi. Est-ce que les autorités de ces pays vont s’inscrire dans le mouvement de ces opinions publiques. Cela dépend ? La multiplication des coups d’Etat sur le continent n’est pas une bonne nouvelle pour le type de modèle qu’ont cherché à promouvoir les partenaires occidentaux depuis trois décennies. Il est difficile aujourd’hui de savoir exactement la position des autorités burkinabé, en revanche le positionnement de la Guinée laisse penser qu’il pourrait s’inscrire dans le droit fil des positions adoptées aujourd’hui par le Mali.

Il me semble crucial aujourd’hui à la fois côté français, européen et onusien d’arriver à repenser et redéfinir une présence au Sahel

Niagalé Bagayoko, présidente de l'Africain Security Network Institute

Il y a le cas de pays qui se sont posés comme médiateur entre les différents partenaires, le cas du Togo est très intéressant. C’est un Etat autoritaire qui est proche néanmoins des partenaires occidentaux tout en ayant des relations privilégiés avec les autorités maliennes et d’autres acteurs de la sous-région. Il est évident que même pour des Etats comme le Niger qui s’affirme de manière claire et résolue comme des partenaires privilégiés des acteurs occidentaux, il y a une volonté d’élargissement des relations bilatérales. Le Niger discute aussi et passe des contrats, y compris de ventes d’armes, avec la Russie et la Turquie qui ne sont absolument pas des Etats proches de la France et des autres Etats occidentaux. Il me semble crucial aujourd’hui à la fois côté français, européen et onusien d’arriver à repenser et redéfinir une présence au Sahel et au-delà sur le continent dans le cadre de ces partenariats qui sont en train de s’élargir et se renouveler. On peut citer Israël également parmi les autres acteurs et dont on ne sait pas dans quel camp il est exactement.
Ce sont ces tendances qui vont s’affirmer au cours des prochaines années : des partenaires très diversifiés choisis par les Etats africains eux-mêmes. Il appartiendra de s’adapter pour tout acteur international désireux de s’engager sur le continent.