Afrique

Sommet de la francophonie à Djerba : le numérique peut-il être facteur de développement et de solidarité en Afrique ?

Rencontre au siège de l'OIF, l'Organisation internationale de la francophonie, entre Luc Missidimbazi, conseiller postes, télécommunications et numérique du premier ministre du Congo, et fondateur du Salon international des technologies de l’information et de l’innovation, et Mohammed Traoré, conseiller numérique et innovation au cabinet de la secrétaire générale de l'OIF.
Rencontre au siège de l'OIF, l'Organisation internationale de la francophonie, entre Luc Missidimbazi, conseiller postes, télécommunications et numérique du premier ministre du Congo, et fondateur du Salon international des technologies de l’information et de l’innovation, et Mohammed Traoré, conseiller numérique et innovation au cabinet de la secrétaire générale de l'OIF.
© D.R.

C’est ce samedi 19 novembre que s’ouvre dans l’île de Djerba, en Tunisie, la XVIIIéme Conférence des chefs d’Etat et de gouvernement des pays ayant le français en partage, avec pour thème principal : « La connectivité dans la diversité : le numérique, vecteur de développement et de solidarité dans l’espace francophone. » Le numérique peut-il être facteur de développement et de solidarité en Afrique. Réponse de Luc Missidimbazi, conseiller postes, télécommunications et numérique du premier ministre du Congo. Entretien.
 

TV5MONDE : La connectivité et l'accès aux infrastructures numériques sont un enjeu capital pour le continent africain. Quel est l'état de la situation sur ce plan aujourd'hui ?

Luc Missidimbazi : Il faut noter que ces dernières années, le continent a fait de grands progrès en matière de connectivité et de développement des infrastructures numériques. Plusieurs câbles sous-marins ont connecté les pays, et des liaisons transfrontalières ont été construites. N’oublions pas que plus de 95% des données numériques mondiales transitent par des câbles sous-marins. Beaucoup de pays ont aussi augmenté leur couverture internet grâce à la construction des backbone [désigne le cœur d’un réseau informatique, NDLR], à la téléphonie mobile et le FTTH, Fiber to the home [la fibre optique qui permet de connecter les particuliers à l’internet haut débit, NDLR] dans les villes.

(Re)voir : "Djerba : ouverture du village de la francophonie"

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Et tous ces progrès significatifs se traduisent par une augmentation du taux de pénétration internet, estimé à 40% de la population africaine aujourd’hui contre 7 à 10% il y a encore 7 ans. Cependant, il n’y a pas d’homogénéité en Afrique. Un fossé important existe ente les zones urbaines et rurales. D’où l’importance de redoubler d’effort pour continuer à couvrir le maximum de territoire. La couverture internet des territoires est encore faible. Les efforts de connectivité, couplés à l’apport de services numériques, restent un défi important.
 
TV5MONDE : Le manque de connectivité touche particulièrement les jeunes, les personnes âgées, les femmes et les populations des zones rurales ou isolées. Comment peut-on améliorer cette situation ?
 
Luc Missidimbazi : Une des recommandations de l’Union Internationale des Télécommunications, était de mettre en place des fonds du service universel pour financer la couverture des zones rurales et non couvertes. Malheureusement, quelques pays seulement réussissent à faire bon usage de ces fonds. Le Congo est un bon élève en la matière. Grâce à son Fonds d’accès au service universel des communications électroniques, plusieurs villages et zones non couvertes ont pu être connectés.
 
Il faut améliorer la gouvernance du revenu généré par le secteur du numérique, tant par les administrations publiques, à travers une augmentation raisonnable de l’assiette fiscale, que pour les contributions des acteurs privés qui font de gros bénéfices, et pourraient financer des initiatives rurales ou de formation, notamment grâce aux stratégies RSE [La responsabilité sociale des entreprises, NDLR].
 
TV5MONDE : Comment les pays africains peuvent-ils parvenir à la souveraineté numérique, face à des géants de la tech de plus en plus hégémoniques ?
 
Luc Missidimbazi : Il y a deux aspects importants à cette question de la souveraineté : le volet économique et la question des données numériques. Il y a une domination des GAFA sur l’usage des données. La position dominante des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) par exemple, a débouché sur un modèle économique qui ne permet pas de reverser une partie des richesses créées aux pays africains.

Le problème en Afrique, c’est qu’il y a plusieurs Afriques numériques.

Luc Missidimbazi, conseiller postes, télécommunications et numérique du premier ministre du Congo

Comment on règle ce problème-là en Afrique ? Nous ne pouvons pas vraiment nous inspirer de ce qu’a fait par exemple l’Union européenne, qui est un espace structuré. Le problème en Afrique, c’est qu’il y a plusieurs Afriques numériques. Selon les pays, les situations numériques sont très variées, le climat des affaires est spécifique à chaque pays… Les directives qui sont par exemple adoptées au sein des communautés sous-régionales, sont souvent difficilement applicables.

Ce qui se passe aujourd’hui c’est une négociation initiée par les GAFAM, avec les gouvernements et les acteurs clés locaux du numérique, pour pouvoir mettre sur pied un cadre de dialogue au sein duquel seront définis des contributions fiscales ou des actions sociales au bénéfice des Etats. Il y a pas mal d’initiatives de ce type qui sont en cours, afin de voir quelle est la meilleure issue pour permettre aux Etats de bénéficier des revenus générés par leurs populations sur leurs territoires.  

Pour ce qui concerne les données, je pense que la souveraineté numérique ne peut être généralisée.

Luc Missidimbazi, conseiller postes, télécommunications et numérique du premier ministre du Congo

Pour ce qui concerne les données, je pense que la souveraineté numérique ne peut être généralisée. L’usage massif des plateformes numériques ne permet plus de garantir une appropriation des données. Par ailleurs, des données spécifiques (état civil, foncier…) utilisées dans des réseaux restreints (réseaux fermés gérés par des entités étatiques), peuvent faire l’objet d’une appropriation par les Etats. On doit plus se focaliser sur la gestion des réseaux et infrastructures essentiels, plutôt que sur les contenus.
 
Ce qui veut dire maîtriser les ressources que nous utilisons (adresses IP, adresse AS, DNS …), les architectures, et s’assurer que les Etats ont une maîtrise des routes et équipements, au lieu d’espérer avoir une maîtrise des données elles-mêmes. Améliorer la gestion des environnements numériques physiques, et contrôler les ressources, me semble plus fiable que de vouloir contrôler les données numériques par le biais d’une forme de souveraineté.
 
TV5MONDE : Quelles stratégies les pays africains doivent-ils mettre en œuvre pour faire émerger des groupes numériques capables de concurrencer les GAFAM aux USA (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) et les BATX en Chine (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiao)?
 
Luc Missidimbazi : Il ne faut pas se voiler la face, il sera difficile, voire impossible de rivaliser avec les GAFAM. L’Afrique dispose aujourd’hui de talents c’est vrai, mais elle ne pourra pas créer un environnement identique à celui des GAFAM. Une raison principale à cela : les contextes économiques et la diversité africaine.
 

L'un des bâtiments du campus de Google, dans le quartier Hudson Square de Manhattan, le vendredi 30 septembre 2022, à New York.
L'un des bâtiments du campus de Google, dans le quartier Hudson Square de Manhattan, le vendredi 30 septembre 2022, à New York.
© AP Photo/Mary Altaffer

Par contre, l’enjeu est de savoir comment l’Afrique peut tirer profit de ces plateformes évoluées sans écraser les petits poucets africains qui voient le jour, pour apporter des solutions aux problèmes locaux. Il faut aussi, comme je le disais tout à l’heure, voir comment les GAFAM peuvent redistribuer une partie des richesses créées avec les pays consommateurs de leurs services.
 
TV5MONDE : L'Internet et les réseaux sociaux constituent aujourd'hui les principaux moyens d'accès à l'information, surtout chez les jeunes. Comment garantir la fiabilité, le pluralisme et l'intégrité de l'information tout en respectant la liberté d'expression ?
 
Luc Missidimbazi : C’est un réel problème, pas seulement sur les réseaux sociaux, mais aussi dans la vie normale. Il faut développer l’internet de confiance, peut-être à travers des codes éthiques. Il faut aussi innover dans la manière de réguler l’information, impliquer les organes de presse, les aider à mettre en place des autorités d’authentification de l’information d’une part, et d’autre part, rendre les plateformes numériques plus responsables et engagées contre le fléau des Fakenews
 
TV5MONDE : Beaucoup parlent de transition numérique. De quoi s'agit-il exactement, et est-ce une réalité en Afrique ?
 
Luc Missidimbazi : Oui, je pense que la transition numérique est une réalité en Afrique. La crise du Covid est venue le prouver. Et je considère que c’est plus une exigence qu’une option pour nos pays. Construire un futur qui sera dominé par une virtualisation, une immersion de nos activités dans le web.
 
De quoi s’agit-t-il exactement ? C’est simplement le fait d’assurer une transposition soutenable et durable des activités traditionnelles, vers un univers virtuel soutenu par l’internet et le Web.  Automatiser les procès, faciliter la communication entre citoyens et administrations, rendre compétitives les entreprises grâce à la communication digitale, faciliter le travail et améliorer les services divers, sécuriser les dépenses et les recettes de l’Etat, améliorer l’éducation par le canal du numérique… Autant de choses qui s’inscrivent dans des politiques de développement nationales. D’où la traduction de cette expression en transformation numérique.
 
Cette transformation numérique s’impose à nous. L’Afrique a encore le pouvoir d’encadrer sa transformation numérique. Je dirai même ses transformations numériques, si on veut tenir compte de la différence entre les pays, voire entre les différents secteurs d’activité, par exemple le public et le privé. La transformation numérique doit figurer dans les agendas politiques de toutes nos institutions panafricaines.