Afrique

Sommet du Commonwealth à Kigali : “Le Rwanda reste un pays qui suscite de forts débats politiques et médiatiques”

La première ministre britannique de l'époque, Theresa May, au centre, préside la première session exécutive du Sommet des chefs de gouvernement du Commonwealth, à Lancaster House, à Londres, le 19 avril 2018.
La première ministre britannique de l'époque, Theresa May, au centre, préside la première session exécutive du Sommet des chefs de gouvernement du Commonwealth, à Lancaster House, à Londres, le 19 avril 2018.
© AP Photo/Kirsty Wigglesworth

Cette semaine (du 20 au 26 juin prochain), à Kigali, au Rwanda, les dirigeants des 54 pays du Commonwealth se réunissent pour un sommet très important. Phénomène nouveau, de plus en plus de pays francophones se tournent vers cette organisation. Quels sont les enjeux de ce sommet ? Décryptage de  Christoph Vogel, directeur de recherche du projet « Insecure Livelihoods » à l’Université de Gand, en Belgique et spécialiste de la RDC. Entretien.

TV5MONDE : Depuis ce lundi et jusqu'à la fin de la semaine, le Rwanda accueille la réunion des chefs de gouvernement du Commonwealth qui se tient tous les deux ans dans l'un des 54 pays de l'organisation. Quels sont selon vous les enjeux de ce sommet où sont notamment attendus Boris Johnson et Justin Trudeau ?
 
Christoph Vogel : L’enjeu global de ce sommet est certainement qu’il s’agit de la toute première fois que le Rwanda, membre récent, accueille les pays du Commonwealth. Suite aux retards en lien avec la pandémie Covid-19, le sommet marque une importante étape pour les efforts rwandais de s’établir en tant que centre diplomatique international. En même temps, le Rwanda reste un pays qui suscite de forts débats politiques et médiatiques sur la scène internationale. Si certains glorifient la trajectoire du pays depuis 1994, d’autres le vilipendent.

(Re)voir : "Le Rwanda dans l'attente du sommet du Commonwealth"

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TV5MONDE : Ce sommet intervient à un moment où Kigali est notamment accusé par Kinshasa de soutenir la rébellion du M23. De son côté, le Rwanda accuse la RDC de tirer des roquettes sur son sol. Qu'en est-il exactement ?
 
Christoph Vogel : L’escalade politique et militaire autour du M23 s’est rapidement transformée en contentieux transfrontalier entre la RDC et le Rwanda. Des attaques ont été signalés vice versa par les deux gouvernements. Néanmoins, un soutien direct rwandais au M23 reste difficile à prouver indépendamment, bien que des analystes congolais ont établi des cas d’incursion de l’armée rwandaise sur le sol congolais dans le contexte de raids contre la rébellion rwandaise des FDLR [Forces démocratiques de libération du Rwanda, NDLR].

Réfugiés qui marchent sur la route près de Kibumba, au nord de Goma, en République démocratique du Congo, pour fuir les combats entre l'armée congolaises et les rebelles du M23, au Nord-Kivu, le 24 mai 2022.
Réfugiés qui marchent sur la route près de Kibumba, au nord de Goma, en République démocratique du Congo, pour fuir les combats entre l'armée congolaises et les rebelles du M23, au Nord-Kivu, le 24 mai 2022.
© AP Photo/Moses Sawasawa

De son côté, Kigali accuse l’armée congolaise de sous-traiter les opérations militaires à des groupes armés congolais ainsi que les FDLR. Cette situation réveille des griefs à travers la population congolaise qui craint une répétition des guerres successives des derniers 25 ans, marquées par une impunité généralisée dont, entre autres, le Rapport Mapping des Nations unies fait preuve.

C’est ainsi que, même si l’impact humanitaire de l’escalade actuelle reste faible, comparé avec les guerres du RCD [Rassemblement congolais pour la démocratie (groupe rebelle, NDLR] et du CNDP [Congrès national pour la défense du peuple, groupe rebelle, NDLR] – prédécesseurs du M23 soutenus par le Rwanda à l’époque –, le conflit actuel s’accompagne d’un énorme poids symbolique.

Casque bleu de la MONUSCO, déployé près de Kibumba, au nord de Goma, en République démocratique du Congo, le 28 janvier 2022.
Casque bleu de la MONUSCO, déployé près de Kibumba, au nord de Goma, en République démocratique du Congo, le 28 janvier 2022.
© AP Photo/Moses Sawasawa

Ceci s’illustre notamment à travers une détérioration du discours médiatique et public. Lorsque certains propagent des messages de haine qui ont conduit à des tentatives de lynchage, d’autres se sont mis à diffuser des fausses vidéos afin de décrédibiliser les protestations congolaises dans leur ensemble.
 


Comment enquêter sur les violations des droits humains dans l'est de la RDC ?

Suite à la découverte de trois fosses communes dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) fin 2005, les Nations Unies ont d’abord annoncé dans un rapport au Conseil de Sécurité en juin 2006 leur intention d’envoyer une équipe de spécialistes des droits de l’homme en RDC pour y dresser un inventaire. En mai 2007, le Secrétaire général des Nations Unies, M. Ban Ki-moon a approuvé les termes de référence du Projet Mapping suite à une série de consultations avec les agences onusiennes et les partenaires concernés de même qu’avec le gouvernement de la RDC, y inclus l’ancien président Joseph Kabila. Le Projet Mapping, sous la houlette du Haut Commissariat aux droits de l’homme (HCDH) disposant de contributions volontaires de près de 3 millions de dollars US, avait trois objectifs :  

  • Dresser l’inventaire des violations les plus graves des droits de l’homme et du droit international humanitaire commises sur le territoire de la RDC entre mars 1993 et juin 2003.
  • Évaluer les capacités existantes du système national de justice pour traiter de façon appropriée de telles violations de droits de l’homme, susceptibles de n’avoir pas été considérées
  • Élaborer, compte tenu des efforts continus des autorités de la RDC et du soutien de la communauté internationale, une série d’options destinées à aider le Gouvernement de la RDC à identifier les mécanismes appropriés de justice transitionnelle permettant de traiter les suites de ces violations en matière de vérité, de justice, de réparations et de réforme.

Un mapping est basé sur un certain nombre de prémisses méthodologiques. Un exercice de mapping en tant que tel doit s’intéresser non seulement aux violations mais aussi aux contextes dans lesquels celles-ci ont été commises, soit au niveau d’une région spécifique ou, comme dans le cas de la RDC, sur toute l’étendue d’un pays.

Source : Haut commissariat des Nations unies aux droits de l’Homme

TV5MONDE : La RDC a sollicité la méditation du premier ministre Boris Johnson, au détriment de leurs partenaires francophones que sont par exemple la France et la Belgique. Quelle signification politique peut-on donner à cette initiative ?
 
Christoph Vogel : Cet appel se contextualise à travers la tenue du sommet de Kigali. Néanmoins, Boris Johnson a fait preuve d’un style de gouvernance erratique et mensonger, ainsi qu’un rebond autoritaire au Royaume Uni, et il est donc fortement incertain que son gouvernement puisse servir d’acteur fiable et sérieux pour n’importe quelle crise politique internationale à l’heure actuelle, y inclus celle impliquant la RDC et le Rwanda.
 
TV5MONDE : Par ailleurs, le Rwanda est aussi critiqué par certains au sujet de l'accord signé en avril dernier avec le Royaume Uni, et qui prévoit la déportation au Rwanda, des migrants qui ont traversé la Manche de façon illégale. Quel regard portez-vous sur cette initiative rwandaise ?
 
Christoph Vogel : En effet, il est surprenant que le Rwanda ait conclu cet accord illégal avec le Royaume Uni. Néanmoins, en bonne façon coloniale, les médias internationaux et britanniques semblent cibler majoritairement le Rwanda lorsque la responsabilité primaire, tel que remarquée par la Cour européenne des droits humains récemment, reste celle d’un gouvernement britannique qui s’affiche en négation par rapport à toute convention ou traité international.
 
TV5MONDE : Des pays francophones tels que le Togo, le Maroc ou encore le Gabon manifestent leur intérêt pour le Commonwealth. En mai dernier, le président gabonais Ali Bongo a annoncé, lors d'une visite à Londres, la volonté de son pays de rejoindre l'organisation. Comment expliquer cet engouement des pays francophones ?
 
Christoph Vogel : En rejoignant le Commonwealth tout en gardant une forte position dans l’OIF [Organisation Internationale de la Francophonie, NDLR], le Rwanda démontre qu’il est possible de s’approprier ces organisations intergouvernementales au lieu de demeurer dans des logiques néocoloniales qui ont jadis façonnées les rapports au sein de ces organisations.

Dans le contexte d’un ras-le-bol plus généralisé, il n’est donc point surprenant que d’autres états y pensent afin de contrebalancer la prépondérance française ; et dans le même temps, certains états anglophones remettent en question leur rattachement au Commonwealth. Dans le meilleur des cas, tout cela augure une plus grande transformation diplomatique vers des relations plus équitables et moins racistes et discriminatoires qu’avant.