Afrique

Vendredi noir à Melilla : un "massacre" de migrants à la frontière entre le Maroc et l'Espagne ?

Entre 1 500 et 2 000 migrants ont tenté de franchir la frontière à Melilla. Dans les violences qui les ont opposés aux autorités marocaines, plus de 20 d'entre eux sont morts. AP/ Javier Bernardo. 
Entre 1 500 et 2 000 migrants ont tenté de franchir la frontière à Melilla. Dans les violences qui les ont opposés aux autorités marocaines, plus de 20 d'entre eux sont morts. AP/ Javier Bernardo. 

Vendredi 24 juin, des centaines de migrants venant d'Afrique subsharienne ont tenté de passer la frontière entre le Maroc et l'Espagne à Melilla. Au moins 23 d'entre eux sont morts dans des heurts avec les forces de l'ordre. L'Union Africaine et l'ONU appelle à l'ouverture d'une enquête. Les associations locales accusent des politiques migratoires mortifères.

Des corps de migrants d'Afrique subsaharienne s’entassent sur le sol, la plupart blessés, mais certains seraient morts. Autour d’eux, des policiers marocains en uniforme. Sur d’autres vidéos, on voit ces derniers donner des coups à des hommes à terre avec leur matraque, sous les barbelés de la frontière maroco-espagnole.  

Ces images ont été dévoilées par l’AMDH (Association Marocaine des Droits Humains, dans la section de Nador, ville marocaine limitrophe de Melilla), et authentifiées par le New York Times

Vendredi 24 juin, entre 1 500 et 2 000 migrants, principalement soudanais et sud-soudanais d’après les associations, ont tenté de traverser la frontière à Melilla, pour passer du Maroc à l’Espagne. Ils étaient armés de pierres et de bâtons pour certains, prêts à se défendre face aux autorités espagnoles et marocaines. Celles-ci les ont accueillis à coup de bâtons et de gaz lacrymogènes, provoquant des bousculades dans une zone étroite et des chutes depuis les barrières grillagées de la frontière.

Une première à Melilla

Les autorités font état d’au moins 23 morts chez les migrants, tandis que les associations en déplorent minimum 29 durant ce « vendredi noir ». Des dizaines de migrants, ainsi que des policiers marocains, ont été blessés. « Je pense que le bilan pour les migrants va augmenter, vu la gravité des blessures, commente Omar Naji, vice-président à Nador de l’AMDH. On ne peut pas dire combien il y a exactement de blessés, parce qu'il y en a aussi qui ont été transférés à Oujda, à 130 kilomètres de là ». 

(Re)voir : Maroc : indignation et colère après la mort d'au moins 23 migrants à Melilla

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« C'est une première au Maroc : on n'a jamais enregistré un bilan aussi dur chez les migrants subsahariens », déplore le militant. Des groupes de migrants essaient régulièrement de passer la frontière à Melilla ou Ceuta, les deux enclaves espagnoles sur le territoire marocain. Certains y parviennent, certains échouent, d’autres sont arrêtés, mais c’est la première fois que le résultat est aussi sanglant. 

Il y a des migrants qui sont restés au sol, blessés, en train de saigner, pendant des heures au soleil, sans que les autorités marocaines ou espagnoles ne leur procurent les secours nécessaires.Omar Naji, AMDH.

Le vice-président explique ce drame par les violences entre policiers et migrants, mais aussi par le manque d’assistance procurée à ces derniers. « Il y a des migrants qui sont restés au sol, blessés, en train de saigner, pendant huit heures au soleil, sans que les autorités marocaines ou espagnoles ne leur procurent les secours nécessaires sur le terrain. Ils sont restés là à mourir doucement », décrit Omar Naji, qui était sur place au moment des événements. 

Entre 60 et 70 personnes migrantes ont été arrêtées, et sont progressivement déférées devant les tribunaux marocains de première instance. Lundi 27, l’AFP rapportait que 37 d’entre eux avaient été inculpés pour « entrée illégale sur le sol marocain », « violence contre agents de la force publique », « attroupement armé » et « refus d’obtempérer ». Les autres devraient aussi être jugés pour « participation à une bande criminelle en vue d'organiser et faciliter l'immigration clandestine à l'étranger ». 

S'il y a un responsable de tout ce qui s'est passé à la frontière, ce sont les mafias qui se livrent au trafic d'êtres humainsPedro Sánchez, premier Ministre espagnol.

Quelles responsabilités ? 

Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a qualifié la tentative de passage d’« attaque contre l'intégrité territoriale » espagnole. Et d'ajouter : « S'il  y a un responsable de tout ce qui s'est passé à la frontière, ce sont les mafias qui se livrent au trafic des êtres humains ».

Une thèse que réfute Omar Naji. « Tous ceux qui suivent le dossier de la migration à Nador savent que les migrants qui traversent la barrière vers Melilla le font dans le cadre d’une migration gratuite. Ils ne paient rien ; ceux qui sont gérés par les trafiquants sont ceux qui partent par la mer », rétorque-t-il .

Selon lui, la violence et la préparation armée des migrants s’expliquent par le contexte de plus en plus tendu à Nador. 

« Les autorités locales ont resserré l’étau ces dernières semaines. Les migrants vivent dans les campements, en forêt. Il leur est interdit de se loger ou de louer une maison, et de vivre convenablement comme tout être humain. Lorsqu'ils veulent se procurer de quoi manger, ils descendent dans le patelin le plus proche pour s'approvisionner. Récemment, les autorités sont passées, boutique par boutique, pour dire aux commerçants de ne rien vendre aux migrants, pour les pousser à quitter Nador ». Ce qui aurait plutôt eu pour conséquence de les pousser à tenter le tout pour le tout, quitte à passer par la violence.

Le Maroc, « gendarme » de l’Espagne

Les arrestations se sont aussi multipliées depuis le rapprochement entre le Maroc et l’Espagne mi-mars. Après une brouille diplomatique d’un an, les relations entre les deux pays se sont apaisées. Par la suite, le Maroc a renforcé son contrôle de la frontière, pour « plaire aux autorités espagnoles », d’après Omar Naji.

Nous demandons l’arrêt de cette coordination des politiques migratoires marocaines et espagnoles. Pourquoi le Maroc ferait-il le gendarme pour servir les intérêts de l’Espagne ?Omar Naji, vice-président de l'AMDH à Nador.

« Nous demandons l’arrêt de cette coordination des politiques migratoires marocaines et espagnoles. Pourquoi le Maroc ferait-il le gendarme pour servir les intérêts de l’Espagne ? Il y a un mois, le ministre des Affaires étrangères déclarait que le Maroc ne jouerait jamais ce rôle, rappelle-t-il. Et maintenant, il le fait devant les yeux de la Guardia civil qui croise les bras et regarde les Marocains faire le sale boulot. Les gendarmes espagnols étaient présents de l’autre côté, comme des spectateurs d’une scène dramatique ».

De son côté, le gouvernement espagnol a salué lundi 27 la « collaboration » de Rabat « dans la défense de (ses) frontières ». 

Demande d’enquêtes et manifestations

L’identification et la sépulture pour les migrants décédés ont aussi posé problème. L’ADMH a alerté sur une vingtaine de tombes creusées en urgence par les autorités marocaines, selon elle pour enterrer l’affaire sans autopsies. 

L’association, rejointe par une cinquantaine d’organisations marocaines et internationales, appelle donc à l’identification et la restitution des dépouilles aux familles, après l’ouverture d’une enquête indépendante. Dans un communiqué intitulé « L’accord Espagne-Maroc sur l’immigration tue ! » , elles dénoncent « l’externalisation des frontières de l’Union Européenne avec la complicité d’un pays du Sud ». 

Lundi 27 juin, l’Union Africaine a également réclamé une enquête. Le Tchadien Moussa Faki Mahamat, chef de la Commission de l'UA, a dénoncé « le traitement violent et dégradant de migrants africains ».

L’ONU a appuyé la requête mardi 28 juin, demandant aussi une enquête indépendante pour déterminer les différentes responsabilités. 

Pour l’instant, le Conseil national des droits de l’homme, une institution publique marocaine, a simplement annoncé la mise en place d’une « commission d’information »

Des rassemblements ont été organisés, notamment à Madrid. Les manifestants, révoltés contre le « massacre de Melilla », ont scandé : « Le gouvernement progressiste est aussi raciste ». Ils et elles comparaient ainsi le socialiste Pedro Sánchez aux politiciens de droite opposés à l’immigration.