Afrique

Sommet de la Francophonie : la fierté de l’identité djerbienne

Les locaux de l'Association de sauvegarde du patrimoine de Djerba abritent une exposition mettant en valeur l'identité religieuse multiple de l'île.
Les locaux de l'Association de sauvegarde du patrimoine de Djerba abritent une exposition mettant en valeur l'identité religieuse multiple de l'île.
Margot Hutton/TV5MONDE

Le Sommet de la Francophonie se déroule les 19 et 20 novembre 2022 à Djerba, en Tunisie. Le pays tente de mettre en valeur au maximum le patrimoine de cette île, voire de le faire inscrire sur la liste de l’Unesco. Les habitants sont fiers de leurs origines, et affirment fortement leur identité. Comment l’expliquer ? Quelles sont les caractéristiques de l’identité de Djerba ? Décryptage. 

« Djerbi wala la ? » Lorsqu’un résident de Djerba rencontre quelqu’un d’autre sur l’île, la première question qu’il lui pose est : « Djerbien ou non ? » Sur cette île tunisienne où se déroule le XVIIIe Sommet de la Francophonie, les habitants sont fiers de leur identité. 

Sur l’île, l’affirmation de l’identité est liée à son histoire et à la manière dont les Djerbiens se sont construits en tant que communauté. Cette histoire se rapproche aussi de celles des îles qui parsèment la planète, dans la mesure où l’insularité est inscrite dans l’identité. Cependant, ce n’est pas parce que l’identité des Djerbiens est très conservatrice à l’origine qu’elle est vouée à le rester. 

Une histoire riche

Un des facteurs qui fait que l’île se démarque du reste du pays, c’est le mélange des cultures qui a construit sa population. « Il y a beaucoup de civilisations qui sont passées par Djerba, donc quand toi tu es encore là et que tu fais partie de ça, c’est une source de fierté » explique Noureddine Gamdou, entrepreneur Franco-tunisien dont la famille est originaire de Djerba.

Djerba, c’est un brassage de cultures. Mehdi Elouati, doctorant en anthropologie sociale et ethnologie

Pour le doctorant en anthropologie et ethnologie Mehdi Elouati, « Djerba, c’est un brassage de cultures. » D’un côté, il y a les ibadites, « qui représentent plus de 50% de la communauté musulmane à Djerba, explique-t-il. Mais cela reste une minorité par rapport aux musulmans tunisiens, qui sont en majorité d’obédience malikites. ». La communauté sunnite musulmane d'obédience malikite est majoritaire au Maghreb. Les ibadites appartiennent à une tendance de l'islam fondée moins de cinquante ans après la mort du prophète Mahomet. Le sunnisme est dominé par quatre grands courants. Ils se considèrent comme étant un cinquième courant du sunnisme.

Ainsi, les minorités religieuses font que Djerba se démarque du reste du continent. A cela s’ajoutent les autres peuples venus s’établir sur l’île : les Européens, « en plus de la communauté noire et de la communauté berbérophone », énumère Mehdi Elouati. La communauté juive compte 700 membres regroupés autour de la synagogue de la Ghriba, prinncipal lieu saint juif hors Jérusalem. Ils étaient plus de 4500 au début du XXème siècle. Il s'agit de l'une des dernières communautés juives du monde arabe.

La cohabitation de trois religion

  • Sur l'île de Djerba, trois religions différentes cohabitent. 
  • Il y a les musulmans, majoritaire sur l'île mais aussi dans le pays. 
  • Une importante communauté juive est présente sur l'île, qui est la deuxième destination de pèlerinage la plus importante après Jérusalem avec la synagogue de la ghriba. 
  • Aujourd'hui, ils seraient environ 1500 sur 160 000 habitants, selon Mehdi Elouati.
  • Les minorités européennes ont aussi amené le christianisme sur l'île. 
Une bible écrite en arabe, à l'église Saint-Joseph à Houmt El Souk, à Djerba.
Une bible écrite en arabe, à l'église Saint-Joseph à Houmt El Souk, à Djerba.
Margot Hutton/TV5MONDE

Ce mélange des cultures qui fait la spécificité de l’île se répercute dans les manières de parler. « Le dialecte Djerbien inclut beaucoup de mots berbères », illustre l’ethnologue.  

On est tout le temps sur un territoire fini, donc ça incite à penser autrement.Audrey Chapot, anthropologue indépendante

L’insularité, une part de l’identité

Audrey Chapot, anthropologue indépendante, estime que l’identité est conditionnée par plusieurs facteurs. « Un îlien est sur un territoire géographique fini. Donc il a un rapport au sol différent d’un continental », analyse-t-elle. « On est tout le temps sur un territoire fini, donc ça incite à penser autrement », poursuit l’anthropologue. Par exemple, « la grande spécificité des îles où j’ai pu me rendre, c’est qu’on ne parle pas en termes de distances, mais on parle en termes de temps de trajet », explique-t-elle. Demandez à un chauffeur de taxi de Djerba où se trouve le Casino où a lieu le Sommet de la Francophonie, il dira que c’est à 10 minutes de trajet. 

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L’anthropologue explique aussi que l’identité insulaire est liée à la manière dont une personne habitant sur une île perçoit son environnement. « Les îliens, et particulièrement ceux qui vivent dans les archipels, voient leur origine en point fixe, explique-t-elle. Cela revient à désigner leur lieu de résidence. » Cependant, cela ne s’arrête pas là. « Ils voient aussi leur origine aussi en intervalle, poursuit Audrey Chapot. C’est-à-dire avec les liens qu’ils entretiennent avec les habitants des autres îles de l’archipel. » Un insulaire se construit donc par rapport à son île d’origine, mais aussi à travers les liens qu’il entretient avec les ressortissants des îles proches de la sienne. « Ce rapport au sol et le fait de penser de manière différente cumulés impacte la notion d’identité », explique-t-elle.

Une maison traditionnelle de Djerba.
Une maison traditionnelle de Djerba.
Margot Hutton/TV5MONDE

 « Sur les îles, on est quand même sur des communautés de petites tailles, on n’est pas dilué dans l’anonymat comme on peut l’être dans des grandes villes », analyse Audrey Chapot. Cela permet de créer des liens plus forts avec les voisins, donc de favoriser l’entraide. Dans le cas de Djerba, ces liens de solidarité dépassent les frontières physiques de l’île. « Lorsqu’ils sont à l’étranger, les djerbiens forment une communauté », explique Mehdi Elouati.  Par exemple, « à Tunis, il y a une maison où se rassemblent tous les Djerbiens. Elle s’appelle "La maison du groupe". »

Soit on est de l’île, soit on vient d’ailleurs de l’île.Audrey Chapot, anthropologue indépendante

Aussi, la proximité avec les autres ressortissants de l’île fait qu’un fossé se creuse entre ceux qui viennent de l’île et ceux qui n’en sont pas originaires. « Soit on est de l’île, soit on vient d’ailleurs de l’île », résume Audrey Chapot. Par exemple, l’entrepreneur Noureddine Gamdou explique que « ceux qui ne sont pas Djerbiens sont considérés comme des étrangers », même s’ils viennent simplement du reste du pays. Cette appartenance à l’île permet aussi d’ouvrir des portes. « J’ai conscience d’avoir eu de la facilité à développer mes affaires parce que je viens d’une grande famille djerbienne », avoue l’entrepreneur. « Je connais d’autres personnes, qui ont essayé de développer du business là-bas, mais qui ne sont pas Djerbiens, pour qui c’est plus compliqué. » 

Une identité changeante

L’identité de Djerba telle qu’elle était il y a 100, 50 ou 20 ans n’est pas la même que celle d’aujourd’hui. Mehdi Elouati estime que « c’est une identité en mutation. » Ces changements sont liés aux évolutions qu’a connu l’économie de l’île. « L’activité essentielle de l’île, c’était l’agriculture, la poterie et la laine, détaille l’ethnologue. À partir des années 1960, avec l’avènement du tourisme, il y a eu un changement de cap. Le tourisme est devenu l’activité majoritaire à Djerba. La main d’œuvre s’est déplacée de l’activité agricole vers l’activité des services. »

Je pense que le tourisme a rendu la population plus ouverte.Mehdi Elouati, doctorant en anthropologie sociale et ethnologie

L’arrivée du tourisme de l’île a modifié les habitudes des Djerbiens. « Quelque part, le tourisme a profondément déchiré cet esprit insulaire,  poursuit Mehdi Elouati.  Il y a un nouveau mode de vie, l’immigration, la main d’œuvre qui vient du continent. De nouveaux quartiers se construisent, avec de nouvelles manières de vivre. » Cependant, cela n’a pas totalement effacé l’identité locale. « Avec le temps, la population a pris l’habitude de fréquenter des touristes », explique l’ethnologue. « Je pense que le tourisme a rendu la population plus ouverte. » Certaines traditions s’effacent avec ces changements. « Il y a vingt ans, les Djerbiens ne se mariaient qu’entre eux, reconnaît Noureddine Gamdou. Jusqu’à ma génération c’était comme ça. Désormais ça évolue un peu, mais cette obligation inconsciente reste ancrée dans les esprits. »

L’identité des Djerbiens n’a pas fini de se construire. « Depuis la Révolution, la population se cherche, raconte Mehdi Elouati. Le tourisme a pris un gros coup avec les attentats, c’est devenu une activité incertaine », même si elle recommence à se développer petit à petit. En parallèle, l’ethnologue explique qu’il « y a des mouvements de pensée qui disent que le tourisme n’est pas acquis, qu’il faut chercher d’autres alternatives, comme l’industrie ». Dans 20 ans, l’identité de Djerba sera-t-elle la même que celle d’aujourd’hui ?