Afrique

Tunisie : pourquoi aussi peu de citoyens ont participé à la consultation numérique de Kaïs Saïed ?

La consultation populaire numérique était l'une des étapes annoncées par le président tunisien en décembre dernier pour réformer la Constitution. AP/ Johanna Geron. 
La consultation populaire numérique était l'une des étapes annoncées par le président tunisien en décembre dernier pour réformer la Constitution. AP/ Johanna Geron. 

Moins de 10% des citoyens tunisiens ont pris part à la consultation organisée par le président Kaïs Saïed, imaginée pour recueillir l'avis des habitants sur les réformes qu'il prévoit dans le pays. Comment justifier une participation aussi faible ? Éléments d’explication. 
 

« Quel régime politique préférez-vous ? » ; « Quels sont les secteurs les plus à même de promouvoir le développement de votre région ? » ; « Quels sont les obstacles qui empêchent ou entravent la réalisation de projets dans votre région ? , etc ...
Peu de Tunisiens se sont prononcés sur cette trentaine de questions, dans le cadre de la « consultation populaire » numérique proposée par Kaïs Saïed. 
 
Le pré-référendum en ligne s’ancrait dans la volonté du président de réformer le système politique et la Constitution nationale, en s’appuyant sur des outils de démocratie directe. Entamé le 1er janvier, il doit se clore ce dimanche 20 mars. 

(Re)lire : Tunisie : lancement d'une consultation populaire sous les critiques de l’opposition
 
Mais en fin d’après-midi, la consultation comptait un peu plus de 520 000 participants, sur un corps électoral de 7, 07 millions d’habitants, c’est-à-dire moins de 10%. 
 

Barrière technique

Plusieurs raisons peuvent expliquer ce manque de participation. Comme avaient alerté certains en amont, Internet n’est pas accessible ou maîtrisé par tous les citoyens tunisiens, en particulier par les personnes âgées et dans les zones rurales.
 
Pour pallier cet obstacle, le président a proposé de rendre Internet gratuit entre le 10 et le 20 mars, afin d’encourager le maximum de personnes à participer. Une offre sans doute insuffisante, même si la participation a progressé de 100 000 personnes en l’espace de quelques jours, avant la clôture prévue.
 
 Beaucoup de gens ne sont pas au courant, ou sont très peu informés. Ils ne savent pas vraiment de quoi il s’agit, ni comment accéder à la plateforme.
Nedra Cherif, chercheuse spécialiste des processus de transition dans le monde arabe. 
Selon Nedra Cherif et d’autres observateurs, ce « e-référendum » aurait été plus efficace s’il s’était a minima doublé d’une consultation plus traditionnelle. « C’est-à-dire organiser au niveau local, avec les municipalités ou les régions, des rencontres, des groupes de discussions avec les citoyens, et récolter leurs avis à ce niveau-là, notamment pour ceux qui ne savent pas utiliser les moyens modernes de communication », détaille la chercheuse indépendante, spécialiste des processus de transition dans le monde arabe. 
 
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 « On ne sait pas très bien ce que le président et son équipe vont faire des données actuelles. Ce n’est pas impossible qu'ils envisagent un deuxième volet de consultation directe, s'ils se rendent compte que ce qu'ils ont récolté à l'heure actuelle n'est pas vraiment utilisable », avance-t-elle.
 

« Beaucoup de gens sont très peu informés »

Au-delà de la barrière technologique, les questions elles-mêmes – divisées en six catégories, des affaires politiques à la qualité de vie, en passant par le développement durable - peuvent rester hermétiques pour certains secteurs de la population. 
 
On invite par exemple le citoyen à choisir entre scrutin de liste ou scrutin uninominal comme mode à privilégier pour les élections législatives, à sélectionner « comment le secteur agricole peut être développé dans un contexte de développement durable », à pointer « les principales causes de la récession économique » dans sa région, etc…
Autant de sujets sur lesquels chacun n’est pas nécessairement informé, en l’absence de débat national préalable à l’ouverture de la consultation. « Et si les gens répondent sur ces questions techniques, répondent-ils en connaissance de cause ? », s’interroge la chercheuse. 
 
Par ailleurs, « beaucoup de gens ne sont pas au courant, ou sont très peu informés. Ils ne savent pas vraiment de quoi il s’agit, ni comment accéder à la plateforme », explique Nedra Cherif. Elle pointe un manque de communication et de sensibilisation, jugeant la campagne médiatique insuffisante.

(Re)voir : Tunisie : l'opposition appelle au boycott de la consultation nationale 
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Un impact de l’opposition ?

Une autre raison, à l’impact « moindre » d’après la chercheuse, tient à l’opposition de principe au projet présidentiel de réforme constitutionnelle. Avant même l’ouverture de la consultation, certaines organisations comme le mouvement « Citoyens contre le coup d’État » ou le parti d’opposition Al Joumhouri avaient appelé à la boycotter.
 
D’après Nedra Cherif, la faible participation ne constitue toutefois pas un indicateur majeur de la baisse de popularité de Kaïs Saïed. « Je pense que si elle avait été bien organisée, elle aurait probablement mieux fonctionné. Et les groupes d'opposition ont un impact, une base populaire plutôt limitée à certains cercles. La majeure partie des gens qui n'ont pas participé ne l’ont pas fait en réponse à ces appels au boycott, mais pour les différentes raisons mentionnées ». 
 
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Priorité à la crise économique et sociale

En dehors de ces éléments, les interrogations constitutionnelles peuvent paraître à mille lieux des problèmes courants d’un pays en pleine crise économique et sociale. 
 
« Certains tournaient en dérision la consultation en disant : 'Si vous voulez vraiment que les gens viennent participer, ne leur proposez pas Internet gratuitement, donnez-leur plutôt un sac de farine ou de semoule'. Ça en dit long sur les priorités des gens ». La pénurie de certains produits essentiels inquiète en effet les Tunisiens depuis plusieurs semaines.
 
Le président ne peut pas se targuer de se baser sur une expression de la volonté populaire pour proposer ses réformes.
Nedra Cherif, chercheuse spécialiste des processus de transition dans le monde arabe. 
C’est d’ailleurs l’aggravation de cette crise qui peut expliquer la popularité déclinante du président, et non les débats autour de ses réformes politiques. « Au début, les gens se disaient que la situation économique était mauvaise, mais que ce n’était pas la faute du président. Il y a eu beaucoup d'attentes de changements lorsqu’il est arrivé au pouvoir, et une certaine marge de tolérance, de patience, rappelle Nedra Cherif. Mais là, au vu de la gravité de la situation, les Tunisiens commencent à douter. Comme ils ne voient pas d’évolutions palpables au quotidien, ils se posent beaucoup de questions ». Sans pour autant rejoindre majoritairement les rangs de l’opposition à ce stade. 
 
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Les prochaines étapes de la réforme

À présent, le doute plane sur les prochaines étapes. D’après le projet de Kaïs Saïed, un comité d’experts devait synthétiser les propositions issues de la consultation et présenter des suggestions de réformes constitutionnelles. Un référendum devrait ensuite être organisé pour le 25 juillet. « Comment va pouvoir se faire ce référendum, et à partir de quelles données ? Est-ce qu’on va se baser finalement sur les avis d’experts ? Ça remet peut-être en question le calendrier présidentiel », imagine Nedra Cherif. 
 
« Indépendamment du bord politique, l’idée de consulter les gens n’était pas mauvaise. Mais vu les conditions, vu le timing, vu la mauvaise organisation et communication autour du projet, je ne sais pas du tout ce qu'ils vont pouvoir faire de ce résultat-là, commente la chercheuse. Le président ne peut pas se targuer de se baser sur une expression de la volonté populaire pour proposer ses réformes. Est ce qu'il va juste mener celles qu’il prévoyait déjà sur la Constitution ? C’est un gros point d’interrogation ».
 
D’autres méthodes de consultation peuvent donc être envisagées, ou bien une prolongation sous une forme ou une autre de celle-ci. Tout comme le fait de se remettre dès maintenant aux groupes d’experts, ou d’ouvrir un dialogue avec d’autres forces politiques si la situation s’aggrave. « Avec Kaïs Saïed, c’est toujours difficile d’émettre des hypothèses, on se trompe assez souvent », indique la chercheuse. 
 
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