Culture

60 ans des Schtroumpfs : la conquête planétaire des petits lutins belges

Créés en 1958 par le dessinateur belge Peyo, les Schtroumpfs ont conquis le monde par la bande dessinée mais aussi par les écrans et produits dérivés, bien au delà de la sphère francophone. Un autre conte de fée qui n'enlève rien au génie audacieux, la poésie et l'universalité de leur univers féérique. Tout sur les Schtroumpfs, qui fêtent jusqu'en octobre leurs soixante printemps au Centre Wallonie Bruxelles de Paris.

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A défaut de généalogie très claire, les Schtroumpfs ont un créateur identifié : Pierre Culliford, plus connu sous le nom de Peyo. Né en 1928 à Bruxelles, il y est décédé en 1992. Il perd son père à l'âge de sept ans, quitte l'école à quinze ans pour gagner sa vie. Devient sous l'occupation allemande projectionniste d'un cinéma de quartier, puis coloriste d'un studio de dessins animés.

Peyo en 1975
Peyo en 1975

Au lendemain de la guerre, il rencontre celle qui deviendra sa femme et collaboratrice, Nine Devroye et échafaude divers projets de bandes dessinées. Ses modèles : son déjà célèbre compatriote Hergé mais aussi Walt Disney. Il prend pour signature Peyo, dérivé enfantin de son surnom Pierrot

Un succès schtroumpfement imprévu

En 1947, l'un de ses personnages est enfin édité dans le quotidien bruxellois La dernière heure : Johan, page du roi. Le succès reste poussif mais en 1952, Peyo intègre le journal de Spirou, éditions Dupuis, avec l'aide d'un collègue connu lors de son emploi de coloriste : André Franquin.

Johan et Pirlouit
Johan et Pirlouit

Chez Spirou, Peyo reprend son personnage de Johan, chevalier médiéval de fantaisie. Ami et conseiller, Franquin l'aide à améliorer son dessin et son univers.

Le troisième album voit l’apparition d'une trouvaille : Pirlouit, nain facétieux et imprévisible qui devient l'inséparable compagnon de Johan, et son faire-valoir. La bande dessinée devient un succès sous le nom, désormais, de Johan et Pirlouit.

C'est dans leur neuvième aventure et de façon accessoire qu'apparaissent, en 1958, les Schtroumpfs. Des petits farfadets sympathiques, fabricants d'une flûte magique volée par un bandit qui en tire profit. Ils s'allient avec Johan et Pirlouit pour rétablir le bien.

Ils sont hauts « comme trois pommes » (mot de Peyo), bleus, vêtus d'un caleçon et d'un bonnet blancs. Ils s'expriment en langage « schtroumpf », mot (voir encadré ) qui leur sert à la fois de substantif et de verbe universels.

Première apparition des Schtroumpfs, découverts par Johan et Pirlouit
Première apparition des Schtroumpfs, découverts par Johan et Pirlouit
Schtroumpf ...Lors d'un repas en 1957, Peyo aurait demandé à Franquin de lui passer une salière dont il ne parvenait pas à se rappeler le nom, et qu'il aurait donc appelée un schtroumpf (« Passe-moi… le schtroumpf ! ») : la conversation se serait poursuivie en schtroumpf.  Peyo s'en souviendra l'année suivante.

Leur succès est immédiat, amenant leur créateur à changer le nom de l'album « La Flûte à six trous » en « La Flûte à six schtroumpfs ». Et surtout à leur donner une suite qui n'était pas prévue.

Sous l'influence d'un lectorat enthousiaste, les Schtroumpfs reviennent dans les aventures suivantes jusqu'à devenir autonomes … et l’activité principale de Peyo, au détriment de Johan et Pirlouit.

Ceux-ci reviendront sauver les Schtroumpfs dans « Le Pays maudit », peut-être le chef d’œuvre du génial Bruxellois. Mais le tandem chevaleresque s'effacera devant les médiatiques lutins.

Société

Les Schtroumpfs sont une centaine, auxquels s'ajouteront, au fil des récits, quelques pièce rapportées. Ils vivent dans un village unique situé dans un lieu magique et introuvable des humains. Ils y habitent initialement des champignons creux puis, un certain réalisme l'emportant, des huttes bâties en forme de champignons.

Centenaires, ils sont dirigés par un patriarche vêtu de rouge, vénérable et barbu de 542 ans, le Grand Schtroumpf.

En dehors de cette autorité, la société schtroumpfe n'est pas hiérarchisée mais révèle une structurante répartition des métiers et des spécialités : Schtroumpf gourmand, Schtroumpf paresseux, Schtroumpf musicien, Schtroumpf paysan, Schtroumpf-à-lunettes (sentencieux et fayot), Schtroumpf grognon etc …

Le Schtroumpf grognon
Le Schtroumpf grognon

Le monde schtroumpf ignore les clivages sociaux et l'argent, du moins jusqu'à la funeste apparition – sans lendemain - d'un Schtroumpf financier en 1992.

Certains ont vu dans leur société une allégorie du communisme, d'autres d'une soumission à l'ordre. La seule certitude est que Peyo ne s'intéressait aucunement à la politique.

Insoumission

Représentation optimiste du monde, le pays schtroumpf n'entre pas moins en résonance avec ses turpitudes.

La campagne électorale du futur Schtroumfissime
La campagne électorale du futur Schtroumfissime

L'un des premiers récits raconte la prise du pouvoir – le Grand Schtroumpf étant parti en voyage – par voie électorale d'un démagogue qui recueille un par un le vote des Schtroumpfs en promettant à chacun de combler ses désirs après son élection (des gâteaux au gourmand, de la musique au musicien, du travail au travailleur, du repos au paresseux …).

Le Schtroumpfissime
Le Schtroumpfissime

Élu à la quasi unanimité des voix, il ne tarde pas à se faire couronner empereur (« Schtroumpfissime »), emprisonne les contestataires, établit une dictature policière.

Une résistance naît, aboutissant à l'organisation d'un maquis et bientôt d'une guérilla.

La rébellion victorieuse s'apprête à faire un mauvais sort au Schtroumpfissime lorsque le retour du Grand Schtroumpf en colère vient sonner la réconciliation.

Même dépourvu d'intention militante et dédaigné des intelligentsia engagées, « Le Schtroupfissime » peut être considéré comme l'un des plus brillants et simples éloges de l'insoumission largement diffusés dans la jeunesse de ces années 60.

Noir c'est noir

Un autre des premiers épisodes des Schtroumpfs a causé quelques troubles au nom du politiquement correct exigible outre-atlantique : « Le Schtroumpf noir ». Piqué par la mouche Bzzz, un Schtroumpf est brusquement affecté d'une sorte de rage.

Le Schtroumpf noir.
Le Schtroumpf noir.

Sa peau bleue devient noire, il tressaute en criant Gnap ! , devient agressif. Contagieux par morsure, le mal menace de submerger toute la tribu. Le Grand Schtroumpf, heureusement, trouve l'antidote et l'administre collectivement par pulvérisation. Le monde schtroumpf est sauvé.

Nul n'avait jamais imaginé à la fable un soupçon d'intention raciste jusqu'à ce qu'elle soit traduite aux États-Unis dans les années 70 et adaptée au cinéma. L'histoire de Schtroumpfs devenus noirs et menaçants n'est pas tolérable dans l'Amérique vertueuse. Le business y étant néanmoins ce qu'il est, on les fait … violets.

Balance ton sorcier

Il y a pire que les Schtroumpfs noirs dans l'échelle de l'incorrection : l'apparition de la Schtroumpfette en 1967. Ennemi des Schtroumpfs - jusqu'alors plutôt asexués - , le terrible sorcier Gargamel imagine de leur envoyer un personnage féminin composé par lui à leur image, et de semer ainsi la division parmi eux.

Les ingrédients de sa méphistophélique création ne paraissent pas aujourd’hui très #Metoo :

Le sorcier Gargamel créant la Schtroumpfette.
Le sorcier Gargamel créant la Schtroumpfette.

L 'épouse de Peyo, précise le dossier de presse de l'exposition de Paris, ne lui adressa plus la parole pendant des semaines. Ce qui est sûr, c'est que la recette de la Schtroumpfette laisse planer de nos jours un certain malaise lorsqu'on la lit à ses voisines de bureau. Il convient tout de même de noter que 55 ans ont passé et que, pour douteux qu'en fût déjà l'humour, la plaisanterie était en 1967 moins détonante qu'en 2018.

Comprenant qu'il heurtait la moitié de son public et entrepreneur avisé, Peyo s'est d'ailleurs rapidement corrigé. De séductrice dangereuse et stupide, la Schtroumpfette devient vite un personnage positif essentiel, aimé des Schtroumpfs qui lui accordent reconnaissance, respect et pouvoir.

Gloire, dividendes et rançon

S'il relève aussi d'un certain conte de fée, l'autre versant de la saga des Schtroumpfs s'éloigne crûment de l'innocence originelle des petits lutins bleus. Leur succès, depuis 60 ans, n'a cessé de croître, et avec lui leur rentabilité. Leur créateur lui-même a délaissé tôt sa table à dessin pour se muer en homme d'affaires.

Efficacement. Les Schtroumpfs sont aujourd'hui traduits dans une quarantaine de langues. Cela donne The Smurfs (anglais), Die Schlümpfe (allemand), Los Pitufos (espagnol) ou encore CMYPΦИКИ (russe), sans parler du chinois, du japonais ou de l'arabe. La bande dessinée, pourtant, ne représente qu'une part du filon.

Dès les débuts, l'éditeur Dupuis qui, selon son expression, « ne vend que du papier » laisse à Peyo les droits de commercialisation de petites figurines en plastique représentant les Schtroumpfs. Leur succès en fait un pactole plus rentable encore que les albums.

Quelques films
Quelques films

En 1975, La Flûte à six schtroumpfs est adaptée en cinéma d'animation. En 1981 sont produits pour le petit écran 272 épisodes des aventures des Schtroumpfs. Les Smurfs réussissent l'exploit rarissime pour une production d'origine européenne : la conquête des États-Unis. Ils sont aujourd'hui distribués dans une centaine de pays.

Créée des 1984, une société familiale – aujourd'hui gérée par les héritiers de Peyo, 35 salariés - administre le pactole  (qui inclut aussi Benoît Brisefer, autre personnage du dessinateur bruxellois) et le fait fructifier. D'innombrables droits, produits dérivés, activités publicitaires, audiovisuelles, parcs à thèmes, une chaîne Youtube disponible en 41 langues… Sony et Columbia ont à leur tour produit une adaptation sur grand écran, en 3D.

La bande dessinée elle-même poursuit ses aventures, assurée par une équipe de trois dessinateurs formés par Peyo et plusieurs scénaristes autour de son fils, Thierry Culliford. Le 36 ème album est paru en mars 2018.

Malgré ses dérives, la conquête planétaire des Schtroumpfs n'est pas réductible à leur business ou l'industrie qui a prospéré dans son sillage. Le lutin né d'un genial coup de crayon qui a nourri l'imaginaire de tant de générations  est bien celui de cet auteur inspiré, Peyo, épanoui dans l'école belge dite "de Marcinelle" (ville des Editions Dupuis), elle-même riche de bien d'autres pépites (Spirou, Gaston Lagaffe, Lucky Luke ...).

Pas volé, son succès est celui d'un merveilleux tout à la fois universaliste et poétique, subtil et d'un onirisme audacieux. Un monde qui peut-être n'est plus mais nous parle encore. Bon anniversaire...

[reproductions des dessins avec l'aimable autorisation de la société IMPS, via le Centre Wallonie Bruxelles de Paris, où se tient jusqu'au 28 octobre 2018 une exposition sur l'oeuvre de Peyo]

Voir le reportage de Pascale Bourgaux diffusé le 16 juin 2018 sur TV5monde : 

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