Afrique

Tunisie : Kaïs Saïed, un président aux pleins pouvoirs de plus en plus isolé

<p>Le président tunisien, le 20 septembre 2021, à Sidi Bouzid. Deux jours il annoncait une extension de ses pouvoirs par décret.</p>

Le président tunisien, le 20 septembre 2021, à Sidi Bouzid. Deux jours il annoncait une extension de ses pouvoirs par décret.

AP

L'état de grâce du président Kaïs Saïed est-il terminé ? Le 27 juillet, le chef de l'État tunisien avait suspendu le Parlement. Ce coup de force constitutionnel lui avait assuré le soutien d'une partie de l'opinion publique tunisienne. Ce 13 décembre le président a prolongé d'un an la suspension du parlement. Au moment où le pays célèbre les 11 ans de la révolution, le président aux pleins pouvoirs, Kaïs Saïed, semble isolé. Syndicats, ONG, partis politiques ou mouvements de la société civile lui tournent désormais le dos. Analyse.

C'est une décision qui avait ravi de nombreux Tunisiens. Ce 27 juillet, l'air grave et austère le président Kaïs Saïed annoncait la suspension du Parlement. Le pays était alors confronté à la pandémie de Covid-19. Les vaccins durant cet été manquaient. L'économie tunisienne semblait être à bout de souffle.
 

Le coup de force constitutionnel du 27 juillet du président Saïed est alors soutenue par une partie de l'opinion publique heureuse de se débarrasser enfin des islamistes jugés incompétents et corrompus
Jamil Sayah, analyste politique spécialiste de la Tunisie contemporaine

Les Tunisiens voulaient enfin sortir de l'affrontement qui dure depuis plusieurs entre le Parlement dominé par Ennahdha, le parti issu de l'Islam politique dirigé par Rached Ghanouchi, et le palais de Carthage, siège de la présidence. C'est ce que perçoit alors Jamil Sayah, professeur de droit public et spécialiste de la Tunisie contemporaine et auteur de L'acte II de la révolution tunisienne"Ce coup de force constitutionnel a été soutenu par une grande partie de l'opinion publique. Le président en avait-il le droit ? Il n'existe pas de cour constitutionnelle, seule chambre à même de trancher entre le président et le parlement tous deux élus au suffrage universel direct. L'opinion publique était heureuse de se débarasser enfin des islamistes jugés incompétents et corrompus", estime le chercheur. 

Nessryne Jelalia, militante de la société civile abonde dans le même sens. "Une grande partie de l'opinion publique a vu positivement cette suspension du Parlement. Enfin, 'nous allions sortir des affrontements politiques pour enfin nous occuper des questions sociales et économiques'. La question du chômage des jeunes est très présente en Tunisie. Elle a été le ferment de la Révolution et depuis 10 ans rien n'a été réellement fait. La décision du 27 juillet a été perçue comme la possibilité d'ouvrir une nouvelle page politique", explique Nessryne Jelalia. L'agenda politique allait enfin laisser la place à l'agenda social. 

Le discours anti-corruption

Le discours de Kaïs Saïed contre la corruption de la classe politique trouve un écho dans la population. "Les Tunisiens se sont faits volés plus de 13,5 milliards de dinars (4 milliards d'euros, ndlr)" par les députés, aime-t-il répéter dans ses discours sans qu'aucune preuve ne soit apportée.
 

Nous pensions que le président  allait ouvrir un dialogue avec les ONG, avec les mouvements de la société civile pour construire une nouvelle plateforme politique où la question sociale serait prise en compte. 
Nessryne Jelalia, membre de la société civile

Les membres des ONG, des syndicats, de la société civile n'ont pas le sentiment alors d'assister à une dérive autoritaire du président tunisien. "Nous pensions qu'il allait ouvrir un dialogue avec les ONG, avec les mouvements de la société civile pour construire une nouvelle plateforme politique où la question sociale serait prise en compte", décrit Nessryne Jelalia.

Sami Aouadi, professeur d'économie à l'Université de Tunis et membre exécutif de l'UGTT, l'Union générale des travailleurs tunisiens, première force sociale du pays avec ses 750 000 adhérents, était alors dans un même état d'esprit. "L'urgence sociale était là. L'État tunisien était bloqué dans des affrontements entre le Parlement et la présidence. Nous avions pris acte de la décision du 27 juillet", décrit Sami Aouadi.

<p>Le président Kaïs Saïed reçoit le président Tebboune ce 16 décembre à Carthage. L'Algérie a promis un soutien financier de 300 millions de dollars au pays.</p>

Le président Kaïs Saïed reçoit le président Tebboune ce 16 décembre à Carthage. L'Algérie a promis un soutien financier de 300 millions de dollars au pays.

AP

Cinq mois plus tard, le discours est bien plus sévère. "La démocratie tunisienne aujourd'hui est en danger. Comment un pouvoir peut-il autant se couper des forces sociales de son pays. Il a coupé tout dialogue avec tout le monde que ce soit les partis politiques, les ONG, les syndicats. Il a nommé une cheffe de gouvernement, Najla Bouden le 11 octobre dernier. Nous l'avons rencontré nous l'UGTT mais nous savons que ce n'est pas elle qui décide. Il n'y a pas de dialogue", explique le syndicaliste. 
 


Le président Kaïs Saïed se voit comme le 'zaïm', l'homme providentiel. C'est quelqu'un qui dans sa culture politique a une profonde détestation de ce qu'est la démocratie représentative. Il a une horreur des corps intermédiaires, des forces sociales, des ONG, de tout ce qui pourrait contester son pouvoir.
Jamil Sayah, analyste politique spécialiste de la Tunisie contemporaine

La déception est également grande chez Jamil Sayah, analyste politique et spécialiste de la Tunise contemporaine."Il aurait pu agir, rassembler autour de lui, construire une nouvelle République. Il a surtout chercher à concentrer tous les pouvoirs", constate le chercheur. Le décret du 22 septembre, formalise plus avant la concentration des pouvoirs en abrogeant tout un pan de la Constitution de 2014. Le décret met en place un "Etat d'exception" aux mains du président. Celui-ci peut gouverner sans Parlement.
 

Des Tunisiens manifestent dans la capitale ce 14 novembre contre les pouvoirs que s'est arrogé le président tunisien.
Des Tunisiens manifestent dans la capitale ce 14 novembre contre les pouvoirs que s'est arrogé le président tunisien.
AP Photo/Hassene Dridi


"Le président Kaïs Saïed se voit comme le 'zaïm', l'homme providentiel, comme le fut Habib Bourguiba (père de l'indépendance tunisienne, président de 1957 à 1987, ndlr). C'est quelqu'un qui dans sa culture politique a une profonde détestation de ce qu'est la démocratie représentative. Il a une horreur des corps intermédiaires, des forces sociales, des ONG, de tout ce qui pourrait contester son pouvoir. Il ne voit la politique que dans un dialogue direct entre le président et le peuple. Que signfie le peuple dans son discours? Difficile à dire", constate Jamil Sayah.

Lire : Tunisie, Kaïs Saïed change la date anniversaire de la révolution : une "réécriture de l'histoire"

Kaïs Saïed a tous les pouvoirs mais rien n’a réellement été fait. La première des urgences est pourtant d’assurer la solvabilité du pays.
Jamil Sayah, analyste politique spécialiste de la Tunisie contemporaine

Ces derniers mois et ces dernières semaines, les termes employés dans ses discours sont devenus "plus violents", estime le chercheur. Selon Jamil Sayah il polarise, il exacerbe le conflit entre une Tunisie (le peuple) et l’autre (l’élite), à travers des imprécations de plus en plus belliqueuses contre les « traîtres » et les "vendus". "Il se voit comme seul juge de qui est un bon ou un mauvais Tunisien", estime le chercheur. 

L'homme concentre tous les pouvoirs. Mais pour quels résultats ? "Force est de constater que depuis plus plusieurs mois Kaïs Saïed a tous les pouvoirs et rien n’a réellement été fait. La première des urgences est d’assurer la solvabilité du pays. Il faut boucler le budget et la loi de finances 2022. Le pays a besoin de plus de 4 milliards de dollars dès ce mois de janvier. Le président algérien Tebboune est en visite ce 16 décembre à Tunis. Il a annoncé une aide à la Tunisie de plus de 300 millions de dollars. Mais ce sera profondément insuffisant par rapport aux besoins de l’É​tat tunisien", décrit le chercheur. 

Tout est bloqué. Il n'y a aucune négociation.Sami Aouadi, membre de l'UGTT, principale force syndicale du pays

Pour sortir de l'ornière, à côté des aides reçues notamment de l'Union européenne, Tunis vient en effet de se tourner pour la quatrième fois en 10 ans vers le FMI, dont elle espère obtenir avant la fin de l'année un prêt d'environ 4 milliards de dollars (3,3 milliards d'euros). L'économie est sinistrée. La pandémie a cassé le secteur du tourisme qui emploie un peu plus de 10% de la population active. L'inflation dépasse les 6%. Le taux de chômage des jeunes diplômés dépasse les 50%.

Des manifestants protestent à Sousse contre le pouvoir du président tunisien ce 14 novembre 2021.
Des manifestants protestent à Sousse contre le pouvoir du président tunisien ce 14 novembre 2021.
AP Photo/Hassene Dridi)


"Le FMI a conditionné son aide à une reprise du dialogue avec les acteurs sociaux et politiques", insiste Jamil Sayah. Or le dialogue est coupé avec la principale centrale syndicale du pays. "Il a ces derniers temps insulté verbablement l'UGTT. C'est une véritable erreur stratégique", insiste le chercheur.

"Tout est bloqué. Il n'y a aucune négociation",
confirme pour sa part Sami Aouadi, membre de l'UGTT. Le gouvernement face à ces difficultés financières cherche à serrer la vis budgétaire. La loi 38 qui donnait la possibilité aux jeunes d'accéder aux concours de la fonctions publique de manière plus aisée a été abrogée. Une baisse des salaires des fonctionnaires serait à l'étude. Mais comment mettre en place une telle politique budgétaire sans relais de négociations ? "Le président aujourd'hui est très seul. Il n'a pas de parti. Il n'a pas de relais. Il est très isolé. Il s'est mis un peu tout le monde à dos", constate pour sa part Nessryne Jelalia, activiste de la société civile. 

Kaïs Saïed doit trouver 4 milliards de dollars d'ici le premier janvier


"Il peut encore compter sur une partie de l'opinion publique mais tout cela reste très fragile", explique pour sa part Jamil Sayah, analyste politique. "Il a besoin des grands bailleurs internationaux que sont le FMI ou Washington ou l'Union européenne. Il a prolongé la suspension du parlement d'un an mais il a su habilement annoncer un calendrier électoral pour rassurer la communauté internationale", constate Jamil Sayah.

Le danger d'implosion social est réel selon Nessryne Jelalia, membre de la société civile. "Des grandes entreprises publiques pourraient faire faillite si aucune prêt n'est fourni par le FMI", craint Nessryne Jelalia. Ce 17 décembre, l'UGTT et plusieurs mouvements d'opposition appelent à manifester contre le président. Le président Kaïs Saïed n'a plus que quinze jours pour trouver 4 milliards de dollars et répondre aux urgences sociales .