Washington juge non "légitime" le vote du report de la présidentielle sénégalaise

Les États-Unis jugent que le vote du Parlement sénégalais qui reporte la présidentielle et prolonge le mandat du président Macky Sall n'est pas "légitime". C'est la réaction la plus critique à ce jour d'un important partenaire face à la grave crise politique en cours.

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Images prétexte du logo du département d'Etat.

 

AP Photo/Charles Dharapak
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"Les États-Unis sont profondément préoccupés par les mesures prises pour repousser l'élection présidentielle du 25 février au Sénégal, et qui vont à l'encontre de la forte tradition démocratique" du pays, a affirmé le Département d'État dans un communiqué.

Ils sont "particulièrement alarmés" par les conditions dans lesquelles les députés ont entériné lundi ce report décrété de facto par le président Sall deux jours plus tôt et par l'évacuation de force par les gendarmes des parlementaires qui s'opposaient au vote, dit le Département d'Etat.

Etant donné ces circonstances, "le vote ne peut être considéré comme légitime", ajoute-t-il. La diplomatie américaine "demande instamment au gouvernement du Sénégal d'organiser l'élection présidentielle conformément à la Constitution et aux lois élecorales".

Il s'agit de la réaction la plus tranchée à ce jour d'un allié du Sénégal devant une modification de dernière minute du calendrier qui a suscité une indignation largement répandue au Sénégal, des cris de "coup d'État constitutionnel" de la part de l'opposition, et l'inquiétude d'un certain nombre de partenaires étrangers.

L'organisation ouest-africaine Cédéao, dont le Sénégal est membre et au sein de laquelle il a constamment plaidé pour le respect de l'ordre constitutionnel dans les autres pays, l'a encouragé à "prendre de toute urgence les mesures nécessaires pour rétablir le calendrier électoral".

Pour la première fois, les Sénégalais, qui devaient élire leur cinquième président le 25 février, le feront presque dix mois plus tard que prévu, si les choses ne changent pas encore d'ici là.

Le vote de l'Assemblée lundi soir parachève pour le moment l'une des plus graves crises institutionnelles qu'ait connues depuis l'indépendance en 1960 ce pays volontiers vanté pour sa stabilité et sa pratique démocratique dans une région troublée.

L'adoption de la proposition par une alliance de députés du camp présidentiel et de partisans du candidat Karim Wade, disqualifié par la Cour constitutionnelle, a plongé le pays dans une grande fébrilité et la crainte de nouveaux troubles, après ceux meurtriers de mars 2021 et juin 2023.

Internet mobile rétabli

Les autorités ont suspendu lundi et mardi l'internet des données mobiles, moyen de plus en plus couramment employé pour enrayer les mobilisations. Mais l'accès a été rétabli mercredi, au moins dans la capitale, où l'activité revenait à la normale après avoir sérieusement ralenti pendant deux jours.

L'émoi s'est abondamment exprimé sur les réseaux sociaux, mais il n'a que peu gagné la rue. Quelques rassemblements ont été réprimés par les forces de sécurité. L'opposition et la presse ont fait état de dizaines d'arrestations.

Trois députés alliés ou membres du Pastef, Guy Marius Sagna, Abass Fall et Cheikh Aliou Beye, interpellés mardi, ont été relâchés, ont dit à l'AFP deux responsables du parti qui avait été à la pointe de la confrontation avec le pouvoir en 2021 et 2023. Le Pastef a été dissous par les autorités en 2023 et ses numéros un et deux, Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye, emprisonnés.

Le Conseil constitutionnel a disqualifié Ousmane Sonko de la présidentielle, mais validé la candidature de M. Faye. Ce dernier, même en prison, s'est imposé comme un postulant crédible à la victoire, un scénario cauchemar pour le camp présidentiel.

Après le vote de lundi, le Pastef ainsi qu'un certain nombre des candidats retenus par le Conseil constitutionnel ont affirmé leur intention de faire campagne quand même. Mais leur projet peine à se concrétiser.

Le mandat de Macky Sall, élu en 2012 et réélu en 2019, arrivait à expiration le 2 avril. En abrogeant samedi le décret convoquant les électeurs aux urnes le 25 février, il a dit tirer les conséquences du conflit institutionnel ouvert après l'homologation définitive de vingt candidatures et l'invalidation de dizaines d'autres en janvier.

Il a aussi invoqué les accusations de corruption portées par le candidat recalé Karim Wade contre le Conseil constitutionnel. Il a dit vouloir prévenir toute contestation électorale et de nouveaux troubles.

Le report, qui devrait ramener le Sénégal au point de départ d'un processus électoral périlleux et dont la constitutionnalité est vivement mise en doute, a aussitôt avivé le soupçon d'un plan du camp présidentiel pour éviter une défaite annoncée, voire pour prolonger la présidence Sall. Le chef d'Etat a réaffirmé son engagement à ne pas se représenter.