Sénégal : Khalifa Sall et Abdoulaye Wade, pourquoi le président Macky Sall leur tend la main ?

Une poignée de main très médiatisée puis une grâce présidentielle inattendue. En trois jours, le chef de l’Etat sénégalais a fait deux gestes forts à destination de ses meilleurs ennemis politiques. Les photos du président et de son prédécesseur Abdoulaye Wade tout sourires vendredi 27 septembre 2019 à Dakar, puis la libération de l’ancien maire de la capitale Khalifa Sall ne sont pas dénuées d’arrière-pensées politiques. Comment comprendre cette "séquence de la main tendue" ? Entretien avec le politologue sénégalais Abdou Khadre Lo.
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Le président sénégalais Macky Sall et son prédécesseur Abdoulaye Wade le 27 septembre à Dakar.
© Présidence sénégalaise
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Réconciliation ? Calcul politique ? Quête d’apaisement ? Cette spectaculaire “séquence” des mains tendues débute vendredi 27 septembre à Dakar. Macky Sall participe à l’inauguration de la Grande Mosquée Massalikul Jinaan. 

Parmi les personnalités présentes aux côtés du président, son prédécesseur Abdoulaye Wade qui dirigeait le pays lorsque les travaux ont commencé il y a sept ans. Macky Sall et Abdoulaye Wade, deux hommes aux relations calamiteuses, en particulier depuis que le fils du second, Karim Wade, est condamné à six ans de prison en 2015 pour “enrichissement illicite”. 

Après trois années derrière les barreaux, Karim Wade est gracié en 2016 et s’exile au Qatar. Un Karim Wade pour qui son père -qui fait toujours la pluie et le beau temps au sein du PDS, son parti- a de grandes ambitions à l’occasion de l’élection présidentielle de 2019. Mais ses déboires judiciaire le mettront hors course. 

Pour Abdoulaye Wade, il ne fait aucun doute que Macky Sall est derrière les problèmes de son fils. Les deux présidents ne s’adressent plus la parole. Autant dire que la poignée de main et les grands sourires relayés notamment sur le compte Twitter de la présidence sénégalaises n’ont rien d’anodin.

Deux jours plus tard, le dimanche 29 septembre, l’annonce prend tout le monde de court : le président a gracié Khalifa Sall. L’ancien maire de Dakar est libéré dans la foulée. Ses partisans applaudissent. Khalifa Sall vient de passer deux ans et demi en prison, condamné à cinq ans d’emprisonnement pour avoir détourné deux millions et demi d’euros lorsqu’il était à la tête de la capitale sénégalaise.

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La simple grâce présidentielle ne suffit pas à rendre ses droits à Khalifa Sall. Il ne s’agit pas d’une amnistie. Celui qui, tout comme Karim Wade, a été exclu de la présidentielle 2019, reste donc privé de candidature dans la perspective de la présidentielle 2024. 

"Le président Macky Sall donne un os à ronger à la population".

Comment comprendre cette politique de la main tendue lancée par le président sénégalais ? Quels sont les risques politiques ? Entretien avec Abdou Khadre Lo, politologue, directeur Afrique du cabinet Access Partnership.
 

TV5MONDE : Comment analyser les gestes d’apaisement de Macky Sall à l’égard de ses ennemis politiques ?

Abdou Khadre Lo : Comme je l’ai toujours dit, la priorité absolue pour Macky Sall était d’être réélu en 2019. Il était alors hors de question pour lui que Karim Wade et Khalifa Sall soient candidats. A présent, il ne lui reste qu’à terminer son mandat et, éventuellement, trouver un bon dauphin. Le plus gros étant derrière lui, il se devait à présent de décrisper les climats politique, social et économique. La situation est extrêmement tendue actuellement pour lui. Son petit frère est empêtré dans les scandales. Même si la justice l’a blanchi, il reste dans le tourbillon médiatique.
En outre, il y a d’énormes problèmes de trésorerie au Sénégal. Le président Macky Sall donne donc un “os à ronger” à la population. Les médias ne vont plus parler que de cela pendant plusieurs semaines. 

Derrière la libération de Khalifa Sall, il y a surtout celle de son ancien agent comptable, Mbaye Touré, très proche du khalife des mourides.

Abdoulaye Wade est un “vieux loup” de la politique. Il doit bien avoir conscience qu’il sert aujourd’hui le jeu de Macky Sall… 

Il en a parfaitement conscience mais il n’a qu’une obsession, c’est le retour de son fils Karim dans le jeu politique. C’est son unique agenda, son rêve ultime et qu’importent les moyens ! Il sait ce qu’il fait, il sait qu’il s’agit d’une mise en scène mais peu importe pour lui : il veut le retour de son fils à Dakar et qu’il puisse se présenter pour 2024. 

Mais, concernant Khalifa Sall, il ne s’agit que d’une grâce. Il reste exclu du jeu politique.


Oui, et quand je vois ses partisans qui jubilent, je me dis qu’ils n’ont peut-être pas tout compris. Néanmoins, mon analyse est la suivante : derrière la libération de Khalifa Sall, il y a surtout celle de son ancien agent comptable.
Mbaye Touré est très proche du khalife des mourides dont il est le neveu. Vendredi dernier, lors de l’inauguration de la Grande Mosquée à Dakar, il y a eu un tête à tête entre le khalife et le chef de l’Etat.
A n’en pas douter, le khalife a remis sur la table le dossier de son neveu. Dès lors, on ne pouvait pas imaginer que Mbaye Touré soit libéré et que Khalifa Sall reste en prison.  

Ce que vous dites, c’est que, d’un seul coup, le président Macky Sall donne des gages au PDS d’Abdoulaye Wade, aux partisans de Khalifa Sall et aux nombreux membres de la puissante confrérie mouride…

Absolument ! Il faut savoir que les mourides ont une sensibilité exacerbée dès lors que cela concerne la confrérie et, aujourd’hui, tout le monde est content ! Mais jusqu’à quand ? Est-ce que le pouvoir ira jusqu’à amnistier tous les politiques coupables de faits commis entre 2012 et 2019 ? Je pose la question, car dimanche dernier dans l’émission politique de la radio RFM, un avocat et ancien ministre a suggéré une amnistie de tous les faits politiques commis lors du premier mandat de Macky Sall. Une amnistie qui, de fait, concernerait aussi le frère du président.
A mes yeux, ce serait extrêmement dangereux pour notre démocratie souvent donnée en exemple.