Tchad : « Tout le monde s’inquiète d’une possible guerre civile »

Un militaire tchadien devant un public venu assister aux funérailles d'Idriss Déby à N'Djamena, le 23 avril 2021.
Ap/Christophe Petit Tesson

Depuis la mort du président-maréchal Idriss Déby Itno, le 19 avril, le Tchad est plongé dans l’incertitude politique, entre un Conseil militaire de transition (CMT) qui a du mal à s’imposer, des rebelles du Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT) qui menacent, et une opposition qui appelle à manifester. Pour Thierry Vircoulon, chercheur à l'IFRI, le pire à craindre serait une guerre de succession qui déboucherait sur une guerre civile. Un compromis paraît donc indispensable entre les acteurs qui convoitent le pouvoir aujourd’hui.


TV5MONDE : le Tchad vit des heures mouvementées depuis le décès d’Idriss Déby ; le Conseil militaire de transition (CMT), dirigé par le fils du défunt chef de l’État, est loin d’être adoubé, l’opposition appelle à des manifestations à partir de mardi 27 avril, et le CMT a également annoncé son intention de ne pas négocier avec les rebelles du FACT… Faut-il s’attendre à une semaine de tous les dangers…

Thierry Vircoulon, coordinateur de l'Observatoire de l'Afrique australe et centrale à l’Institut français des relations internationales (IFRI) : Oui très clairement, il faudra même s’attendre à plus d’une semaine. Le pouvoir au Tchad attise beaucoup de convoitises et la mort du président Déby a ouvert une course vers le pouvoir. Donc, cela risque même de durer plus d’une semaine.

Le CMT a du mal à s’imposer comme l’acteur incontournable pour l’avenir du pays, pourquoi ?

Premièrement, le Tchad n’est pas une monarchie, même s’il y ressemblait. Deuxièmement, le fils du président n’a pas une grande stature dans son pays. C’est pour cela qu’il est challengé.

Il faudrait que ce soit un gouvernement représentatif des diversités ethniques du Tchad, mais aussi que les militaires laissent les principales places aux civils

Thierry Vircoulon, chercheur à l'IFRI

Mahamat Idriss Déby devrait très prochainement s’adresser à ses concitoyens et peut être nommé un gouvernement dans la semaine (NDLR : l’interview a été faite avant la nomination d’Albert Pahimi Padacké comme premier ministre ce 26 avril). Quel serait le profil idéal de ce gouvernement en ces temps d’instabilité ?

Il est clair qu’il faudrait un gouvernement où serait représentée, d’une part l’opposition démocratique au Tchad. D’autre part, cela doit être un gouvernement où les principales communautés du Tchad se retrouvent. Il faudrait que ce soit un gouvernement représentatif des diversités ethniques du Tchad, mais aussi que les militaires laissent les principales places aux civils.

(Re)lire : Tchad : qui est Mahamat Idriss Déby Itno, nouvel homme fort du pays ?

L’option de ne pas négocier avec les rebelles du FACT, est-elle une position tenable pour le CMT ?

Ce serait une position tenable si le CMT réussissait à avoir une assise plus large. Tant qu’il reste ce qu’il est, non, ce n’est pas une position tenable.

L’appel à manifester de la part de l’opposition pour le mardi 27 avril, a-t-il des chances d’être suivi ?

Cela dépendra du degré de peur qu’il y a à N'Djamena, parce que ces derniers jours, il y a eu une grande nervosité, une grande inquiétude dans la population tchadienne. Les gens sortiront dans la rue s’ils n’ont pas peur de se faire tirer dessus par les CMT. Je pense que tout le monde à N'Djamena est dans l’attente et observe comment cette course vers le pouvoir va se dérouler. C’est ce qu’il faut craindre le plus aujourd’hui pour le Tchad, car elle risque d’être violente.

La ligne de crête sur laquelle marche le gouvernement français est extrêmement périlleuse

Thierry Vircoulon, chercheur à l'IFRI

Jusqu’où pourrait aller la France dans son soutien aujourd’hui pour le CMT ? Peut-on s’attendre à une intervention militaire contre les rebelles du FACT par exemple ? Comme elle était intervenue en 2008 et 2019 pour aider Idriss Déby face à des rébellions ?

C’est difficile à dire. Je pense qu’il y a une situation qui a changé justement parce que Déby n’est plus au pouvoir. Le président de la République française, Emmanuel Macron, s’est rendu à N'Djamena, ce qui est assez exceptionnel quand même, pour mettre la pression sur le CMT. Ce qui est clair, c’est que la ligne de crête sur laquelle marche le gouvernement français est extrêmement périlleuse.

Aujourd’hui, l’avenir de la région du Sahel est plus que jamais lié à l’avenir du Tchad...

Il est clair que s’il y a une course au pouvoir qui se transforme en guerre civile au Tchad, cela aura des effets déstabilisateurs dans la région, le Sahel. C’est aussi pour cela qu’il y avait d’autres chefs d’États qui étaient aux funérailles du président Déby. Tout le monde est conscient du problème. Tout le monde s’inquiète d’une possible guerre civile au Tchad. C’est évitable, mais est-ce que les appétits voudront l’éviter ? C’est ça la question.

Quels pourraient être les acteurs principaux de ce conflit qui pourrait se déclencher  ?

Déjà, il pourrait y avoir beaucoup de monde qui se liguent contre le maintien au pouvoir du clan Déby. Après, il est clair qu’entre les Goranes, les Arabes et les Zaghawas, chacun risque de pousser ses pions, ses avantages. Et il ne faut pas oublier les Sudistes dans cette équation politique tchadienne. Voilà, les quatre principaux acteurs du jeu politique actuellement. Maintenant, on va voir si ces acteurs sont capables de trouver des compromis. S’il n’y a pas de compromis entre eux, en effet, cela risque d’être déstabilisateur. Il faudrait un système politique qui représente tout le monde et qui puisse équilibrer le pouvoir qui jusqu’à présent était très largement aux mains des Zaghawas.

Tchad : Le dernier hommage d'une nation à son maréchal

Your browser doesn't support HTML5 video.

Albert Pahimi Padacké retrouve son poste de premier ministre tchadien

Albert Pahimi Padacké, dernier premier ministre d'Idriss Déby Itno, a été nommé lundi 26 avril chef du gouvernement de transition au Tchad, selon un décret signé par Mahamat Idriss Déby, président du Conseil militaire de transition (CMT).
Albert Pahimi Padacké, était arrivé en deuxième position de l'élection présidentielle du 11 avril avec 10,32% des voix, loin derrière le défunt président, qui avait été réélu dès le premier tour avec 79,32%.
Il avait occupé les fonctions de premier ministre jusqu'en 2018, date de suppression de la fonction. Il sera à la tête, selon la charte de transition, d'un gouvernement de transition dont les membres seront nommés et révoqués par Mahamat Idriss Déby, fils de l'ancien président.