Afrique

Soudan : aux origines de la contestation contre la vie chère

Chargement du lecteur...
(c) TV5MONDE

C’est une vague de contestation sans précédent qui secoue le Soudan depuis plus d’une semaine. A la colère des manifestants contre le prix du pain et la vie chère s’oppose la répression féroce du régime. Une confrontation qui a déjà fait 37 morts selon Amnesty International. 

Une crise qui débute avec la hausse du prix du pain

Mardi 18 décembre le gouvernement annonce que le prix du pain va être multiplié par 3, passant de 1 à 3 livres soudanaises (2 à 6 centimes d’euros). Cette mesure va immédiatement faire descendre dans la rue des milliers de manifestants, d’abord à Atbara dans l’est, avant de se propager dans tout le pays et à Khartoum, la capitale. En tout, une douzaine de villes et 10 états sont désormais concernés. Depuis ce sont des manifestations quasi-quotidiennes contre la vie chère, systématiquement réprimées par les forces de sécurité, d’abord à grand renfort de gaz lacrymogène, puis en tirant sur les manifestants, à balles réelles. Selon Amnesty International, 37 manifestants ont été tués depuis la semaine dernière et des arrestations d’opposants se sont multipliées. Le chef de file du principal parti d’opposition, Sadek al-Mahdi dénonce « une répression armée » de la part des autorités.

En début de semaine, un appel à la grève a été lancé par les médecins et les universitaires. Lundi 24 décembre, hôpitaux et universités étaient fermés et d’autres se sont joints à l’appel : avocats, journalistes, enseignants notamment.
Pour Marc Lavergne, chercheur au CNRS et spécialiste du Soudan ces manifestations contre la vie chère montre à quel point le pays est en crise « la cherté de la vie, surtout dans les villes, fait qu’aujourd’hui les magasins sont vides, l’Etat n’a pas d’argent non plus pour importer ce qui permettrait à cette population urbaine de survivre : plus de pain, plus d’essence, plus de médicaments et tout le nécessaire de la vie ».
 
Chargement du lecteur...
(c) TV5MONDE
 

Un  mouvement de plus en plus politique

Au fil des jours, ce qui n’était à l’origine qu’un mouvement social, devient une contestation contre le pouvoir en place. Dans les manifestations, les revendications se politisent et les slogans comme « le peuple veut la chute de régime », rappellent ceux des Printemps arabes de 2011. Mardi 25 décembre, à Khartoum un cortège a même cherché à se rendre au Palais présidentiel pour déposer une demande officielle exigeant le départ du président el-Béchir, rapidement empêché par les forces de l’ordre qui ont, encore une fois, fait usage de leurs armes à feu.

Le régime est désormais la cible de la colère. Beaucoup de manifestants estiment que la crise est due à la mauvaise gestion du gouvernement et à la corruption. Pour Marc Lavergne, spécialiste du Soudan, la population espère désormais une refonte des institutions du pays. « Les Soudanais ont conscience qu’Omar el-Béchir est la partie émergée de l’iceberg qu’est l’appareil, le système, le congrès national au parlement, et toute cette structure militaro-islamiste mise en place depuis 1989. »

Derrière la contestation, une crise économique profonde

L’augmentation du prix du pain n’est finalement que le dernier élément d’une lente agonie de l’économie soudanaise car depuis 2011 le pays traverse une grave crise. Lorsque le Soudan du Sud fait sécession, le pays est amputé de 75% de ses revenus pétroliers. Un manque encore accentué par la chute du prix du baril. Le pays est à court de ressources et les caisses de l’Etat sont désespérément vides. « Le Soudan vit des aides internationales, notamment venues des pays arabes pétroliers. En plus de cela, il essaie de monnayer sa capacité de nuisance auprès des pays voisins pour obtenir une aide internationale », explique Marc Lavergne, « le pays a notamment négocié, ces dernières années, son retrait de la liste des Etats qui soutiennent le terrorisme et est parvenu à faire lever les sanctions américaines (en 2017, ndlr) qui pesaient sur le pays mais sans activité économique interne, la possibilité de faire du commerce international ne sert pas à grand-chose », conclut-il.

En 2018 l’inflation a augmenté de 70%, la valeur de la monnaie s’est écrasée, les prix des produits de bases ont explosé alors que près de 20% de la population est désormais au chômage. Partout devant les magasins, les files d’attentes s’allongent alors même que les étales ne se remplissent plus.

Des manifestations contre la vie chère devenues récurrentes

Au début de l’année 2018 des manifestations avaient déjà eu lieu contre la hausse du prix des produits de première nécessité. Le pouvoir avait alors rapidement étouffé la contestation, à grand renfort d’arrestations.

Depuis l’indépendance du Sud, plusieurs mouvements contre la vie chère ont eu lieu comme en 2012 puis en 2013, faisant des centaines de morts à chaque fois. « Depuis 30 ans, le régime a mis en œuvre une répression constante. L'appareil sécuritaire permet de contrôler l’opinion publique dans les villes », explique Marc Lavergne, chercheur au CNRS. Mais l’ampleur de cette semaine de colère est une première depuis la prise de pouvoir d’Omar el-Béchir.

Quelle sortie de crise pour le Soudan ?

Lundi 24 décembre le président el-Béchir est sorti de son silence. Une allocation télévisée dans laquelle il a promis aux Soudanais de faire « de vraies réformes pour garantir une vie digne aux citoyens » sans donner plus de détails, avant d’accuser les « traîtres, les agents et les mercenaires qui sabotent les institutions de l’Etat ». Le lendemain, avec plusieurs de ses ministres, il s’est rendu dans le gouvernorat d’Al-Jazirah, l’un des berceaux de la contestation, où il a été conspué par la foule au passage de son cortège. « Ces manifestations sont l’expression presque obligée de révolte », explique Marc Lavergne.   

Certains observateurs s’interrogent déjà sur d’éventuelles dissensions au sein même des forces de sécurités. En tout cas cette révolte du pain pourrait pousser le régime d’el-Béchir à entamer des réformes.