Afrique

Sénégal : quels sont les enjeux des élections locales ?

Les élections locales du 23 janvier sont les premières élections au Sénégal depuis l'élection présidentielle de 2019. Les enjeux dépassent les simples enjeux locaux. 
Les élections locales du 23 janvier sont les premières élections au Sénégal depuis l'élection présidentielle de 2019. Les enjeux dépassent les simples enjeux locaux. 
Jane Hahn/AP

Pour la première fois depuis la présidentielle de 2019, les Sénégalais sont appelés aux urnes pour élire leurs maires et présidents de conseil départemental le 23 janvier. Il s’agit d’un scrutin entouré de nombreux enjeux. Quels sont-ils ? L'analyste politique et sécurité Babacar Ndiaye les décrypte.

En mars 2021, de violentes manifestations éclatent au Sénégal. Elles suivent l’arrestation du candidat  de l’opposition Ousmane Sonko, et ont grandement fragilisé la majorité présidentielle de Macky Sall. Ce 23 janvier, les Sénégalais iront voter lors des élections locales. Il s’agit des premières élections depuis ces événements.

L’analyste politique et sécurité Babacar Ndiaye, directeur de la recherche et des publications du think tank Wathi estime que les enjeux de ces élections dépassent la sphère locale. Elles pourraient même déterminer la direction politique que prendra le pays lors des scrutins à suivre.

TV5MONDE : Comment se porte la majorité de Macky Sall un an après les manifestations de mars 2021 ? 

Babacar Ndiaye : Depuis mars 2021, le pouvoir en place a tenté de reprendre les choses en main. Ils ont mis le paquet. Ils ont essayé de faire un maximum de communication autour des réalisations du chef de l’État. Au-delà de ces réalisations, des décisions ont été prises, notamment pour permettre la création d’emploi pour les jeunes.

On est dans un contexte très particulier, car il s’agit des premières élections depuis 2019. En terme dynamique, il faut dire que c’est une élection qui a beaucoup d’enjeux. L’opposition a envie de démontrer que le pouvoir du président Macky Sall est en train de faiblir. Ils le mettent en lien avec ce qu’il s’est passé en mars 2021. Le pouvoir en place, comme à son habitude, dit qu’il remporte toujours les élections depuis 2012. Ça va être un test à la fois pour l’opposition et pour le pouvoir. 

Je pense qu’il faudrait qu’il y ait un vrai exercice de sérénité et de calme, surtout le jour du vote.Babacar Ndiaye, analyste politique et sécurité

Il faut noter qu’il y a eu pas mal de faits de violences lors de la campagne électorale. J’espère que la sérénité et le calme seront au rendez-vous dimanche pour le vote, mais aussi que les résultats des urnes seront respectés par les différents bords politiques.
L’opposition et la coalition au pouvoir ont des discours assez musclés. Au Sénégal, ça fait des années que les résultats sont proclamés à la radio et à la télévision après le vote. Je pense qu’il faudrait qu’il y ait un vrai exercice de sérénité et de calme, surtout le jour du vote. 

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Il y a soit des ministres, soit des directeurs d’agences et de structures publiques qui sont candidats.Babacar Ndiaye, analyste politique et sécurité

TV5MONDE : Ce sont des élections locales, mais quels en sont les enjeux nationaux ?

Babacar Ndiaye : On a quand même l’impression qu’il y a un enjeu national, parce que nous avons beaucoup de ministres et de directeurs d’agences publiques qui sont concernés par ces élections. Ils veulent être maires dans différentes localités. Quand on regarde la ville de Dakar, c’est le ministre de la Santé qui est le candidat de la coalition au pouvoir. À Saint-Louis aussi, un ministre est candidat. Dans pas mal d’endroits, il y a soit des ministres, soit des directeurs d’agences et de structures publiques qui sont candidats.

Si jamais un ministre se présente aux élections et est battu, il risque de perdre sa place au sein d’un prochain gouvernement.Babacar Ndiaye, analyste politique et sécurité

Cet intérêt pour les élections locales n’est pas nouveau. Quand on est ministre ou directeur d’une structure publique, cela permet de montrer que l’on a un poids électoral et politique. C’est souvent ça la stratégie qui est mise en place. Mais ça peut aussi être risqué. Si jamais un ministre se présente aux élections et est battu, il risque de perdre sa place au sein d’un prochain gouvernement. En général, ceux qui sont battus conservent difficilement leur poste. Il y a beaucoup de paris effectués par les personnes de pouvoir, mais en même temps, une victoire peut créer une forme de légitimité en montrant qu’on a réussi à conserver sa mairie ou en en conquérant une.

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Après les élections locales, un nouveau gouvernement sera mis en place. Le poste de Premier ministre sera restauré. Il y a beaucoup d’enjeux aux niveaux locaux, mais l’opposition comme la majorité sont en train de se dire que celui qui va gagner les élections locales va imprimer une dynamique. Si l’opposition remporte les grandes villes par exemple, ça va créer une dynamique. Pour moi, l’enjeu c’est de se dire que le discours qui va être partagé par le camp qui va gagner les principales mairies va permettre de les porter vers les élections futures, à savoir les législatives dans 5-6 mois et la présidentielle en 2024. 

TV5MONDE : Qu’est-ce qu’il se passera si l’opposition arrive en position de force pour ces élections locales ? 
 

Babacar Ndiaye : Ça va donner une configuration différente. Si l’opposition remporte les mairies les plus importantes, elle pourra essayer de mettre en place un rapport de force avec le pouvoir. Par exemple, la mairie de Dakar est sujette à beaucoup de convoitises, parce que c’est la mairie qui a le budget le plus important du pays. Les mairies comme Saint-Louis, comme Guédiawaye, comme Thiès ou Ziguinchor sont symboliques. 

Si on prend le cas de l’ancien président, les choses ont commencé à décliner à partir de 2009, lors des élections locales justement.Babacar Ndiaye, analyste politique et sécurité

Si jamais l’opposition parvenait à mettre la main sur ces localités, cela redéfinirait un peu les forces en présence. Surtout que derrière, il y a les élections législatives, lors desquelles l’Assemblée nationale sera renouvelée. Si le pouvoir commence à perdre une élection, ce n’est pas bon signe. Si on prend le cas de l’ancien président, les choses ont commencé à décliner à partir de 2009, lors des élections locales justement. Il a perdu des mairies symboliques comme celle de Dakar. C’est à partir de là que le pouvoir a commencé à vaciller. En 2012, lors de l’élection présidentielle, il a été battu. Actuellement, nous sommes à quelques mois des élections législatives, qui sont des élections importantes, et à deux ans de la présidentielle. 

TV5MONDE : Dans quelle mesure ces élections peuvent influencer les élections législatives ? 

Babacar Ndiaye : Là on parle des élections locales, donc des localités et des mairies. Les élections législatives, c’est différent. On va parler des députés, au niveau de l’Assemblée nationale. Si on regarde bien, le pouvoir en place a la majorité absolue à l’Assemblée nationale. Si jamais l’opposition arrivait derrière, lors des élections législatives, à avoir plus de sièges et des sièges plus importants, il y aura un débat plus intéressant. 

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Si on regarde bien, lorsque l’on va à l’Assemblée nationale, les projets de loi du pouvoir passent normalement parce qu’ils ont la majorité absolue. Mais si jamais il y a une nouvelle configuration et que l’opposition arrive à avoir beaucoup plus de sièges à l’Assemblée, ça peut changer la donne.

Mais nous sommes encore loin des législatives. Voyons-voir d’abord ce qu’il se passe dimanche par rapport aux forces en présence et comment l’opposition arrivera à tirer son épingle du jeu. Après les élections locales, le nouveau Premier ministre va être choisi et de nouveaux ministres vont être nommés. Les résultats des élections locales vont sans doute permettre au président de faire des choix sur les prochains ministres.