Afrique

Soudan : le mouvement populaire décisif pour contrer le coup de force militaire ?

Alors que le général Burhane a dissout ce 25 octobre 2021 le Conseil de souveraineté, des milliers de Soudanais sont descendus dans les rues de Khartoum pour protester contre ce coup de force des militaires.
Alors que le général Burhane a dissout ce 25 octobre 2021 le Conseil de souveraineté, des milliers de Soudanais sont descendus dans les rues de Khartoum pour protester contre ce coup de force des militaires.
© AP Photo/Ashraf Idris

Entretien. Ce lundi 25 octobre, le général al-Burhane a dissout le Conseil de Souveraineté qui était l’organe de gouvernement de transition du Soudan. Des troupes militaires ont convergé vers Khartoum et les membres du gouvernement ont été arrêtés. Ce sont désormais les militaires qui détiennent le pouvoir. Mais peut-on parler de coup d’État ? Pour Roland Marchal, chercheur au Centre de recherches internationales de Sciences Po Paris, c’est prématuré.

TV5MONDE : Peut-on parler d’un coup d’État ?

Roland Marchal : On ne peut pas encore parler d’un coup d’État parce que nous ne sommes pas du tout sûrs que les choses vont en rester là. 

Le président du Conseil de souveraineté, le général al-Burhane, a certes dissout le conseil de souveraineté ainsi que le gouvernement. Il n’y a plus d’institutions de la transition. Mais il n’a suspendu que quelques articles de la charte constitutionnelle de la transition. Il a même appelé les groupes armés à rejoindre le "camp de la paix". Cependant, des renforts militaires sont en train d’arriver vers Khartoum. 

(RE)voir : Soudan : la transition va se poursuivre, assure le général Burhane
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La réaction populaire a été immédiate. Et les principaux États occidentaux ont réagi très rapidement. Les principaux bailleurs de fonds du pays appellent au retour des civils au pouvoir, et surtout à la libération des personnes emprisonnées. Même l’Union africaine a protesté.

Nous sommes dans une situation assez instable. Peut-être al-Burhane sera-t-il au pouvoir ce soir, mais il est dans une posture très compliquée. Il faudra observer ce qui va se passer dans les prochains jours. Très clairement, si le mouvement populaire tient, comme il a tenu au mois de juin 2019 et comme il a montré sa force le 21 octobre, les militaires ne sont pas sortis de l’auberge.

Tv5Monde : Qui peut s'opposer aux militaires ?

Roland Marchal : La population civile, ceux-la mêmes qui ont été à l’origine du soulèvement de 2019. D'ailleurs, le Premier ministre Hamdok a demandé à la population de descendre dans la rue et de protester pacifiquement.


Il risque d’y avoir pas mal de résistance dans la mise en place d’un nouveau gouvernement.
Roland Marchal, chercheur au Centre de recherches internationales de Sciences Po Paris

Il faut savoir que les gens qui ont été arrêtés aujourd’hui sont tous des leaders du mouvement de 2019. Il ne s’agit pas de tribuns. Ce ne sont pas des personnes issues de très grandes organisations politiques. Ils viennent de petits partis, de groupuscules politiques. Mais ils ont été des personnages importants des mouvements populaires de 2019 et c’est pour cela que le général al-Burhane les a arrêté. Les militaires les craignent car ils sont capables de mobiliser la rue.

Il risque d’y avoir pas mal de résistance dans la mise en place d’un nouveau gouvernement. Il y a aussi beaucoup d’incertitudes sur la façon dont il pourra être accueilli internationalement même si on sent que l’Egypte, les Saoudiens et les Emiratis vont peser de toutes leurs forces pour soutenir cette nouvelle formation, peut-être même le Tchad. 

Tv5Monde : Un tel coup de force de la part d'al-Burhane était-il prévisible ? 

Roland Marchal : Vers le 16 octobre, il y a eu une manifestation demandant la fin de la division du pouvoir avec une partie des manifestants en faveur des militaires. Et le 21 octobre il y a eu une autre grande manifestation, en faveur des civils, et elle était sans commune mesure avec celle en faveur des militaires.

(RE)voir : Soudan : des manifestations de rue scindées en pro-militaires et pro-civils

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Quand il y a eu le retour à la table des négociations, Hamdok a proposé des choses qui n’étaient pas irraisonnables, comme essayer de réformer le conseil de souveraineté et ensuite faire un remaniement ministériel. Les militaires sont arrivés avec des propositions beaucoup plus radicales qui rappellent un peu ce que le général Burhane a annoncé ce lundi matin.

Ils ont proposé de réintroduire dans l’arène politique des gens qui ont fait partie du régime précédent, comme les soutiens de Tourabi (n.d.l.r. Hassan al-Tourabi, prédicateur populaire et islamiste radical, à la tête des Frères musulmans soudanais), et les gens du parti du Congrès populaire, ainsi que d’autres personnes qui n’étaient pas proches d’Omar el-Bechir (n.d.l.r. militaire et homme d'État soudanais. Auteur du coup d'État de 1989, renversé par un coup d’État de l'armée le 11 avril 2019).

Ils veulent redéfinir la distribution des rôles au sein du Conseil de Souveraineté de façon à ce que tous ceux qui y étaient à cause du soulèvement populaire de 2019 soient mis en minorité. Ce n’est pas dit exactement dans ces termes mais c’est le résultat qu’ils veulent obtenir. Or les civils ont dit non.

Samedi 23 octobre, l’envoyé spécial américain a rencontré Burhane. L’entretien n’a pas eu d’issue vraiment positive. Dimanche les premiers mouvements militaires ont commencé et le soir même, il y a eu les premières arrestations. Cela
faisait plusieurs jours qu’on parlait de coup d’État.


Ce qui peut faire reculer les militaires, c'est une réaction internationale très forte et unanime.
Roland Marchal, chercheur au Centre de recherches internationales de Sciences Po Paris

Tv5Monde : Qui pourrait faire reculer les militaires ?

Roland Marchal : Ce qui peut faire reculer les militaires, c'est une réaction internationale très forte et unanime.

Le gouvernement de transition a cédé car les forces qui ont guidé le soulèvement populaire qui a renversé Omar el-Béchir sont des mouvements politiques qui ne représentent pas grand-chose en termes électoraux. Même s’ils ont été très bien organisés et très efficaces pour gérer le mouvement social et éviter des bains de sang et qu'ils ont obtenu la victoire. 
 


La misère était déjà là, avant Hamdok.
Roland Marchal, chercheur au Centre de recherches internationales de Sciences Po Paris

Le véritable enjeu, et c’est un des points sur lequel joue Hamdok, c’est la tenue d’un scrutin en juin 2023. Il veut rassurer les partis traditionnels en leur promettant des postes après cette élection. Mais le parti Oumma (n.d.l.r. parti politique islamique centriste formé en 1945) ne va pas tomber dans le piège. Car les élections, ce n’est pas uniquement le jour du vote, c’est aussi la façon dont on les prépare. Et si elles sont mises en place quand les militaires sont aux commandes, on reviendra au système précédent. 

Ce serait dommage car le Soudan venait de réinstaller un agenda démocratique dans une zone où il était absent. Le gouvernement de transition a remplacé une dictature qui se prétendait islamiste. Ce sont deux raisons qui méritent que la communauté internationale réagisse. Sans être enthousiaste des actions du gouvernement Hamdok, il faut souligner qu’il y avait un retour des libertés. Les femmes et les hommes étaient à nouveau libres de faire ce qu’ils voulaient. La misère était déjà là, avant Hamdok.