Afrique

Tunisie : la réouverture des frontières suscite l'espoir du secteur touristique

Photo prise le 2 mai 2017 à Sousse, au moment de la réouverture de l'hôtel où avait eu lieu un attaque terroriste en 2015.
Photo prise le 2 mai 2017 à Sousse, au moment de la réouverture de l'hôtel où avait eu lieu un attaque terroriste en 2015.
AP/Sami Toukef

Le secteur touristique est à l’arrêt depuis plus d’un an en Tunisie. Plusieurs avions charters remplis de touristes d’Europe de l’Est ont atterri à Djerba la semaine dernière mais la relance se fait attendre. La situation du milieu hôtelier reflète la crise sanitaire et économique que traverse le pays. État des lieux.

Sur l’île de Djerba, au sud-est de la Tunisie, les hôtels sonnent creux. Comme l’année dernière. L’hôtel Hasdrubal a rouvert en décembre dernier après 9 mois de fermeture mais les clients ne sont pas au rendez-vous. Lania, la réceptionniste de l'hôtel le confirme : “Depuis la réouverture, notre taux de remplissage varie entre 2 et 3%”.  Même son de cloche au Rym Beach, établissement quatre étoiles.  “Nous accueillons d’habitude entre 700 et 800 clients à la fois dans l’hôtel”, vérifie Rabaa Bouani, responsable réservation de l’hôtel. “Entre 2020 et 2021, nous avons accueilli un maximum de 150 clients en même temps”. 

Depuis la réouverture de notre hôtel, notre taux de remplissage varie entre 2 et 3%


Lania, employée de l'hôtel Hasdrubal

Des vols charters ont amené plusieurs centaines de touristes d’Europe de l’Est sur l’île en fin de semaine dernière. Signe d’une relance du secteur touristique ? C’est tout le contraire d’après Jamil Sayah, professeur de droit public et auteur de plusieurs ouvrages sur la situation politique de son pays. “Ce sont des méthodes de communication de l’ancien régime, à la Ben Ali”, affirme-t-il. “Pour montrer que tout va bien, on va chercher des touristes russes ou tchèques, et on les fait venir en Tunisie quasiment gratuitement”.

 

Un modèle économique dépassé

 

Le pays a une longue tradition touristique et l'offre s'est développée à partir d’un modèle simple : de grands complexes hôteliers, du soleil, la mer et des offres “tout inclus" peu chères. Durant des années, les hôtels ont poussé comme des champignons à Djerba, Sousse ou Hammamet. Aude-Annabelle Canesse, experte des politiques de développement en Tunisie, explique : “Les gouvernements précédents donnaient une prime aux promoteurs qui construisaient un hôtel”. Beaucoup en ont profité, d’autres en ont abusé. “Grâce à l’argent de la prime, certains construisaient des hôtels qui restaient vides et empochaient le reste de la prime”.

 

Photo prise le 2 mai 2017 à Sousse, au moment de la réouverture de l'hôtel où avait eu lieu un attaque terroriste en 2015.
Photo prise le 2 mai 2017 à Sousse, au moment de la réouverture de l'hôtel où avait eu lieu un attaque terroriste en 2015.
AP/Sami Toukef
 

Ce modèle favorise aussi les acteurs économiques étrangers. “Les retombées économiques locales sont quasiment inexistantes”, poursuit Aude-Annabelle Canesse. Les formules “tout inclus” n’incitent pas les touristes à dépenser. Conséquence, les touristes dépensent en moyenne 150 dollars durant leur séjour en Tunisie contre une moyenne de 600 dollars ailleurs dans le monde. “Ce sont les tours opérateurs étrangers qui y gagnent au final”, d’après Aude-Annabelle Canesse. 

 

Un secteur important de l’économie 

 

Au niveau des retombées économiques nationales, les chiffres diffèrent en fonction des sources. La Fédération tunisienne de l’hôtellerie avance une contribution du secteur touristique à hauteur de 14% du PIB en 2019. Cette contribution se situerait autour des 4% selon l’Institut national de la statistique (INS). Sami Aouadi, professeur d’économie à l’université de Tunis, se fie aux chiffres de l’INS. Pour lui, cette bataille des chiffres n’est pas très importante. "Il y a, surtout, beaucoup d’emplois indirects dans les banques, les assurances ou d’autres secteurs qui dépendent de l’industrie hôtelière”, explique l’économiste. “On estime que pour chaque personne employée directement dans un hôtel, 1,4 personne est employée indirectement”.

 

Le problème est que le modèle touristique est tributaire de la situation internationale, de la situation économique du pays mais aussi d’aléas qui ne dépendent de personne comme la pandémie ou le terrorisme


Jamil Sayah, spécialiste de la Tunisie contemporaine

Plus de 480 000 personnes dépendent directement ou indirectement du secteur pour vivre. Cela représente 11,5% de la population active tunisienne. Aujourd’hui, 27 000 d’entre elles ont perdu leur emploi. “Le problème est que ce modèle est tributaire de la situation internationale, de la situation économique du pays mais aussi d’aléas qui ne dépendent de personne comme la pandémie ou le terrorisme”, explique Jamil Sayah. 

 

De mal en pis

 

La Tunisie a enregistré plus de 312 747 cas de coronavirus, dont presque 11 000 décès. La crise sanitaire n’est qu’une crise de plus pour le tourisme tunisien. Depuis le milieu des années 2000, la crise financière de 2008, la révolution de Jasmin de 2011, la série d’attentat de 2015 puis la crise du Covid-19 ont successivement affecté le secteur. A chaque fois, l’industrie repart. Le pays a attiré plus de 9,5 millions de visiteurs en 2019 avec pour objectif de dépasser les 10 millions en 2020. L’année passée le nombre d’arrivées a chuté de 80% et les recettes touristiques de 64%.
 

Un secteur du tourisme à rebondissements ?

Suite à la série d'attentats dans le pays en 2015, le nombre de touristes étrangers se rendant en Tunisie avait baissé de 15%, pour s'établir atour de 5 millions.. Si des niveaux records ont été atteints en 2019 (9,4 millions de touristes), l'année 2020 a vu leur nombre baisser de 80%. 2021 ne devrait pas être une bonne année. Il faudra attendre 2022 pour savoir si le secteur a tenu bon.

La piètre condition du secteur touristique affecte l’économie du pays toute entière. Le déficit budgétaire de 2021 a triplé par rapport à celui de 2020. Près de deux personnes sur cinq sont au chômage. “Tous les indicateurs sont actuellement au rouge en Tunisie mais nous sommes habitués à rebondir”, s’exclame le professeur d’économie Sami Aouadi. Jamil Sayah, lui, est plus pessimiste. Nous n’en serions qu’au début d’une crise économique qui deviendra sociale dans un futur proche. “C’est une bombe à retardement”, selon le professeur de droit. “De plus en plus de personnes sont livrées à elles-mêmes car l’ État ne peut plus les aider.

 

Revoir : "La Tunisie fait face à une crise économique, sociale, institutionnelle et politique"

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Une délégation tunisienne est actuellement à Washington D.C. pour négocier une aide auprès du Fonds monétaire international. Le pays avait obtenu une facilité de paiement de 750 millions de dollars en 2020. Il demande maintenant une rallonge de 4 milliards de dollars. Jamil Sayah n’est encore une fois pas optimiste quant à l’utilisation de l'argent obtenu grâce au prêt. “Depuis 2011, nous avons obtenu de l’argent pour faire des réformes, mais au final cet argent a servi a remboursé des emprunts et à payer les salaires. Pourquoi est-ce qu’on nous donnerait encore de l’argent ?” se demande-t-il.

Relire : la Tunisie, embourbée dans une crise institutionnelle, appelle à l'aide le FMI

 

Autre point qui pourrait jouer en la défaveur de la Tunisie à Washington D.C. : l’absence d’interlocuteur clair. “Nous avons un premier ministre qui risque d’être renversé à tout moment, un président qui ne communique plus avec son premier ministre et un président du parlement qui est sous la menace d’une résolution de destitution”, explique Jamil Sayah.
 

Relire : Tunisie : le duel entre le président et le Parlement enfonce davantage le pays dans la crise
 

Le confinement plus obligatoire pour les vaccinés

 

Malgré la réouverture des frontières qui se profile en mai, la relance se fait attendre. Les réservations ne sont pas au rendez-vous. Pour Rabaa Bouani, responsable réservation de l’hôtel Rym Beach de Djerba, les raisons de cette frilosité sont évidentes. “Nous devons réouvrir le 11 mai, mais pour le moment les gens ont peur”, selon elle. “Ils ont peur que de futures restrictions les empêchent de voyager ou de ne pas pouvoir rentrer après leur voyage”, poursuit-elle.

 

Les règles sanitaires ont changé lundi 3 mai en Tunisie. Le confinement en hôtel n’est plus obligatoire pour les voyageurs vaccinés ou ceux ayant reçu une dose de vaccin mais ayant déjà contracté le virus. Les règles concernant les voyages organisés sont les mêmes depuis le 19 avril. Les touristes doivent présenter un test PCR négatif réalisé moins de 72h avant l’embarquement et ne sortir des hôtels qu’en groupe.

 

Comment relancer le tourisme ?

 

Si le modèle touristique est dépassé, le pays jouit surtout d'un potentiel inexploité. “Le modèle changera” espère Sami Aouadi. “Nous avons la capacité de développer un tourisme écologique, scientifique, sportif et même un tourisme médical”, d’après le professeur de droit public. Jamil Sayah poursuit : “La Tunisie pourrait mettre en avant autre chose que la plage et le soleil.” Pour Aude-Annabelle Canesse, les choses bougent depuis la révolution. “On observe aujourd’hui qu’il y a une mise en avant du patrimoine”, selon elle. “Des maisons d'hôtes ouvrent alors que ce n’était pas le cas avant” poursuit-elle. 

On se réjouit du retour des touristes d'Europe de l'Est mais ils ne représentent qu’une fraction des touristes qui viennent habituellement au pays

Sami Aouadi, professeur d'économie à l'université de Tunis

Les quelques centaines de touristes venus d’Europe de l’Est mettent du baume au cœur des tunisiens mais ne relanceront sûrement pas les hôtels. “On s’en réjouit mais ils ne représentent qu’une fraction des touristes qui viennent habituellement au pays”, analyse Sami Aouadi. “Mais bon, c’est mieux que rien pour les hôtels.” L’arrivée de ces touristes met en avant l’étau dans lequel se trouve le gouvernement alors que l’épidémie explose de nouveau en Tunisie. “Soit ils ouvrent les frontières et les tunisiens sont mécontents”, explique Jamil Sayah. “Soit ils ferment et les touristes ne reviennent pas”, conclut-il.