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Tunisie : 8 ans après la chute de Ben Ali, qu'est-ce qui a changé ?

Des Tunisiens se regroupant à Tunis pour célébrer le premier anniversaire de la révolution le 14 janvier 2012. 
Des Tunisiens se regroupant à Tunis pour célébrer le premier anniversaire de la révolution le 14 janvier 2012. 
©AP Photo/Amine Landoulsi

Le 14 janvier 2011, la Tunisie tournait une page de son histoire. Après quatre semaines de manifestations, le président Ben Ali, au pouvoir depuis 1987 quittait le pays pour se réfugier en Arabie saoudite. Huit ans après, où en est la Tunisie ? Entretien avec Elyès Jouini, universitaire et homme politique franco-tunisien, ancien ministre post Ben Ali, chargé des réformes économiques et sociales.
 

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TV5MONDE : Le 24 décembre, un journaliste tunisien est décédé après s'être immolé par le feu, dans la région de Kasserine, l'une des plus pauvres du pays. Il a mis fin à ses jours pour protester contre le chômage et la pauvreté. Il y a huit ans, la révolution tunisienne était déclenchée par l'immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, un marchand ambulant de 26 ans vivant à Sidi Bouzid. Est-ce que l'histoire se répète ?

Elyès Jouini : L'histoire ne se répète pas, mais en attendant elle bégaie. Cela signifie que les mêmes raisons qui ont conduit au soulèvement et à la révolution de 2011 sont toujours présentes. Ces raisons, ce sont les inégalités entre les régions, les très forts taux de pauvreté, les très forts taux de chômage.

Les raisons sont toujours là, ce qui conduit d'une désespérance à une révolution, c'est quelque chose de très difficilement explicable. Quelle est la goutte d'eau qui fait déborder le vase ? On ne peut jamais le prévoir à l'avance. C'est pour cela que je dis que l'histoire ne se répète pas forcément. En revanche, cela reflète la persistance de problèmes qui n'ont toujours pas été traités.   

"Travail, dignité et liberté" c'était les trois slogans de la révolution tunisienne. Ces trois promesses ont-elle été tenues ? 

Je crois que l'une d'entre elles a été tenue, c'est la liberté. En huit ans, la Tunisie a été en mesure de construire une trajectoire vers une plus grande démocratie, vers plus d'ouverture, vers plus de liberté qui est à saluer. Donc, je crois qu'il y a eu un énorme travail et une prise de conscience, une maturité qui s'est développée.

Sur le plan de la dignité, si la dignité c'est le fait de pouvoir s'exprimer, je crois que la démocratie naissante en Tunisie est une réponse appropriée. En revanche, si la dignité c'est de vivre dignement, malheureusement de nombreuses personnes n'ont pas atteint aujourd'hui ce niveau de vie digne.

De la même façon que le premier des mots d'ordre c'était le "travail", aujourd'hui, les taux de chômage n'ont absolument pas évolué. Donc il y a des attentes qui sont absolument énormes, qui sont source aujourd'hui de désespérance, d'incompréhension et auxquelles il est important que l'on soit en mesure de répondre dans les années à venir et le plus rapidement possible.

Huit ans après la chute de Ben Ali en Tunisie, quelle est la situation économique du pays ? Le chômage des jeunes a-t-il baissé ?

Les taux de chômage des diplômés demeurent extrêmement élevés et la situation économique ne s'est pas améliorée depuis 2011, bien au contraire. Tout simplement parce que l'instabilité politique a pu détourner les investisseurs étrangers, les investisseurs tunisiens eux-mêmes. Il n'y a donc pas eu création d'emplois, il n'y a pas eu d'investissements.

Les gouvernements successifs n'ont pas pris à bras le corps cette question de la relance économique. Il y a eu un certain nombre de mesures mais que je qualifierais souvent de "mesurettes". Il n'y a pas eu un plan d'action volontariste pour s'attaquer à la fois à ces questions de relance économique et en même temps de réduction des inégalités sociales. Au premier rang des questions sociales, il y a la question du chômage car c'est un important facteur de dignité et de niveau de vie bien évidemment.