Afrique

Violences xénophobes : l'Afrique du Sud fait son mea culpa auprès du continent

Le président sud-africain Cyril Ramaphosa aux obsèques de l'ex-dirigeant zimbabwéen Robert Mugabe à Harare, au Zimbabwe, samedi 14 septembre 2019.
Le président sud-africain Cyril Ramaphosa aux obsèques de l'ex-dirigeant zimbabwéen Robert Mugabe à Harare, au Zimbabwe, samedi 14 septembre 2019.
©AP Photo

Deux semaines après les violences xénophobes qui ont fait 12 morts, dont deux ressortissants étrangers, en Afrique du Sud, le président sud-africain Cyril Ramaphosa se lance dans une opération mi mea culpa mi séduction auprès de ses voisins africains, pour éviter à son pays de retomber dans l'isolement des décennies de l'Apartheid...

C'est un homme rompu aux arcanes de la politique, député, membre du bureau du Congrès national africain (ANC) et ministre pendant 25 ans (de 1994 à 2019) que le président sud-africain Cyril Ramaphosa a dépêché à travers le continent auprès de ses homologues pour restaurer des relations diplomatiques mises à mal ces dernières semaines. 

Après la vague d'attentats xénophobes survenue ces deux dernières semaines dans les townships, à Johannesbourg et à Pretoria, l'ex-ministre Jeff Radebe a donc été désigné pour prendre la tête d'un groupe d'émissaires de haut-rang. Leur mission : aller porter la parole du président, ses excuses et ses réassurances, auprès des dirigeants africains dont les réactions de plus en plus vives suscitent des craintes à Pretoria.
 

Mea culpa "sincère" à Abuja

Première étape de la tournée : le Nigeria, fer de lance des critiques exprimées contre le gouvernement sud-africain et sa gestion de crise. A Abuja, où il est arrivé le lundi 16 septembre 2019, Jeff Radebe a rencontré le président nigérian Muhammadu Buhari et lui a assuré que son homologue sud-africain Cyril Ramaphosa réitérait "ses plus sincères excuses".  "Ces événements ne représentent pas les valeurs que nous défendons", a rappelé Jeff Radebe.

De son côté, le président Buhari lui a assuré que les "relations entre les deux pays seraient consolidées". Cette visite vient en tout cas atténuer les tensions entre les deux grandes puissances du continent. La vague de violences a sucité la colère des Nigérians et provoqué des manifestations dans le pays, à tel point que Pretoria a été obligé de fermer son ambassade à Abuja et son consulat à Lagos. Avec une population estimée à plus de 100 000 ressortissants en Afrique du Sud, le gouvernement nigérian a, de son côté, dirigé la fronde diplomatique ces derniers jours, avec notamment le rapatriement de ses ressortissants. 

Le lundi 9 septembre, la présidence nigériane a ainsi "donné les instructions nécessaires pour l'évacuation immédiate de tous les Nigérians qui souhaitent rentrer à la maison". Le consulat nigérian à Johannesbourg a déclaré que 600 personnes environ, sur "plus de 100.000 Nigérians" vivant actuellement en Afrique du Sud, s'étaient manifestées. Un premier rapatriement a eu lieu depuis avec 189 personnes de retour au pays; Des Nigérians traumatisés par les violences vécues à Johannesbourg ou Pretoria. "Ils ont poignardé l'un de mes clients, un Sud-Africain. Et ils ont mis le feu à mon magasin. Ils m'ont aussi donné un coup de couteau au visage, sur le nez. J'aurais pu mourir", a confié à l'AFP, Nicholas Olalekan, barbier à Pretoria, désormais rapatrié.
 

Tollé au Zimbabwe...

Mais le Nigeria n'est pas le seul pays du continent à dénoncer la xénophobie et à demander des comptes au gouvernement de Ramaphosa. Première puissance économique du continent, l'Afrique du Sud attire chaque année des milliers de migrants. Il n'y a pas de recensement précis sur ces populations mais selon le Forum de la diaspora africaine (ADF), il y aurait au moins 2,5 millions de ressortissants étrangers africains en Afrique du Sud, au premier rang desquels on compte des ressortissants du Zimbabwe, du Malawi et du Mozambique. 

D'où l'accueil glacial réservé au président sud-africain le samedi 14 septembre au Zimbabwe, lors des funérailles de l'ancien président Robert Mugabe. Cyril Ramaphosa a été longuement sifflé et conspué par la foule qui assistait aux obsèques dans le stade national de Harare. "Je me tiens ici devant vous comme un frère africain, qui exprime ses regrets et présente ses excuses pour ce qui s'est passé dans mon pays", a lancé Cyril Ramaphosa après avoir pu reprendre son discours. 
 
Nous travaillons très dur pour encourager notre peuple à accueillir toute la population des pays africains. (...) Les Sud-Africains ne sont pas xénophobes.Cyril Ramaphosa, président sud-africain, à Harare
"Le fait de le huer, c'est une manière pour les Zimbabwéens de montrer leur liberté d'expression et leur mécontentement face au traitement des migrants en Afrique du Sud",  souligne Sheikh Amir, porte-parole du Forum de la diaspora Africaine (ADF), une association de défense des étrangers basée à Johannesbourg en Afrique du Sud, et joint par téléphone.

Une colère palpable lors de la cérémonie, d'autant plus que les deux étrangers tués lors de la récente flambée de violences étaient Zimbabwéens, selon l'ONG Human Rights Watch qui a dévoilé l'identité de l'une des deux victimes : Isaac Mabandla Sithole, marié, et père d'un bébé de six mois a été battu, lapidé et brûlé par la foule à Katlehong le 5 septembre dernier.
 

Limiter le risque d'isolement

Après le Nigeria, la mission diplomatique lancée par Cyril Ramaphosa doit encore faire étape au Niger, au Ghana, au Sénégal, en Tanzanie, en République démocratique du Congo et en Zambie, a annoncé la présidence sud-africaine ce dimanche 15 septembre 2019 . Les émissaires doivent notamment confirmer à leurs interlocuteurs que leur pays "s'engage à respecter les idéaux panafricians d'unité et de solidarité" et les informer des mesures prises par Pretoria "pour mettre un terme aux attaques et juger leurs auteurs".

Pretoria s'emploie donc à rassurer ses voisins, notamment les pays qui sont des partenaires économiques, pour redorer son image, éviter le risque d'isolement et sécuriser ses invetissements. "Le président est inquiet pour les pays où l'Afrique du Sud et les sociétés sud-africaines ont fait des investissements, comme le Nigeria ou la République démocratique du Congo. Les autres pays, c'est plus un écran de fumée", affirme Vusumuzi Sibanda, président de l'African Diaspora Global Network, une association de ressortissants étrangers africains, également joint par téléphone. "L'Afrique du Sud était sur la voie de l'isolement donc le but c'est de limiter les dégâts", précise de son côté Sheikh Amir.
 
L'Afrique du Sud a investi beaucoup d'argent notamment dans le secteur minier. Le président pourrait être sous la pression de ses donateurs de campagne qui craignent pour leurs investissements à l'étranger.Vusumuzi Sibanda, président de l'African Diaspora Global Network
Par contre, aucune mission n'est pour l'heure dépêchée au Zimbabwe, au Mozambique ou au Malawi, même si un grand nombre des migrants installés en Afrique du Sud en sont originaires. "Il n'y a pas beaucoup d'argent sud-africain investi dans ces pays. Et l'Afrique du Sud ne se rend pas compte des sommes générées par l'exportation de ses produits et la consommation dans ces pays", estime Vusumuzi Sibanda, qui déplore que certains pays soient du coup "négligés".
 

Quelles solutions sur le terrain, en Afrique du Sud ?

Joint par téléphone, Gabriel Hertis, un autre membre de l'ADF, d'origine rwandaise, note que cette tournée est "un premier pas, une première étape" pour apaiser les tensions et trouver des solutions, "grâce notamment à la sensibilisation des pays d'origine des étrangers, mais il faut surtout faire davantage sur le terrain".

Car en afrique du Sud, les violences xénophobes sont devenues endémiques depuis au moins une décennie. Des vagues de violences s'y succédent à intervalles réguliers avec leur cortège de pillages, d'incendies et de morts sans que le gouvernement parvienne à y mettre un terme. En 2008, les violences xénophobes ont coûté la vie à 62 étrangers. En 2015, elles ont fait 7 morts, dont un Ethiopien brûlé vif, et des milliers de déplacés. 
Manifestation contre la xénophobie à Johannesbourg en avril 2015.
Manifestation contre la xénophobie à Johannesbourg en avril 2015.
©AP Photo
En 2015, l'homme chargé par le président Jacob Zuma du dialogue entre Zulus et étrangers s'appelait déjà... Jeff Radebe, ministre de la présidence et directeur du comité inter-ministériel chargé de la migration. "Rien de concret n'en est sorti", déplore Sheikh Amir, lui-même d'origine somalienne. "D'ailleurs, on ne comprend pas comment un homme qui a trahi la communauté a été choisi pour prendre la tête de cette tournée à l'étranger."

Cette fois, l'ONG Human Rights Watch (HRW) a documenté depuis la fin du mois d'août les violences sporadiques visant les ressortissants étrangers africains et leurs entreprises dans certains quartiers à Durban, Pretoria et Johannesbourg, et dans les banlieues de Germiston, Thokoza, Katlehong, Alberton, Jeppestown, Hillbrow, Alexandra et Malvern. "Ce cercle vicieux de violences xénophobes est alimentés par l'absence d'une action policière efficace qui puisse protéger les ressortissants étrangers et leurs biens", a déclaré Dewa Mavhinga, directeur pour l'Afrique australe de HRW. "Condamner la violence xénophobe ne suffit pas pour l'arrêter. La police doit mener des enquêtes approfondies afin d’arrêter, et traduire en justice les assaillants."

Depuis la flambée de violences début septembre, la police sud-africaine a interpellé plus de 600 personnes. Pour autant, "ces attaques ne s'arrêteront pas tant qu'il n'y aura pas de sanction", rappelle Vusumuzi Sibanda. "Il n'y a rien qui dissuade les gens : ils peuvent attaquer des migrants et s'en tirer à bon compte. Alors pourquoi s'arrêter?"