Afrique

Sanctions contre la Russie : pourquoi l'Afrique pourrait en profiter ?

Le 24 octobre 2019, le président russe Vladimir Poutine reçoit de nombreux dirigeants africains lors du sommet de Sotchi.
Le 24 octobre 2019, le président russe Vladimir Poutine reçoit de nombreux dirigeants africains lors du sommet de Sotchi.
© Sergei Chirikov/Pool via REUTERS

La Russie vient d'envahir ce jeudi 24 février l'Ukraine. Les menaces de sanctions se multiplient à son encontre. Si aucune intervention militaire pour défendre Kiev n'est à attendre, la Russie devrait être mise sur la touche économiquement par les grandes nations occidentales. Selon Arnaud Kalika, qui dirige un séminaire sur la Russie au Conservatoire des arts et métiers (Cnam, France), le continent africain pourrait profiter économiquement de cette situation. Entretien.

TV5MONDE : La Russie entretient des relations économiques avec l’immense majorité des pays africains. Quelles conséquences les sanctions infligées à Moscou par les grandes nations occidentales peuvent-elles avoir pour le continent africain ? L'Afrique peut-elle être une victime collatérale de ces sanctions ? 

Arnaud Kalika, chercheur : Pour moi, si vous m’autorisez l’expression, elle peut davantage être un bénéficiaire collatéral. Si l’on part du principe que les sanctions vont créer une sorte de bouclier sur tout le monde occidental, cela signifie qu'il n'y aura plus d'échanges possibles, de flux et d'investissements possibles entre la Russie et le monde occidental. Par conséquent, il va bien falloir pour la partie russe, trouver des débouchés économiques. L'industrie russe même si elle est largement étatisée, a besoin d'investir.  

À cet égard, nous allons avoir une Russie qui a vraiment besoin de l'Afrique, et le “client” africain, lui, va peut-être pouvoir encore davantage jouer sur la concurrence dans son propre intérêt. L’Afrique peut, de fait, devenir un havre de compétitivité. 

TV5MONDE : Pendant la guerre froide, l'Afrique a été un théâtre des tensions entre les deux blocs, entre Washington et Moscou. Ce schéma peut se reproduire aujourd’hui ?  

Arnaud Kalika : En effet, c'est une hypothèse, avec évidemment les données qui sont celles du XXᵉ siècle : une vitesse accrue, une vraie guerre de l'information avec des moyens colossaux, une jeunesse africaine qui globalement n'est pas satisfaite et est en quête de sens. Le terreau n'est pas le même.  

Ce que je pense, en revanche, c'est qu'on ne peut plus dire aujourd'hui en Afrique, il va y avoir des "pays frères”, comme l’on disait du temps de la Guerre froide. La Russie va chercher des pays clients et là, elle va certainement déployer beaucoup d'efforts pour essayer de vendre des contrats clés en main ou fournir à la fois de l'énergie des services, du conseil politique et du matériel militaire.  

Une présence russe dans de multiples secteurs 

Un article publié fin 2020 sur le site d’information économique La Tribune détaille les secteurs sur lesquels la Russie s’appuie pour se réimplanter économiquement sur le continent africain, au terme d’une parenthèse ouverte par la chute du bloc soviétique au début des années 90. La défense et la sécurité sont très loin d’être les seules spécialités russes en Afrique. 

Le texte mentionne ainsi trois secteurs économiques sur lesquels s’appuie Moscou par le biais d’une galaxie d’entreprises publiques ou privées. 

► Les hydrocarbures, à travers des entreprises comme Rosneft, Gazprom ou Lukoil présentes aussi bien au Maghreb qu’en Afrique subsaharienne.  

► Les mines et la métallurgie, via Rusal (dans les bauxites), Nordgold, Vi Holding dans le platine, Alrosa dans les diamants angolais ou encore Renova pour le manganèse sud-africain.  

► Le nucléaire, enfin, selon le site, est le troisième secteur où la Russie souhaite se développer en Afrique. En Egypte, Rosatom a signé un accord pour construire une centrale nucléaire à El-Dabaa. Au Rwanda, elle doit construire un centre de recherches sur le nucléaire et un petit réacteur”. L’entreprise est également présente en Ethiopie, au Ghana ou encore en Zambie.  

L’article conclut que “les motifs économiques du déploiement de ces entreprises en Afrique et les considérations géopolitiques sont étroitement liés”. 

Mais la présence économique russe ne se résume pas à ces trois secteurs. Moscou propose également des solutions informatiques comme MyOffice, présent au Cameroun ou en République démocratique du Congo, y compris au sein des administrations.

Les Russes s’illustrent aussi dans le secteur bancaire et ou l’agriculture, un business dans lequel elle a explosé ces dernières années. En 2017, Forbes Afrique racontait ainsi comment le blé russe s’était imposé sur le continent au dépens de partenaires traditionnels. Illustration au Sénégal ou au Cameroun où, en 2016, selon Forbes, la France était passé de 80% à 30% du marché alors que la Russie s’en était emparée de la moitié. 

Enfin, souligne Arnaud Kalika, spécialiste de la Russie, il y a aussi le domaine culturel, "le seul dans lequel la garde n'a jamais été baissée, y compris lors de la chute du Rideau de fer". Cette coopération se manifeste toujours par, notamment, l'Institut des études africaines, rattaché à l'Académie des sciences de Russie, "qui n'a jamais cessé de produire énormément de thésards sur tous les sujets qui concernent l'Afrique subsaharienne et l'Afrique du Nord", précise Arnaud Kalika. 

TV5MONDE : Des sanctions bénéfiques à l’Afrique, est-ce que cela signifie que, mécaniquement, elles seront inutiles pour ceux qui les infligent ?  

Arnaud Kalika : Je n'en suis pas certain. Le marché européen a été l'un des tout premiers marchés avec la Russie. Et dans le sens inverse, c'est également important. La France, l'Allemagne ou l'Italie ont beaucoup d'intérêts économiques en Russie. Je pense donc que les sanctions, si elles aboutissent à un véritable bouclier, seront très handicapantes des deux côtés.  

Côté russe, évidemment, il y aura toujours ce discours selon lequel la population réelle est très résiliente, très résistante. Elle a résisté à la Deuxième Guerre mondiale et même si elle n’a rien à manger, elle continuera de cultiver son lopin de terre et se débrouillera avec des pommes de terre. C’est une rhétorique bien connue. Mais la réalité, c'est que la population russe, depuis quelques décennies a pris l'habitude de voyager, de passer ses vacances dans des pays européens, occidentaux, aux États-Unis, etc..

Et Poutine, pour essayer de maintenir un semblant de niveau de vie général, pour tenter de maintenir la classe moyenne au niveau européen, va être obligé de piocher dans ses fonds de réserve -qui sont extrêmement bien garnis- et cela va créer un doute au sein de la population. En résumé, il n'est pas du tout certain qu'en termes de légitimité intérieure, ce qui est en train de se jouer, contrairement à ce qui s'était passé sur la Crimée il y a huit ans, joue en faveur du chef du chef de l'État russe. 

© TV5MONDE

TV5MONDE : Cet épisode de la Crimée que vous rappelez avait déjà valu de lourdes sanctions à la Russie. C’est à cette occasion qu’elle s’était largement tournée vers le continent africain... Comment s’était déroulé cette offensive de charme ?  

Arnaud Kalika : Ça avait porté ses fruits très rapidement. La Russie avait pu commencer à répondre à des appels d'offres, à positionner ses offres de service. Il y avait eu quelques échecs comme en Afrique du Sud sur la partie nucléaire civile. Mais ce retour s'est effectué avec une politique forte en termes de guerre de l'information et d'influence. Politique puissante et largement sous-estimée. À l'époque, c'était déjà des trolls sur Internet, une monopolisation d'une partie des réseaux sociaux et les créations de fausses pages. Un véritable travail de sape numérique avec, par ailleurs, l’exploitation de cette théorie des humiliés chère au chercheur Bertrand Badie. Moscou s’estime humiliée et mise de côté par les grandes puissances internationales. Toutefois, les Etats africains doivent rester prudents : lors du coup d'Etat qui a fait tomber Alpha Condé en Guinée en septembre 2021, la Russie n'a rien fait. Tout comme elle n’avait pas bougé le petit doigt il y a soixante ans quand, au Congo, Patrice Lumumba a été massacré.