Afrique

Sénégal, Tunisie, Afrique du Sud : ces pays africains soutiens historiques des Palestiniens

Manifestation pro-palestinienne à Tunis. Le 15 mai 2021.
Manifestation pro-palestinienne à Tunis. Le 15 mai 2021.
AP/Hassene Dridi

Depuis le début des affrontements entre Israéliens et Palestiniens du mois de mai 2021, le Sénégal, la Tunisie, et l’Afrique du Sud, font partie des pays africains à avoir pris position officiellement, de façon neutre pour le premier et clairement en faveur des Palestiniens pour les deux autres. En réalité, ces trois pays africains se distinguent par les liens historiques tissés avec la cause palestinienne.

Sénégal : Senghor et le passeport diplomatique de Yasser Arafat

Le président de la République du Sénégal, Macky Sall, a profité de la fête de l’Aïd-el-Fitr pour lancer un « appel » aux Israéliens et Palestiniens « pour une désescalade, afin que la paix revienne et que les discussions saines et sereines puissent être engagées entre ces deux communautés dans le respect du droit international ».

Un message qui, pour une fois, ne donne pas l’impression d’être à 100% du côté palestinien. Car dans le passé, le Sénégal, peuplé à 95% de musulmans, n’a pas hésité à se positionner officiellement pour la cause arabe. Comme en décembre 2016 quand, l’État sénégalais avait co-parrainé la résolution 2334 du Conseil de sécurité condamnant la colonisation israélienne dans les Territoires palestiniens. Ce qui avait valu à l’époque des sanctions diplomatiques et économiques contre le Sénégal de la part d’Israël avant que les relations ne se normalisent à nouveau six mois plus tard.

(Re)voir : Brouille diplomatique entre Israël et le Sénégal (décembre 2016)
(Re)voir : Israël soigne ses relations avec l'Afrique de l'Ouest (juin 2017)

Le soutien sénégalais à la cause palestinienne remonte à bien longtemps, dès la présidence de Léopold Sédar Senghor, premier chef de l’État du Sénégal indépendant. Sous la présidence de Senghor, le président de l’Organisation pour la Libération de la Palestine (OLP) Yasser Arafat disposait d’un passeport diplomatique sénégalais qui lui permettait de voyager à travers le monde. L’actuel ambassadeur de l’État de  Palestine au Sénégal Safwat Ibraghith l’a rappelé lors d’une conférence de presse à Dakar en juin 2017 révélant qu’une place portant le nom de l’ancien président sénégalais pourrait être construite dans les Territoires palestiniens. « C’est un projet qui était recommandé et transmis aux autorités palestiniennes, a confié Safwat Ibraghith. Les autorités compétentes de la ville de Ramallah ont pris la décision, à l’unanimité, de donner le nom de Senghor à une place centrale au cœur de Ramallah qui est aujourd’hui la capitale administrative de l’autorité palestinienne. »

Il faut également rappeler que le Sénégal a été l’un des premiers pays africains à ouvrir sur son sol une représentation diplomatique palestinienne et qu’aujourd’hui, c’est un Sénégalais, Cheikh Niang, qui préside, à l’ONU, le Comité pour l'exercice des droits inaliénables du peuple palestinien.

(Re)voir : Israël - Palestine : plus de 100 morts, l'escalade militaire s'intensifie (14 mai 2021)

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Tunisie : Le souvenir du bombardement de Hammam Chatt

Depuis 1982, l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) avait établi ses quartiers à Tunis après avoir fui le Liban attaqué par Israël. Le 1er octobre 1985, la Tunisie est victime d’un bombardement israélien sur son sol. Des avions de chasse de l’État hébreu prennent pour cible le quartier général de l’OLP, installé à Hammam Chatt, à 25 km de Tunis. Bilan de l’attaque : 68 morts (50 Palestiniens et 18 Tunisiens). Selon les autorités israéliennes, l’opération est menée en représailles après «une série d’attaques terroristes» menée à l’été 1985 contre des cibles visant Israël. Le raid israélien eut pour conséquence de renforcer le sentiment pro-palestinien auprès de la population tunisienne.

Après le déclenchement des affrontements au Proche-Orient, d'une violence inédite depuis 20 ans, le gouvernement tunisien a condamné,  le 11 mai, une « agression contre les Territoires palestiniens » menée par Israël et appelé la communauté internationale à « assumer ses responsabilités ». Et dépit du confinement lié à la pandémie de coronavirus, quelques dizaines de militants de la société civile ainsi que des responsables de partis de gauche et nationalistes arabes ont manifesté jeudi devant la Kasbah, siège du gouvernement tunisien, a rapporté l'AFP.

La Tunisie, qui siège actuellement au Conseil de sécurité de l'ONU, a également présenté avec la Norvège et la Chine un projet de déclaration réclamant « à Israël d'arrêter les activités de colonisation, de démolitions et d'expulsions » de Palestiniens, « y compris à Jérusalem-Est ». Cette déclaration n'a toujours pas été adoptée par le Conseil de sécurité, qui doit se réunir en urgence dimanche 16 mai.

Afrique du Sud : Mandela et Desmond Tutu en défenseurs

L’ANC (le Congrès national Africain), au pouvoir depuis la fin de l'apartheid en 1994, est un soutien historique de la cause palestinienne. Le président sud-africain Cyril Ramaphosa avait condamné lundi 10 mai, au nom de l’ANC, « les expulsions illégales de Palestiniens de leurs maisons » et « les attaques brutales contre les manifestants palestiniens » sur le Dôme du Rocher.

Le mardi 11, plusieurs centaines de Sud-Africains, se sont rassemblés comparant l'occupation israélienne au régime honni qu'ils ont connu. Réclamant la « fin de l'occupation illégale de la Palestine » et munis de drapeaux palestiniens, le cortège, emmené par une fanfare d'écoliers en uniforme bleu, a scandé « Libérez, libérez la Palestine !», « A bas, à bas Israël !» dans les rues du Cap, deuxième ville du pays.
« Des gens meurent, des gens sont déplacés, des gens sont blessés et sont traités injustement. Nous avons subi la même chose ici », affirme à l'AFP Tasneem Saunders, une professeur de 31 ans.

Dans un communiqué, la Fondation Desmond Tutu a appelé à mettre fin à des décennies de soutien au régime israélien de l'apartheid. 

En 1989, l’archevêque anglican de la ville du Cap Desmond Tutu, prix Nobel de la paix en 1984, attestait de la similitude des destins palestinien et sud-africain : « Je suis un Noir sud-africain, mais si on devait substituer des noms de lieux à d’autres, ce qui se passe aujourd’hui dans la bande de Gaza et en Cisjordanie peut parfaitement décrire la situation qui prévaut en Afrique du Sud […]. Je souhaite l’application contre Israël de mesures de boycott semblables à celles qui frappaient l’Afrique du Sud dans les années 1980 ». Cela en écho à la célèbre citation de Nelson Mandela : « Notre liberté est incomplète sans la liberté des Palestiniens ».

« Jusqu’au début des années 90, pratiquement tous les pays africains, étaient pour la Palestine »

 

Ahmed Manai, président de l’Institut tunisien des relations internationales, évoque l’évolution des relations entre les pays africains et la Palestine, et la normalisation qui fait son chemin avec Israël.
 
Comment s’est fait l’évolution des soutiens des pays d’Afrique pour la Palestine ?
Ahmed Manai : Le soutien des pays d’Afrique à la Palestine a changé au cours de ces dernières années. Dans les années 1970, 80 et même jusqu’au début des années 90, pratiquement tous les pays africains, arabes ou du sud du Sahara, étaient pour la Palestine, le droit des Palestiniens. Cela a commencé à changer avec la chute du mur de Berlin. Beaucoup de pays, sous la pression des États-Unis et de certains pays européens, ont reconnu Israël et ont abandonné leur soutien à la Palestine. Actuellement, avec tous ces pays arabes qui essayent de normaliser leurs relations avec Israël, cela pousse d’autres pays africains à entamer des pourparlers pour des relations normales.

Parmi les pays qui ont normalisé leurs relations avec Israël, il y a le Maroc et le Soudan, quels pourraient être les prochains pays africains à suivre leur exemple ?

Ahmed Manai : Le Maroc a toujours eu de très bonnes relations avec l’État d’Israël pour une raison bien simple : beaucoup de juifs marocains sont partis en Israël même avant l’indépendance du Maroc. La communauté juive marocaine est l’une des plus importantes en Israël. Cela a facilité un peu les bonnes relations entre le Maroc et l’État d’Israël. En Afrique, à un certain moment, la Mauritanie a entamé des relations avant de se désengager, puis se réengager. Le Tchad a une relation pas très claire avec Israël, mais d’une manière générale la plupart des pays africains ont plus ou moins entamé une normalisation de leur relation avec Israël. Après, est-ce qu’il y a un risque que le processus soit stoppé au vu des événements actuels ? Tout dépendra de l’issue de cette situation. Si l’Intifada continue, il y aura, au moins, un arrêt de cette course à la normalisation parce qu’il y a des droits imprescriptibles que connaissent les Africains qui ont connu la colonisation.
(Re)voir : Maroc : "La question palestinienne est une priorité"

Comment des pays comme le Sénégal, la Tunisie, et l’Afrique du Sud, différents à bien des égards, ont pu garder un lien de soutien historique avec la Palestine ?

Ahmed Manai : Le Sénégal, je connais moins, mais c’est sûr que les pays africains à majorité musulmane sont pour les Palestiniens, même quand leur gouvernement est un peu plus hésitant. En Tunisie, la relation remonte à longtemps dès 1948, j’avais 6 ans. Il y avait beaucoup de personnes de ma génération qui étaient sensibles à la cause palestinienne. Et je constate que parmi les jeunes d’aujourd’hui, le sentiment est beaucoup plus vivace. Les jeunes de 20-25 ans qui ne connaissent pas l’exode des Palestiniens de 1948, sont les plus engagés.
L’Afrique du Sud, déjà du temps de la lutte contre l’apartheid, Nelson Mandela et les Sud-Africains étaient pour le droit des Palestiniens. Cela continue. Aujourd’hui, j’ai envie de dire que la position de l’Afrique du Sud est beaucoup plus claire que celle de certains pays arabes.