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Pourquoi la Tunisie, pays hôte du Sommet de la Francophonie, est-elle en crise ?

Un manifestant tient une pancarte où il est écrit "À bas le coup d'État", lors d'une manifestation contre le président Kaïs Saied à Tunis, le 26 septembre 2022.
Un manifestant tient une pancarte où il est écrit "À bas le coup d'État", lors d'une manifestation contre le président Kaïs Saied à Tunis, le 26 septembre 2022.
AP Photo/Hassene Dridi

Le Sommet de la Francophonie se déroule les 19 et 20 novembre 2022 en Tunisie, pays qui connaît une crise politique et sociale. Que s’est-il passé ? Comment l’expliquer ? Décryptage.

Les dirigeants des pays francophones du monde entier se retrouvent à Djerba en Tunisie, les 19 et 20 novembre 2022 pour la 18e édition du Sommet de la Francophonie. Cependant, ce Sommet aurait dû avoir lieu deux ans plus tôt. Il a été reporté d’un an une première fois en raison de la pandémie de Covid-19. Puis, une seconde fois, il est reporté d’un an pour “permettre à la Tunisie de pouvoir organiser cette instance importante dans les conditions les plus optimales”, selon les explications de  l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) dans un communiqué. 

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En effet, la Tunisie traverse une importante crise politique et sociale depuis juillet 2021. À ce moment-là, le président Kaïs Saied invoque l’article 80 de la Constitution du pays. Il met en place un état d’exception, limoge tout son ancien gouvernement et suspend le Parlement. 

En novembre 2021, quand le Sommet aurait dû avoir lieu, la situation politique était encore floue, explique Nedra Cherif, chercheuse à l’Université Luiss à Rome et spécialiste des processus de transition dans le monde arabe. On ne savait pas encore très bien où Kaïs Saied allait, il n’avait pas défini de feuille de route.” Selon elle, c’est ce manque de clarté, associé à des demandes de la société civile, qui ont joué pour le report du Sommet. “Depuis, les choses ont évolué”, poursuit-elle. Presque un an et demi plus tard, où en est le pays ? La situation peut-elle s’améliorer ?

Kaïs Saied est dans une optique où il va de l’avant sans se préoccuper des critiques et de l’opposition à ses choix.Nedra Cherif, chercheuse à l’Université Luiss à Rome

Une double-crise 

La Tunisie se trouve actuellement dans deux crises différentes. D’un côté, il y a une crise politique. “Elle ne va pas en s’améliorant à l’heure actuelle”, analyse Nedra Cherif. “Kaïs Saied continue de mettre en œuvre son programme politique”, poursuit-elle. Le 16 août 2022, la Constitution proposée par Kaïs Saied est adoptée à 94,6% des voix lors d’un référendum. Ainsi, les prérogatives du chef de l’État sont renforcées. “Il est dans une optique où il va de l’avant sans se préoccuper des critiques et de l’opposition à ses choix”, analyse la chercheuse. 

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D’un autre côté, la Tunisie subit une grave crise économique. Régulièrement, les habitants font face à des pénuries de produits essentiels. L’inflation s’est aussi envolée dans le pays. “Le président a hérité d’une situation économique qui était déjà mauvaise”, rappelle Nedra Cherif. À l’origine de la révolution de 2011, il y avait des préoccupations économiques et sociales de la part des Tunisiens. “Et toute cette décennie, il n’y a pas eu beaucoup de réformes économiques ni de progrès”, analyse la spécialiste. “Le choix de l’électeur de Kaïs Saied, qui était un peu un candidat hors système, c’était de rejeter l’élite qu’il jugeait corrompue, jusqu’ici au pouvoir.” Mais à l’heure actuelle “les gens pensent que Kaïs Saied n’a pas agi assez rapidement à propos de la situation économique”, explique Nedra Cherif. 

Kaïs Saïed s’est enfermé dans une logique d’individualisation du pouvoir et il a créé une zone de confort sans rendre de compte à personne et surtout sans contre-pouvoirs.Jamil Sayah, analyste politique spécialiste de la Tunisie contemporaine

Vers une politique plus autoritaire ?

Le 30 mars 2022, le président tunisien dissout le Parlement. Selon Jamil Sayah, analyste politique spécialiste de la Tunisie contemporaine, “la situation hybride du Parlement était intenable.” Dans une interview pour le TV5MONDE en mars 2022, il explique que “les parlementaires islamistes provoquaient continuellement le président Saïed, afin de montrer que l’institution parlementaire était nécessaire.” “Kaïs Saïed s’est enfermé dans une logique d’individualisation du pouvoir et il a créé une zone de confort sans rendre de compte à personne et surtout sans contre-pouvoirs”, analyse le spécialiste. 

"À mon sens c’est un peu difficile de prendre une autre direction politique, juge de son côté Nedra Cherif. On est un peu dans une marche forcée en avant sur le plan politique." Selon elle, même si Kaïs Saied a défini une feuille de route pour sa politique, il reste difficile de voir clairement la couleur que prendra sa manière de gouverner.

Les élections sont-elles ?

Des élections législatives doivent avoir lieu le 17 décembre 2022. Le 15 septembre 2022, le pays adopte une nouvelle loi électorale. “Cette loi électorale est faite pour que les partis politiques ne puissent pas participer au scrutin”, signale l’historienne Sophie Bessis, dans une interview à TV5MONDE en octobre 2022. Avec cette loi, “aucun candidat ne peut avoir l’étiquette d’un parti politique pour se présenter”, résume l’historienne. Selon elle, “l’ensemble de la loi électorale apparaît pour l’instant totalement ingérable.” Plus généralement, elle considère que “la situation politique et la situation sociale se sont incontestablement détériorées pendant ces dix dernières années.” 

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Il n’y a aucun acte concret de la part du président qui puisse améliorer la vie des Tunisiens.Sophie Bessis, historienne

En parallèle, les Tunisiens sont descendus dans la rue exprimer leur ras le bol des politiques de Kaïs Saied. Ils l’accusent d’être responsable de la crise économique traversée par le pays. Les difficultés économiques du pays ont été amplifiées par la crise du Covid-19 et la guerre en Ukraine. Pour cette raison, “les élections ne sont pas la priorité du Tunisien ou de la Tunisienne moyen”, juge Sophie Bessis. “Il n’y a aucun acte concret de la part du président qui puisse améliorer la vie des Tunisiens”, analyse-t-elle. 

(Re)voir : Tunisie : le coût de la guerre en Ukraine
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Il y avait un réel ressentiment vis-à-vis de l’absence de liberté, de la dictature et de la répression qui est beaucoup moins présent aujourd’hui, voire quasiment absent.Nedra Cherif, chercheuse à l’Université Luiss à Rome

Cependant, “la contestation sociale serait peut-être le moyen de rééquilibrer les choix de Kaïs Saied”, estime Nedra Cherif. Elle rappelle que “Kaïs Saied a été élu sur un discours qui est celui d’être la personne à l’écoute du peuple” et que de cette manière, “il a suscité beaucoup d’espoirs” Or, elle explique que les Tunisiens ne voient pas de changements. Cela dit, la situation actuelle du pays n’est pas comparable à celle d’avant la révolution de 2011. “Il y avait un réel ressentiment vis-à-vis de l’absence de liberté, de la dictature et de la répression qui est beaucoup moins présent aujourd’hui, voire quasiment absent”, conclut Nedra Cherif.