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Sommet de la Francophonie : pourquoi l'Algérie ne veut pas d'une adhésion à l'OIF ?

L'Algérie, troisième pays francophone au monde, n'est pas membre de l'OIF, l'Organisation internationale de la francophonie. Un paradoxe qui s'explique à la lumière du passé. <br />
Ludovic Marin, AP
L'Algérie, troisième pays francophone au monde, n'est pas membre de l'OIF, l'Organisation internationale de la francophonie. Un paradoxe qui s'explique à la lumière du passé. 
Ludovic Marin, AP

Entretien. L'Algérie est le troisième pays francophone dans le monde, avec un peu moins de 15 millions de locuteurs. Pourtant, le pays n'est pas membre de l'OIF, l'Organisation internationale de la francophonie, dont le XVIIIe Sommet débutera le samedi 18 novembre à Djerba. Un paradoxe qui s'explique par un pouvoir en manque de légitimité et par l'identité que revêt encore la langue française en Algérie, selon l'anthropologue Gilbert Grandguillaume. 

Gilbert Grandguillaume est anthropologue arabisant, spécialiste du Maghreb et du Monde arabe. Il est aujourd’hui retraité de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et a écrit plusieurs articles sur l'arabisation. 


TV5MONDE : Pour comprendre la dynamique actuelle du français et de sa symbolique en Algérie, il faut revenir à la colonisation et à l’indépendance. À partir de quand le français a-t-il été écarté au profit de l’arabe en Algérie ?

Gilbert Grandguillaume : C’est au moment de l’indépendance que se pose la question de l’arabisation. À cette époque, la langue française était largement dominante au sein des langues écrites. Concernant les langues parlées, certaines étaient de souche arabe dialectal et d’autres des langues berbères.

À l’indépendance, la logique était que le pays retrouve sa langue nationale. Mais cela a suscité beaucoup de résistance parce que la langue arabe dans sa langue modernisée n’était pas du tout présente en Algérie. Les Algériens ne connaissaient que l’arabe coranique qui était vu comme la langue de la religion. La réaction des Algériens dans les années 1960-1970 a été de dire : « Vous allez nous faire revenir au XIVe siècle ».

Dès la deuxième ou troisième année de l’indépendance, il a été décidé de réintroduire cette langue arabe dans les écoles, dans l’enseignement et dans l’administration. Elle était une langue inconnue pour tous les fonctionnaires qui étaient en poste. Des décrets ont été édictés à cette époque-là pour obliger les fonctionnaires à l’apprendre. Mais cet arabe coranique était une langue très difficile à maîtriser. Il y a eu de ce fait beaucoup de résistance à son apprentissage. 


Les gens d’origine sociale modeste (...) ne cèdent pas à l’arabisation totale car ils savent que leurs progéniture ne trouvera pas de travail.Gilbert Grandguillaume, anthropologue

Toute cette politique d’arabisation qui s’est déroulée jusqu’à maintenant ne s’est jamais complètement achevée. Cette langue arabe n’est pas la langue de la réussite sociale ni économique. Les couches privilégiées ont prôné l’arabisation d’un point de vue politique mais à côté faisaient et font apprendre une autre langue à leurs enfants, l’anglais ou le français. 

Même les gens d’origine sociale modeste veulent une bonne éducation pour leurs enfants. Ils ne cèdent donc pas à l’arabisation totale car ils savent que leurs progéniture ne trouvera pas de travail avec cette langue arabe coranique initialement utilisée dans les textes religieux. 

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TV5MONDE : Qui, en Algérie, soutenait cette politique de l’arabisation et pour quelles raisons ?
 

Gilbert Grandguillaume : La décision de l’arabisation vient de l’élite politique du pays, de ceux au pouvoir. Cette question de la langue touche directement la légitimité du pouvoir politique. Dès l’indépendance, l’armée a pris le pouvoir dans le pays en 1962, suivi d’un coup d’État en 1965. L’armée, qui avait libéré le pays, a donc aussi pris sa gouvernance.

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Cette classe, ayant pris le pouvoir par la force, a usé de deux ressources pour tenter de se légitimer. Ils se sont d’abord présentés comme des gens ayant restauré l’islam dans le pays, alors qu’avant, l’islam était aux mains des 'mécréants’, des colonialistes. La seconde ressource dont ils ont usé a été la langue arabe. Avec l’arabisation, ils avaient pour but de mettre en oeuvre la légitimation politique de leur pouvoir par le fait qu’ils restaurent l’Algérie face au colonialisme. 

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Le bilinguisme n’est pas reconnu comme tel mais il est largement pratiqué.Gilbert Grandguillaume, anthropologue

TV5MONDE : Quand la langue française a-t-elle retrouvé sa place en Algérie ? 
 

Gilbert Grandguillaume : Cette arabisation a été très longue à mettre en place et n’a jamais complètement abouti. À la sortie de la guerre civile qui s’est terminée en 2000, le président Abdelaziz Bouteflika, de retour au pouvoir, a desserré un peu l’étau autour de la langue française, mais de manière partielle. Le français n’a été que relativement restauré.

Jusqu'à aujourd’hui, ce retour n’est pas du tout acquis et ceux qui s’opposaient à la langue française, à la francophonie, généralement, se tournent désormais vers l’anglais. Désespérant de pouvoir complètement éradiquer la langue française, ils se tournent vers la langue anglaise qui permet de tenir la place du français comme langue d’ouverture, économique et commerciale. Elle dispose, à peu près, des mêmes avantages. Encore récemment, des mesures ont été prises en faveur de la langue anglaise par rapport au français en Algérie.

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TV5MONDE : Qui souhaite toujours l’arabisation totale en Algérie aujourd’hui  ? 
 

Gilbert Grandguillaume : Il y a une couche islamiste, ce courant des Frères musulmans, qui avait une prise sur la population sous l’aspect de la religion et qui soutient l’arabisation totale. La demande de cette arabisation totale vient en priorité des milieux religieux. Il ne s’agit pas forcément d’islamistes extrémistes mais au contraire de gens qui suivent la tonalité des Frères musulmans, de l’islam reformé tel qu’il existe dans des pays arabes aujourd’hui, comme en Égypte. 
 


L’adhésion à la francophonie et à l'OIF n’a jamais été engagée par les différents pouvoirs algériens parce qu’ils craignent d’être taxés de soumission à l’ancien colonialisme.
Gilbert Grandguillaume, anthropologue

TV5MONDE : L'Algérie est pays invité auprès des différents événements de l'OIF. Pourquoi, aujourd'hui, ne pas tout simplement y adhérer ?

Gilbert Grandguillaume : L’adhésion à la francophonie n’a jamais été engagée par les différents pouvoirs algériens parce qu’ils craignent d’être taxés de soumission à l’ancien colonialisme. En refusant d’adhérer à la francophonie, ils revendiquent une légitimité politique. La seule légitimité politique que pourrait revendiquer le pouvoir, c’est d’avoir libéré l’Algérie, l’indépendance et l’identité algérienne sous le bras de l’islam et la langue arabe. 

Le président Bouteflika s’était exceptionnellement rendu au Liban, pour participer au IXe Sommet de la Francophonie, en 2002. À cette époque, l’opinion algérienne aurait accepté l’adhésion. Mais Abdelaziz Bouteflika n’a pas osé franchir le pas parce qu’il pensait que ce serait au détriment de la légitimité du pouvoir qui n’est déjà pas grande, par crainte d'être accusé de soumission à l'ancien empire colonialiste. 

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TV5MONDE : Aujourd’hui, la langue française tient en réalité une grande place en Algérie, troisième pays francophone dans le monde selon les chiffres de l'OIF. Où est-elle enseignée et parlée ? 

Gilbert Grandguillaume : Le bilinguisme arabe et français est pratiqué en Algérie, dans les écoles primaires, dans le secondaire et à l’université également, pour certaines matières. Histoires, sciences humaines et les matières idéologiques sont celles qui ont été arabisées à l’indépendance. Les sciences exactes et essentielles sont restées en français ou sont passées à l’anglais. Le bilinguisme est aussi valable dans certaines administrations.

Il existe une tolérance du pouvoir. Le français est dans les manuels scolaire. Le bilinguisme n’est pas reconnu comme tel mais il est largement pratiqué. L’Algérie n’a pas besoin, en ce sens, de l’aide de l’OIF. Ces derrières années, il y a eu une relance de la coopération avec la France sur le thème de la langue française et de la formation universitaire. Cela s’est fait de façon bilatérale.

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L’Algérie n’a pas besoin de passer par une adhésion à la francophonie pour obtenir l’aide dont elle pourrait avoir besoin. Il y a toujours des programmes de formation, d'échanges, de bourses données à des étudiants algériens, entre la France et l’Algérie.